LES CRAFT-GILDS OU ASSOCIATIONS OUVRIÈRES
vente et la qualité des marchandises, le contrôle des marchés et le recouvrement des dettes. La population augmenta bientôt rapidement en raison de l’accroissement des richesses, et il en résulta des conséquences inattendues. La masse des nouveaux habitants des villes, anciens serfs, petits commerçants privés de biens-fonds, familles dépouillées de leurs terres, et en général tous les artisans et les pauvres, ne prenait aucune part à la vie municipale. Le droit de faire le commerce et de le réglementer était entre les mains des bourgeois propriétaires qui l’administraient à leur guise, de même qu’ils rendaient la justice. L’inégalité des richesses accentuait encore la séparation entre la corporation des marchands et la masse confuse des gens sans droits sociaux ; séparation analogue à celle qui s’était opérée à Florence entre les sept grandes corporations commerciales et les quatorze confréries inférieures, et qui avait donné une situation privilégiée aux banquiers et aux négociants et fabricants en laine. Les bourgeois de la corporation marchande se bornèrent peu à peu aux grandes opérations commerciales qui demandaient un fort capital, et laissèrent les trafics moins importants à leurs concitoyens plus pauvres.
Ce progrès dans la division du travail est marqué dès le treizième siècle par la distinction entre les marchands de draps et les tailleurs, entre les bouchers et les marchands de cuirs. Mais cette distinction réagit bientôt sur les institutions municipales. Les membres des corps de métiers abandonnés par les riches bourgeois se formèrent en corporations d’artisans qui devinrent bientôt de dangereuses rivales pour les vieilles associations. Il fallait faire un apprentissage de sept ans avant d’être admis comme membre d’une gilde. Rien de plus minutieux que tous les règlements des corporations : on fixait la qualité et le prix de chaque marchandise ; les heures de travail étaient réglées àl’avance «de l’aube jusqu’au couvre-feu » ; déplus, des articles très-sévères empêchaient toute concurrence. A chaque réunion de la gilde, les membres se tenaient debout, autour de la boîte qui contenait les statuts de la société (Crafl-Box) , et attendaient nu-tête que le président procédât à son ouverture. Celui-ci, avec un petit nombre de ses confrères, formait un tribunal chargé de faire exécuter les ordonnances de la corporation, de surveiller les travaux de ses membres, et de confisquer les outils défendus et toutes marchandises suspectes. Chaque infraction à ces règles était punie d’une amende; en cas de récidive, le délinquant était expulsé, ce qui impliquait toujours la perte de ses droits de commerçant. Le fonds commun de la société, entretenu par les contributions de ses membres, servait non-seulement à alimenter le commerce de la gilde, mais aussi à faire dire des messes, à fonder des chapelles et à payer de beaux vitraux à l’église patronale; on voit encore de nos jours les armes des corporations d’artisans sculptées dans plusieurs des cathédrales anglaises à côté de celles des rois et des prélats. Elles n’arrivèrent toutefois que lentement à ce degré de prospérité.
Les commencements de ces associations furent hérissés de difficultés; car, pour qu’un corps de métier pût se constituer, il fallait que tous ceux qui pouvaient en faire partie fussent contraints d’y entrer et que leur commerce fût soumis à des règles légales. Une charte royale était indispensable; la corporation des marchands, qui avait joui jusqu’alors d’une juridiction absolue sur les divers corps d’industries dans l’intérieur des villes, y mettait opposition, et la lutte s’engageait alors entre les deux groupes d’associations. Cette lutte fut parfois longue; elle se prolongea pour les tisserands depuis le règne de Henri 1er jusqu’à celui de Jean, époque où les bourgeois de Londres obtinrent la suppression de la gilde fondée par Henri 1er.
Même sous la maison de Lancastre, Exeter refusait encore d’admettre dans son sein une corporation de tailleurs. Cependant, à partir du onzième siècle, ces associations prirent chaque année une plus grande extension, et la surveillance de l’industrie passa des corporations marchandes aux mains des nouvelles corporations d’artisans.
Les privilégiés et la classe populaire. — Cette lutte entre les privilégiés ( Greater Folk ) et le peuple ( Lesser Folk)y ou plutôt de la commune contre les prud’hommes, passa bientôt du domaine commercial au domaine politique, et amena la grande révolution sociale des treizième et quatorzième siècles. La lutte fut beaucoup plus violente sur le continent et surtout sur les bords du Rhin, à cause de la domination oppressive de la riche bourgeoisie; les artisans de Cologne abreuvés d’humiliations avaient été réduits à un véritable servage, et le marchand de Bruxelles avait, disait-il, « le droit de souffleter l’homme sans honneur et sans cœur qui vivait du travail de ses mains ». Aussi versa-t-on, pendant plus d’un siècle, des torrents de sang en Allemagne pour détruire cette tyrannie sociale ; mais en Angleterre, où la tyrannie des classes dirigeantes avait été toujours contenue par la loi, la révolution se fit presque insensiblement.
A Londres, la lutte fut longue et très-vive; en effet, on ne trouvait dans aucune autre ville un aussi grand nombre de riches propriétaires fonciers influents et un gouvernement oligarchique aussi puissant. La cité était divisée en quartiers, dirigés chacun par un alderman de la classe bourgeoise. L’office semble être devenu de bonne heure quasi héréditaire. Les magnais ou barons de la corporation des marchands s’occupaient seuls des affaires municipales et des règlements commerciaux, administraient les finances et établissaient à leur guise l’assiette de l’impôt. Cet état de choses développa rapidement une effroyable corruption, et l’oppression des classes dirigeantes devint insupportable. De nouvelles taxes sur les classes pauvres et de nouvelles charges vexatoires provoquèrent les premiers troubles. Guillaume Longue-Barbe, qui était cependant un des privilégiés, se plaça à la tête d’une conspiration qui comptait au moins cinquante mille artisans, au dire des bourgeois effrayés. Son éloquence, l’audace de ses