LES PREMIERS R O L R G S ANGLAIS
pour protéger les corps de métier contre l’oppression féodale, et des communes de France nées de la révolte ouverte contre la tyrannie des seigneurs. En Angleterre, la tradition romaine n’était plus qu’un souvenir, et la noblesse se trouvait tenue en échec par le pouvoir royal.
Dans les villes, administrées et organisées à la manière des propriétés seigneuriales, le bailli ou l’intendant du suzerain rendait la justice, percevait les impôts pour son maître et veillait à l’exécution des divers services féodaux. 11 semble tout d’abord que la dépendance des villes vis-à-vis des seigneurs ait été aussi complète que possible; par exemple, lorsque Leicester passa après la conquête aux mains des comtes, les habitants étaient contraints de moissonner les champs de leur suzerain, de moudre dans son moulin, de racheter leur bétail égaré de la fourrière seigneuriale; la forêt qui entourait la ville appartenait aussi au comte ; si bien que l’on ne pouvait envoyer ses cochons à la glandée ni mener paître ses troupeaux dans les clairières sans son autorisation. La justice et l’administration étaient entièrement entre ses mains; il nommait les baillis ; il percevait les amendes et dédits de scs tenanciers, et les droits de péage et d’octroi aux foires et marchés .
Mais il faut ajouter qu’en dehors de ces charges et corvées, les bourgeois anglais étaient en réalité maîtres absolus de leur personne et de leurs biens, et possédaient des droits aussi nettement définis que ceux du seigneur luimême. Leurs propriétés étaient à l’abri de toute saisie illégale, et personne ne pouvait les faire arrêter seins motif : en cas d’accusation, ils pouvaient exiger bonne justice, et même, lorsqu’ils dépendaient de Injustice du bailli du seigneur, ils avaient le droit d’être jugés en présence et avec l’asseiiliment de leurs concitoyens. A l’appel du bourdon de la tour de la ville, les bourgeois se réunissaient pour discuter en toute liberté de leurs propres affaires. La corporation des marchands délibérait chaque année, le jour de la fête de Yale (bière), sur les questions commerciales, répartissait entre les bourgeois les sommes dues par la communauté, veillait à la réparation des portes et des murs d’enceinte, et jouait à peu près le rôle des conseils municipaux de nos jours. Non-seulement ces libertés furent dès l’origine garanties par la coutume, mais elles s’étendirent d’année en année. On voit peu à peu les corvées disparaître ou tomber en désuétude; les privilèges et immunités de toutes sortes s’achètent à beaux deniers comptants. Le seigneur de la ville, fût-il roi, baron ou abbé, était d’ordinaire gueux ou prodigue; avait-il besoin d’argent pour payer sa rançon, pour entreprendre une guerre ou bâtir un nouveau monastère, il faisait aussitôt appel à la générosité des bourgeois, qui ne déliaient les cordons de leurs bourses qu’en retour d’un bon parchemin accordant quelque nouvelle liberté politique, judiciaire ou commerciale.
Nous pouvons, dans certains cas, saisir sur le fait cette œuvre d’émancipation. Les bourgeois de Leicester désiraient ardemment revenir à l’an-
cienne procédure juridique anglaise [practice of compurgaiion) , abolie par les comtes et remplacée par l’çpreuve du duel. « Il arriva v , dit une charte municipale « que deux parents, Nicolas, fils d’Aeon, et Geoffroy, fils de Nicolas, se battirent en duel à l'occasion d'un certain morceau de terrain que chacun désirait avoir; le duel dura depuis la première heure jusqu’à la neuvième, à chances égales; l’un d’eux, en évitant son adversaire, monta sur la margelle d’un petit puits qui se trouvait auprès du lieu du combat, et allait y tomber, lorsque son parent lui dit : — Prends garde, tu vas tomber. 75 A ces mots, les assistants poussèrent de telles clameurs qu’elles arrivèrent jusqu’au château, aux oreilles du comte, qui s’informa de la cause de ce tapage; on lui raconta alors brièvement l’origine du duel et le trait de générosité de l’un des adversaires. Les bourgeois de la ville, émus > de pitié, firent une convention avec le comte, par laquelle ils promettaient de lui payer annuellement trois pence pour chaque maison ayant pignon sur la grand’rue, à condition que le comte rétablirait les vingt-quatre anciens jurés pour discuter et résoudre toutes les causes qui surgiraient entre eux.
C’est ainsi que presque toutes les libertés municipales furent achetées à prix d’argent. Les plus anciennes chartes anglaises, à l’exception de celle de Londres, datent de l’époque où les guerres de Henri Ier en Normandie avaient misa sec Je trésor royal; aussi les Anglais doivent-ils probablement la plupart de leurs libertés aux dépenses considérables qu’entraînait pour lesrois angevins l’entretien de leurs troupes mercenaires. A la fin du treizième siècle, cette œuvre d’émancipation se trouvait pour ainsi dire achevée; toutes les villes importantes d’Angleterre jouissaient également d’une entière liberté civile, du droit de libre justice, du droit de se taxer et de se gouverner elles-mêmes; et leurs libertés, consacrées dans des chartes, servaient de modèle à des associations plus restreintes qui se formaient dans leur sein et luttaient pour l’existence.
Les Frith gilds ou Corporations de la paix. — Tandis que la cité s’affranchissait peu à peu des liens féodaux, elle s’organisait à l’intérieur par un développement tout aussi pacifique et presque inconscient. Au dedans comme au dehors du fossé et de la palissade qui formaient à l’origine l’enceinte des bourgs, il fallait posséder des terres pour être libre, et le titre de bourgeois ne s’accordait qu’aux seuls propriétaires fonciers. Un exemple emprunté à l’Allemagne suffira à faire comprendre ce point fondamental de notre histoire municipale. Lorsque Berthold de Zæliringen fonda la ville libre de Fribourg en Brisgau, il réunit un certain nombre de marchands, et donna à chacun d’eux, eu toute propriété, une portion du terrain qui entourait la place du marché de la nouvelle commune. En Angleterre, tous ceux qui ne possédaient pas des terres ne jouissaient d’aucun droit civil ou politique; la ville n’était qu’une simple association des propriétaires
* LA GIL°E °U CORPOIÎ.1TIOM DES MARCHANDS. 223
vivant dans son enceinte; la constitution de la ville s’était modelée à cet égard sur celle de la nation elle-même. Elle avait eu pour base et pour origine, comme chez toutes les races germaines, la famille ; puis quand les liens du sang perdirent de leur importance, au moment des incursions des Danois et d.. rapide développement delà féodalité, l’homme libre mis en danger par son isolement, dut chercher aide et protection auprès des gens de sa classe et remplacer les anciens liens du sang par une association volontaire des voisins en vue de l’ordre et de la défense.
Les Frilh gild ou Associations de paix se répandirent dans toute l’Europe aux neuvième et dixième siècles; mais elles rencontrèrent sur le continent une violente opposition et furent même durement réprimées par les successeurs de Charlemagne. On risquait, en faisant partie de ces associations, les verges, la mutilation ou le bannissement; de pauvres paysans ayant voulu se liguer pour repousser les incursions des Normands furent impitoyablement massacrés. Tout autre fut en Angleterre l’attitude du roi souverain. Le système de garantie mutuelle (frank pledae Y, qui liait les voisins entre eux, devint, après les guerres des Danois, la base même de l’ordre social. Alfred reconnut la responsabilité collective des membres de la frtlh gild aussi bien que celle des membres d’une même famille et enfin, Ælhelstan accepta les Frilh gild s comme l’un des éléments conslitulifs du bourg dans la coutume de Londres.
La Gilde ou corporation des marchands. — La Frilh gild \a\m. donc dans les villes d’Angleterre exactement le même rôle que dans la société tout entière. Le serment de fidélité mutuelle remplaça les liens du sang, et la fête annuelle des corporations se substitua aux réunions de famille autour du foyer. Le but de la Frilh gild était d’établir entre les divers membres de l’association un sentiment de commune responsabilité, aussi étroit que jadis dans la famille. « Que tous les citoyens vivent sur un pied d’égalité» , disait la loi; a si l’un d’eux commet un crime, tout le monde en pâtira. I Un membre de l’association pouvait implorer l’aide de ses confrères lorsqu’il voulait racheter un crime involontaire, ou obtenir réparation d’une violence ou d’une injustice. Si l’un d’entre eux était cité devant un tribunal, les autres membres comparaissaient en qualité de témoins à décharge ; si un membre tombait dans la misère, la confrérie l’aidait de ses deniers; quand il mourait elle payait ses frais d’enterrement. Mais, d’un autre côté, chaque membre était responsable devant la société, comme celle-ci devantl’Etat, dubon ordre et del’obéissance aux lois. La confrérie regardait comme une injure personnelle le moindre tort fait à l’un des siens. On condamnait le coupable à uneforte amende et, en dernier lieu, cà l’expulsion, qui faisait du malheureux condamné un proscrit et un paria.
La seule différence qu’il y eût entre les corporations des campagnes et celles des villes, c’est que ces dernières tendaient insensiblement à s’as-
socier. Sous Ætlielstan, les confréries de Londres se réunirent pour marcher plus sûrement à leur but, et plus tard les corporations de Berwick décidèrent « que dans les villes où il y avait plusieurs associations, elles devaient se fondre ensemble pour travailler d’une seule volonté et d’un seul cœur à leurs communes entreprises a . Mais ce progrès fut lent et difficile, car les confréries appartenaient à des classes différentes de la société; et, même après leur union, ou peut reconnaître à certains indices celles qui remportaient sur les autres par leur richesse ou leur caractère aristocratique. A Londres, par. exemple, la gilde des chevaliers, qui semble avoir été la plus importante de toutes, conserva longtemps ses biens complètement séparés, tandis que son alderman (c’est ainsi qu’on nommait le chef de la corporation) devenait le chef de la gikle générale de la cité . Nous trouvons de même à Canterbury une association de thanes parmi lesquels on choisissait en général les principaux officiers municipaux. Cependant, quelque imparfaite que fût encore cette union des corporations, elle avait l’avantage d’avoir transformé une masse confuse de confréries en une communauté puissante et bien organisée qui portait la marque de son origine.
Au commencement les bourgs semblent avoir principalement été formés d’agriculteurs; car les premières coutumes de Londres ont trait surtout aux moyens de recouvrer le bétail des citoyens. Grâce à la sécurité croissante du pays, le fermier et le gentilhomme campagnard purent s’établir bientôt dans leurs propriétés en pleine campagne, tandis que le commerce enrichissait les villes; aussi la séparation entre les citadins et les campagnards devint-elle aussi tranchée que possible. Londres, naturellement, fut la première à marcher dans cette voie de progrès; déjà au temps d’Ætlielstan, tout marchand de Londres ayant fait au moins trois longs voyages à ses frais avait droit au titre de thane . Les lithsmen , ou corporation des armateurs, étaient jugés dignes, sous Hardicanut, de prendre part à l’élection du Roi; le nom de Cheapside, la principale rue de Londres, où se concluaientles marchés, nous rappelle la rapide extension du commerce. Lors de la conquête de l’Angleterre par les Normands, la passion du négoce s’étendit au pays tout entier, et la gilde municipale ( town-gild ) prit le nom de gilde des marchands (merchant-gilcl) .
Les Craft-gilds ou associations ouvrières. — Le changement survenu dans l’esprit des bourgeois se fit sentir dans les institutions municipales. En sc transformant en corporation marchande, le corps des principaux citoyens de la ville étendit sa puissance législative et l’appliqua au règlement du commerce et de l’industrie. Tout fut mis en œuvre pour obtenir de la couronne et des seigneurs de plus larges privilèges commerciaux, le droit de frapper monnaie, la concession de nouvelles foires et l’exemption des droits de douane ; pendant ce temps on faisait des règlements sur la