CHAPITRE PREMIER
La littérature galloise. — Tandis qu’en Angleterre la littérature et les sciences, après un éclat éphémère, disparaissaient dans le tumulte de la guerre des Barons, il s’était produit dans le pays de Galles une renaissance poétique qui présentait un étrange contraste avec l’état social de la nation.
Au treizième siècle on aurait pu croire que le pays de Galles était retombé en pleine barbarie. Les Bretons indomptés qui s’y étaient réfugiés et y vivaient depuis des siècles une dure vie de combats et de guerres civiles, n’avaient conservé aucun vestige de la civilisation romaine et restaient complètement étrangers au mouvement intellectuel du reste de la chrétienté; c’étaient presque tous des bouviers réduits à l’état sauvage, vêtus de peaux de bêtes, nourris du lait de leurs troupeaux, avides, fourbes, vindicatifs. Au point de vue politique, ils étaient divisés en clans que séparaient
^Sources : Pour la description du pays de Galles, voir Y ltinerarium Cambriae de Giraud de Cambrie ; pour son histoire : le Brut-y- T yivysogion et les Annales Cambriae publiés dans les Script . rer. Brit la Chronique de Caradoc de Lancarvan , traduite par Pou/el, et Y Hislory of Wales de Warrington. Stephen donne dans sa Literature of the Cymry un aperçu général de la poésie galloise ; le Mabinogion a été édité par lady Ch. Guest. Dans ses Essais sur la littérature ci ltique, M. Matthew Arnold a admirablement mis en lumière les caractères essentiels de la poésie galloise. Pour les affaires d’Angleterre à la même époque, on peut ajouter aux sources indiquées dans le dernier chapitre l’aride Chronique de T rivet et Y Histoire de Herning ford. ( English historical Society.)
des inimitiés impitoyables, et que pouvait seule apaiser la nécessité de s’unir pour combattre et piller les étrangers. Mais celte population ensauvagée conservait encore une étincelle de ce feu poétique qui les avait enflammés et fortifiés, quatre siècles auparavant, a la voix d’Ancurin et de Llywarçh Hen, dans leurs luttes contre les Saxons. Au moment où on les croyait tombés au dernier degré de la décadence, on entendit tout à cou]), au milieu du morne silence qui planait sur le pays de Galles, un chœur de jeunes bardes. Ce flot de poésie jaillit au douzième siècle non de l'imagination échauffée d’un ou deux poëtes, mais du cœur même de la nation. « Quand vous arriviez dans une maison » , dit un pénétrant observateur contemporain, Giraud de Barri, « vous éLiez charmés du matin au soir par les propos des jeunes filles et par les sons de la harpe. «
Cet élan national trouva un merveilleux instrument dans la langue galloise; sortie de l'ancien idiome celtique entendu par César, aussi régulièrement que les idiomes romains sont sortis du latin classique, le gallois était arrivé à son complet développement grammatical et littéraire bien avant toutes les autres langues de l’Europe moderne. Aucune autre littérature du moyen âge ne se montre, dès son aurore, aussi parfaite, aussi raffinée que celle des Gallois; mais sous cette forme achevée, l’imagination celtique se donne néanmoins libre carrière. Dans un des poèmes de l'époque la plus moderne. Gu/ion le Petit se transforme successivement en lièvre, en poisson, en grain de blé; il est le symbole des étranges métamorphoses où se joue l’imagination celtique dans un recueil de contes ou Mabinogion , dont les meilleurs forment les divers épisodes de la légende d’Arthur. Leurs heureuses fantaisies se moquent des faits, de la vraisemblance, de la tradition historique, et sc plaisent dans l'invraisemblance et la chimère. Quand Arthur met à la voile pour un monde inconnu, c’est dans un vaisseau de cristal. La ^ descente dans l’enfer » , telle que le poète celtique nous la dépeint, est dépouillée de toutes les terreurs religieuses du moyen âge, et le chevalier qui doit y subir plusieurs années d’épreuves les passe au milieu des chasseurs et des musiciens, et dans la société des belles femmes.
Le monde du Mabinogion est un monde de pure fantaisie, plein de merveilles et d'enchantements, où l’on passe des forêts ombreuses, où le silence n’est interrompu que par la cloche de l’ermitage, aux clairières ensoleillées où étincellent les armures des héros. Chacune des figures qu'évoque le poète est peinte d’un coloris éblouissant. « La jeune fille était vêtue d'une robe de soie couleur de feu ; autour de son cou pendait un collier d’or rouge enrichi d’émeraudes et de rubis. Sa chevelure dorée était plus brillante que la fleur du genêt, sa peau plus blanche que l’écume de la mer; plus beaux étaient ses mains et ses doigts que l’anémone sauvage arrosée par la fontaine de la prairie. Les yeux de l’épervier de chasse, le regard du faucon, n’avaient pas plus d’éclat que les siens. Son