LES FRÈRES ET LES UNIVERSITÉS
fectionnement moral. L’accroissement rapide de la population avait, en peu de temps, rendu les mesures sanitaires en usage à cette époque tout à fait insuffisantes ; aussi la fièvre, la pesle et la lèpre faisaient-elles de terribles ravages dans les misérables logements des faubourgs. C’est surtout à ces pauvres déshérités que François d’Assise envoyait ses disciples, et les Frères gris s’établirent immédiatement dans les plus pauvres quartiers des villes. Ils s’occupèrent tout d’abord des lépreux entassés dans d’affreux lazarets, situés à Londres près de l’abattoir de \ewgate, et à Oxford, dans les prairies marécageuses entre les murs de la ville et la Tamise; c’est là qu’ils choisirent l’emplacement de leurs demeures. Ces maisons n’étaient que des buttes en boue et en bois de charpente, semblables à celles des malheureux qui les entouraient. Elles formaient une pelite colonie entourée d’une palissade et d’un fossé.
Les Franciscains eurent beaucoup à lutter contre le goût de luxe et de confort qui était devenu presque universel au treizième siècle. « Je ne suis pas entré en religion pour construire des murailles » , répondit un provincial anglais à des gens qui l’engageaient à se faire bâtir un plus grand monastère. Albert de Pise ordonnait de raser jusqu’au sol un cloître de pierres que les bourgeois de Sc uthampon avaient fait pour les Frères gris : u Qu’avez-vous besoin de | dites montagnes pour lever les yeux au ciel?’ répliqua- t-il ironiquement une autre fois à un moine qui lui demandait des oreillers. Les malades seuls avaient le droit de porter des chaussures, lin Frère d’ Oxford, trouvant un jour une paire de souliers, les mit pour l'office des matines. Pendant la nuit, il rêva que des voleurs l’attaquaient dans un endroit très-dangereux entre Glocesteret Oxford, aux cris de : «Tue, tue! ■>
u Je suis un Frère « , s’écria le pauvre moine fou de terreur. — « Tu
mens, vois, tu es chaussé. » Il leva son pied, la pièce de conviction y était. Il se réveilla en sursaut, bourrelé de remords, et lança la paire de chaussures par la fenêtre.
Les Frères et les Universités. — Les Frères eurent moins de succès dans leur lutte contre la science. D’après les règles de leur Ordre il leur était défendu de posséder aucun livre ni aucun matériel d’études. « Je suis votre bréviaire, je suis votre bréviaire » , répétait François d’Assiseavec exaltation à un novice qui lui demandait un psautier; et, comme on lui annonçait pendant son séjour à Paris la réception d’un grand docteur parmi les Frères gris, sa ligure s’assombrit; «J’ai grand’peur, mon fils, dit-il, que ces docteurs ne causent la perte de ma vigne. Les seuls vrais docteurs sont ceux qui, avec modestie et sagesse, édifient leurs semblables par de bonnes œuvres. » On vit plus tard Roger Bacon obligé de se passer d’encre, de livres et de parchemins, et il fallut une dispense du Pape pour lui permettre d’enfreindre cette règle.
Mais tandis que les soins donnés par les Frères aux malades et aux lé-
LES FRÈRES MENDIANTS
preux les amenaient à étudier les sciences physiques, leur succès comme prédicateurs populaires leur faisait approfondir la théologie. Peu après leur arrivée en Angleterre, nous en voyons une trentaine établis à Hereford, Leicester, Bristol et autres lieux, comme lecteurs ou professeurs; et ils fournirent régulièrement des maîtres aux Universités. Les Dominicains d’Oxford enseignaient la théologie dans la nef de leur nouvelle église et la phi I osophie dans le cloître. Le premier provincial des Frères gris fit aménager uneécole dans leur maison même à Oxford, et persuada à Grosseteste d’y faire ses cours. Celui-ci ne cessa jamais, même après son élévation au siège épiscopal de Lincoln, de favoriser les études chez les Frères mendiants et leur admission dans les Universités; il avait trouvé pour cette œuvre un puissant auxiliaire dans l’érudit Adam de Marsh ou de Marisco ; sous sadirection, l'école franciscaine d’Oxford acquit une réputation européenne. Paris, Lyon, Cologne, lui empruntaient des professeurséminents; en un mot, Oxford acquit, grâce à eux, une position presque égale à celle de l’Université de Paris. Les trois esprits les plus originaux de ce temps, Roger Bacon, Duns Scot et Ockham, sortaient de celte ccole. Ces maîtres comptaient parmi leurs disciples des professeurs éminents, tels que Bungay, Burley et l'archevêque P ockham.
La théologie, complètement négligée jusqu'alors pour la science plus lucrative du droit canon, avait repris sa place d’honneur, tandis qu’ Aristote, longtemps considéré au moyen Age comme un des plus dangereux ennemis de la foi, était ad >p»é dans U Université comme un allié inattendu. Il est vrai que sa méthode logique, qu’on admirait tant, entraîna les philosophes scolastiques à ces minuties et à ces raffinements de raisonnement que Bacon signale avec raison comme leur plus grand défaut : « Mais on ne peut nier, ajoute-t-il, que lorsque res scolastiques ont su unir une véritable érudition et la profondeur de la pensée à leur soif de vérité et à leur prodigieuse activité, ils n’aient puissamment contribué au progrès des sciences et de l’instruction. « En tout cas, ils rendirent d’éminents services qui font pardonner bien des erreurs, en faisant appel à la raison au lieu d’exiger une obéissance aveugle à l’autorité, et en insistant sur la nécessité d’une démonstration serrée, d’un emploi exact des mots, de la méthode et delà clarté dans toutes les discussions.
C’est sans doute à ces qualités de précision et de netteté dans les discussions scientifiques, autant qu’à leur grande popularité, que nous devons attribuer l’influence qu’ils exercèrent pendant la lutte qui va s’ouvrir entre la couronne et la nation. Ils prirent dès le débutune attitude parfaitement franche et loyale. L’Université d’Oxford, elles villes qui étaient entièrement soumises à leur autorité, s’opposèrent aux exactions du Pape et se déclarèrent immédiatement en faveur des libertés publiques. Adam de Marsh fut à la fois l’ami de Grosseteste et celui de Simon de Montfort.