LES SEIGNEURS DE S IV O W D O IV
frontières du pays de Galles. Guillaume se luita d’établir tout le long des Marches Galloises un certain nombre de grands vassaux chargés de contenir les incursions des bandes de pillards. Le comte palatin Hugues le Loup sortait de sa tanière de Chester pour ravager le Flintshire, qu’il dépeupla presque entièrement, tandis que lecomte de Shrewsbury, Hubert de Belesme, c égorgeait les Gallois comme des moutons » , dit un chroniqueur; « il les réduisait en esclavage, les frappait de fouets armés de clous » . Derrière ces grands barons venait la horde des petits aventuriers, qui avaient obtenu du Hoi entière licence de s’emparer de n’importe quelle partie du pays de Galles. Monmouth et Abergavcnny tombèrent bientôt aux mains des châtelains normands ; Bernard de iVeufmarcbé devint seigneur de Brecknock , et Roger de Montgomery bâtit dans le Powysland une ville et une forteresse qui conservèrent son nom.
Vers 1094, un mouvement populaire général permit aux Gallois de recouvrer une partie des conquêtes normandes. Le nouveau château fort de Montgomery fut livré aux flammes, Brecknock et Cardigan chassèrent leurs envahisseurs, et les Gallois se répandirent sur les frontières anglaises, ravageant tout sur leur passage. A deux reprises Guillaume le Roux pénétra en armes jusque dans les montagnes du pays de Galles, mais toujours sans succès ; car les ennemis réfugiés dans leurs forteresses s’y maintenaient jusqu’au moment où l'armée royale, décimée par la famine et les privations de toutes sortes, eut été obligée de battre en retraite. Henri Ier, plus politique que son frère, en revint au système de conquête graduelle mis en pratique par Guillaume le Conquérant. 11 envahit de nouveau le pays de Galles, mais en échelonnant cette fois des troupes tout le long de la mer, où le terrain, moins accidenté, était par conséquent plus accessible. Robert Fitz-Harno, comte de Glocester, appelé par un chef gallois, écrasa Rhys ap Teivdor, le dernier prince qui réunit sous sa domination toutes les provinces méridionales du pays de Galles. Robert, profitant de l’anarchie causée par cette défaite, débarque sur la côte sans crainte d’être inquiété, et chasse les Gallois du comté de Glamorgan, pour le partager avec ses soldats. Richard Strongbovv (le Fort Archer) vit se joindre à lui un cor ps d’Anglais et de Flamands lorsqu’il aborda à Milford Haven; et chassant devant lui les habitants, il établit une Petite Angleterre dans le Pembrokeshire actuel. Ou croit même retrouver des vestiges de la langue flamande dans le patois de la péninsule de Gower, où une colonie de mercenaires flamands s’était établie un peu plus tard, tandis qu’une poignée de hardis aventuriers pénétraient à la suite du seigneur de Keymes dans le Cardigansliire, où tout individu promettant de faire la guerre aux Gallois pouvait réclamer des terres.
Les seigneurs de Snowdon. — C’est à cette époque, au moment où la soumission de la race bretonne semblait presque accomplie, qu’éclata le
réveil poétique qui transforma les révoltes partielles des années précédentes en un soulèvement général pour repousser le flot des envahisseurs et reconquérir l'indépendance nationale. Chaque combat, chaque nouveau héros trouvait un poëte pour le chanter. On ne craignait même pas de forger des odes guerrières sous le nom des anciens bardes pour exciter à la résistance et prophétiser la victoire.
Cette soudaine explosion de poésie lyrique et patriotique trouva surtout de l’écho dans le nord du pays de Galles, où Henri III se vit à plusieurs reprises obligé de lever le siège des forteresses imprenables qui servaient de repaires aux « seigneurs de Snowdon » . Ces seigneurs, princes de la' maison de Gruffydd ap Conan, prétendaient à la suprématie sur tout le pays. Le bruit courut pendant une de ces expéditions que le Roi venait d’être tué; aussitôt Henri d’Essex jette à terre l’étendard royal, et le Roi survenant ne sauva qu’à grand’pcine son armée d’une complète déroute. Une autre fois, des pluies torrentielles arrêtèrent les envahisseurs et les obligèrent à fuir du côté de Chestcr en abandonnant leurs bagages. La levée du siège d’Abermenai par la flotte anglaise a donné naissance à la plus belle ode de la poésie galloise, le Chant de victoire de Gualehmai, bien connu en Angleterre par la traduction de Gray, intitulée : le Triomphe cl' O w en .
Les deux Lleuelyn, fils de Jowerlh et de Gruffydd; qui régnèrent successivement pendant presque fout le dernier siècle de l’indépendance, semblaient destinés à réaliser les espérances de leurs compatriotes. Llcuelyn ap Jowerth contraignit les chefs gallois à lui rendre hommage et à le reconnaître comme chef de la nation entière; des lors la lutte contre l’Angleterre changea complètement de face. Par cet acte d’autorité qui proclamait sa suprématie sur les princes des provinces méridionales, Lleuelyn cherchait à s’assurer les moyens de secouer le joug de la race saxonne. En vain le roi Jean essaya-t-il d'acheter son amitié en lui offrant la main de sa fille Jeanne, le prince de Galles ne répondit qu’en envahissant les marches anglaises; force fut bien au Roi de reprendre l’offensive ; son armée comme celle de ses prédécesseurs réussit à atteindre Snoivdon, mais se vit bientôt obligée de se replier en désordre, a moitié décimée par la faim, devant un ennemi insaisissable. Une seconde attaque eut un meilleur succès; les chefs des provinces du Sud, manquant à leur parole, se joignirent à l’armée anglaise, et Lleuelyn, bloqué dans scs forteresses, fut contraint à faire sa soumission. Mais à peine avait-il signé le traité de paix qu’une nouvelle rév< Ite mit en feu tout le pays de Galles; la crainte des Anglais unissait une fois de plus les chefs toujours divisés entre eux par des rivalités. La guerre des barons contre le roi Jean, qui éclata peu après, écarta momentanément tout danger d’invasion. L’excommunication du Roi dégageait ses sujets du serment de fidélité ; aussi Lleuelyn, faisant un pacte d’alliance avec les barons et leur chef Robert
• LES BARDES A LA COUR DE LLEWELYiM.
Fitz Walter, trop heureux de compter parmi ■ eu rs amis un prince qui pouvait tenir en échec les nobles de la frontière restés favorables a la cause royale, protîtc de l’occasion pour s’emparer de Shreivsbury et annexer le comté de Powys, où l’influence anglaise avait toujours dominé; les garnisons royales sont chassées de Caermarthen et de Cardigan, et les Flamands du comté de Pembroke obligés de lui rendre hommage.
Les bardes à la cour de Llewelyn. — A chaque nouvelle victoire du seigneur de Snowdon, les espérances des Gallois s’exaltaient toujours , davantage. Les bardes affluaient a la cour de Llewelyn. « L’or tombe de ses mains sur les genoux du barde » , disait l'un d'eux, « comme des arbres les fruits mûrs. » Mais l’or n’était guère nécessaire pour éveiller leur enthousiasme. Les poètes chantaient à tour de rôle le « Dévastateur de l’Angleterre, l’homme-aigle qui ne repose ni ne sommeille, dominant de la tète le reste des hommes, sa longue lance rouge au côté, coiffé d’un casque écarlate avec une tête de loup pour cimier » . Le bruit de son approche est semblable « au grondement de la vague lorsqu’elle se brise sur le rivage : rien ne peut l’apaiser, ni l’arrêter » . Des bardes sans talent poétique célébraient aussi ses victoires en vers raboteux, le poussant a de nouveaux massacres. « \e crains rien, frappe seulement », chantait Elidir, ce persévère dans ton œuvre, détruis l’Angleterre et dépouille ses peuples. « On trouve clans tous ces poètes de cour une soif ardente de sang, exprimée en vers apres et sauvages, te Swatisea, cette ville paisible, a été détruite de fond en comble » , s’écrie triomphalement un de ces poètes. ^ Pas un Saxon ne possède maintenant Saint-Clears et ses terres d’une éclatante blancheur. » « A Sivansea, la clef de la Lloegria, nous avons fait des veuves de toutes les femmes. » « L’aigle terrible aime à coucher les cadavres en rangs serrés et à les dévorer en compagnie du roi des loups et de la troupe tourbillonnante des corbeaux gorgés de chair humaine, ces boucliers à l’odorat subtil. » « Mieux vaut la tombe » , dit le poète en terminant, et que la vie pour l'homme qui soupire lorsque les clairons l’appellent aux combats ” . Mais Llewelyn, dans ces poésies bardiques, est élevé bien au-dessus de la tourbe des chefs qui vivent de rapines et aiment à se vanter aux repas, lorsque la corne d’ilirlas circule de main en main, u de ne jamais demander ni faire quartier» . ce bon, sage, spirituel, habile » , il était le « grand César » qui devait réunir sons son sceptre les membres épars de la race celtique.
De mystérieuses prophéties passaient de bouche en bouche, si bien , que le nom de l’enchanteur Merlin était connu jusque sur les bords de la Seine et du Rhin. D’après la croyance populaire, Medrawd et Arthur devaient réapparaître sur terre pour prendre leur revanche de la défaite de Camlan ; le dernier conquérant celte, Cadwallon, toujours vivant, disait-on, viendrait combattre pour son peuple. Des vers apocryphes de Taliésin
expriment cet espoir invincible d’une victoire prochaine de la race cymrique. et Iis posséderont de nouveau tout le pays qui s’étend de l’Armorique à l’ile de Man... on entendra dire que les Germains ont été obligés de quitter la Bretagne pour rentrer dans la patrie de leurs ancêtres. » Toutes ces prédictions, réunies dans l’étrange ouvrage de Geoffoy de Monrnoutli, firent une profonde impression non-seulement sur les Gallois, mais encore sur les conquérants eux-mêmes. C’est pour détruire cette croyance à l’existence du roi Arthur que l’on fit courir le bruit de la découverte, à Glastonbury, de la tombe du héros légendaire, et que le roi Henri II s’y rendit en personne. Mais ni la force ni la ruse ne pouvaient ébranler la foi indestructible des Celtes dans le triomphe final de leur race : « Croyez-vous » , demandait un jour Henri à un chef gallois qui s’était joint à ses troupes, « croyez-vous que ce peuple de rebelles pourra résister à mon armée?» — «Il est possible » , répliqua-t-il, « que mes compatriotes soient momentanément accablés sous des forces supérieures et même détruits en grande partie; mais à moins que Dieu, dans sa colère, ne protège leurs ennemis, ils ne périront pas entièrement. Aussi suis-je fermement convaincu qu’au jugement dernier une seule race répondra à l’appel du Seigneur de cette partie de l’univers, la race galloise; on n’entendra plus qu'une seule langue, le gallois. » « Nous adorerons notre Dieu » , dit une chanson populaire, » nous conserverons notre langue, nous perdrons toutes nos terres sauf le sauvage pays de Galles. »
11 sembla, un moment, que le succès des Gallois donnerait raison a ces prophéties et à l’invincible espérance de la race bretonne. Les troubles el les dissensions du règne de Henri III avaient permis à Llewelyn ap Jowerth de conserver son indépendance presque jusqu’à la fin de son règne, lorsqu’il fut contraint par l’archevêque Edmond de reconnaître la suzeraineté do l’Angleterre.
Llewelyn ap Gruffydd (1246-1283). — Son successeur, Llewelyn ap Gruffydd, poursuivit néanmoins son œuvre avec succès; il ravagea les frontières de l’Angleterre jusqu’aux portes mêmes de Chester, tandis que sa flotte arrêtait et dispersait les secours que l’Angleterre attendait d’Irlande. La conquête du Glamorgan entraîna les chefs gallois à jurer une haine éternelle à la race anglaise, et Llewelyn resta maître du pays de Galles pendant toute la durée de la guerre des barons. Se voyant menacé d’être attaqué par les Anglais réunis de nouveau sous l’autorité de leur roi, Llwelyn fit sa soumission, mais à contre-cœur, sous condition expresse que sa souveraineté serait reconnue, ses vassaux obligés de lui rendre hommage, et qu’à partir de ce moment il ne serait plus désigné sous le nom de seigneur de Snousdon, mais porterait le titre de jp rince de Galles (12G8).