CHAPITRE V
L’Angleterre sous Édouard Ier. — En étudiant l’histoire constitutionnelle sous Édouard Ier, nous voyons les institutions politiques se développer à peu près en même temps que les libertés municipales; mais les progrès furent plus lents et traversés de bien des vicissitudes. Malgré toute son intelligence et toute son habileté, Edouard ne comprenait rien aux changements qui s’étaient opérés en Angleterre dans le système gouvernemental depuis la dernière guerre civile, à la suite de la régence de Montfort et des réformes constitutionnelles qui avaient inauguré le commencement de son propre règne; il rêvait d’être un Henri II pieux et juste; mais l’Angleterre au treizième siècle ressemblait aussi peu à celle du douzième que le parlement d’Édouard Ier au Grand Conseil du chef de la maison d’Anjou. Robert de Glocester a bien exprimé dans quatre vers un peu rudes l’opinion courante à cette époque :
When the land through God’s grâce to good peace was brought For to bave the old Iaws the high men turned their thought :
For to hâve, as we said erst, the good old Laiv,
The King made his charter and granted it with sawe ‘2.
L’autorité que la Charte avait enlevée au Roi tomba, non aux mains du peuple, mais dans celles des barons. Les paysans et les artisans ne son-
1 Sources : Voir, pour Édouard Ier, les chapitres précédents; pour Édouard II, la Chronique du royaliste Thomas de la Moor dans Camden, Anglica, Britanica, etc., et les deux chroniques favorables aux barons : les Annales de Trokelowe (publ. dans les Sci'ipt. rer . Brit.) et la Vie d’ Edouard II, écrite par un moine de Malmesbury (dans Hearne); la courte Chronique de Murimuth est aussi contemporaine. Hallam, dans son History of the Middle Ages, et Stubbs, dans sa Constitutional History , ont jeté une vive lumière sur l’histoire constitutionnelle de ce temps.
2 « Lorsque le pays, par la grâce de Dieu, se trouva pacifié, les nobles songèrent à ravoir notre vieux droit : pour nous rendre, comme nous le disons, notre bon vieux droit, le Roi fit la Charte et prêta serment. »
geaient guère alors à s’occuper de la politique, sauf dans le cas où leur liberté même serait menacée.
La grande révolution industrielle qui avait commencé dans les villes et les campagnes sous Henri III, et qui se prolongea avec une énergie croissante sous le règne d’Edouard Ier, absorbait toutes les forces vives des classes commerçantes. Quelques réformes agraires, telles que l'obligation de clôturer les communaux, et l’introduction par les grands propriétaires du système des baux, ainsi que la subdivision des domaines favorisée par Edouard Ier, transformèrent peu à peu une partie des colons à demi libres en libres tenanciers, dont toute l’énergie fut appliquée au développement de leur indépendance sociale. La prospérité des villes semblait s’accroître en raison même des obstacles qui s’opposaient au développement des libertés municipales : au trafic avec la iVorvége et la Hanse germanique s’ajoutait encore le commerce des laines de Flandre et des vins de Gascogne, et enfin de continuels échanges avec l’Espagne et l’Italie. C’est alors que les galères de Venise parurent pour la première fois sur les côtes d’Angleterre, et que des négociants florentins s’établirent dans les ports méridionaux; enfin aux banquiers de Cahors succédèrent bientôt ceux de Lucques, qui achevèrent la ruine des usuriers juifs.
Ce qui prouve l’accroissement de la fortune publique à cette époque, c’est moins la formation d’une nouvelle classe, celle des capitalistes, que le rapide développement de l’art auquel nous devons tant de beaux monuments civils et religieux. En effet, l’architecture religieuse atteignit son plus haut degré de perfection au début du règne d’Edouard Ier, qui vit l’achèvement de l’abbaye de Westminster et de la ravissante cathédrale de Salisbury. A cette époque, un grand seigneur était fier d’être qualifié de « bâtisseur incomparable » . Grâce aux prêtres italiens que le Pape imposait à l’église nationale, l'Angleterre subit l’influence artistique de l’Italie, comme on peut encore s’en rendre compte de nos jours en examinant la châsse d'Edouard le Confesseur, le pavé de mosaïque et les peintures murales de l’abbaye et de la maison capitulaire de Westminster, qui rappellent l’école de Giotto.
Organisation de la haute noblesse. — Quand même le commerce n’eût pas entièrement absorbé les classes marchandes, il est vraisemblable qu’elles seraient restées étrangères malgré tout à la direction des affaires. Cette charge incombait tout naturellement, selon les idées du temps, à la haute noblesse, qui inspirait au peuple une confiance inébranlable. Les seigneurs anglais ne ressemblaient guère alors à ces étrangers brutaux et durs pour les petites gens que la main puissante du grand roi normand avait seule su tenir en respect; ils étaient au contraire aussi bons Anglais que les paysans 'et les marchands : ils avaient conquis la liberté de tous à la pointe de leurs épées; aussi la confiance du peuple dans leur fidélité à sa