ÉDOUARD ET LA HAUTE NOBLESSE
cause était-elle bien justifiée, car ils considéraient comme un point d’honneur de se poser en défenseurs naturels de la Charte. Peu à peu, grâce au développement régulier des libertés politiques, la question qui avait tant préoccupé le comte Simon, à savoir l’organisation d’un gouvernement conforme à la Charte, se trouva résolue, comme il l’aurait désiré, par la création d’un comité permanent de hauts prélats et de grands barons chargé de diriger les affaires sous le nom de Conseil perpétuel ( Continuai Council) .
La tranquillité dont jouit le royaume sous la direction de ce conseil, pendant l’interrègne qui suivit la mort de Henri III, contrastait étrangement avec les troubles du dernier règne et suffisait à prouver que la plénitude du pouvoir politique ne résidait plus dans la personne royale. N’était-ce pas grâce « à la volonté des pairs » qu’ Edouard avait succédé paisiblement à Henri III, ainsi que le disait la proclamation qui annonçait son avènement au trône? En d’autres termes, le caractère d’Edouard aurait pu contre-balancer l’influence aristocratique ; mais les réformes du commencement de son règne et surtout le caractère oligarchique de ses lois agraires montraient que l’influence de la noblesse était toujours toutepuissante. En effet, grâce au nouveau parlement où les barons étaient renforcés par les chevaliers des comtés élus sous leur influence, et par les députés des villes encore tout pleins des traditions de la guerre civile, grâce aux fréquentes sessions où il était constamment appelé à donner son avis, à se grouper pour exercer son action politique, grâce enfin aux droits financiers qui leur permettaient de contrôler tous les actes de la couronne, la haute noblesse avait acquis une puissance que les efforts désespérés d’Edouard lui-même ne purent parvenir à ébranler.
Édouard et la haute noblesse. — Edouard Ier résolut dès le commencement de son règne de se débarrasser de cette tutelle gênante ; il ne pouvait se résigner à la pensée d’avoir reçu sa couronne « de la volonté des pairs du royaume » ; aussi entendait-il bien suivre l’exemple des successeurs de saint Louis qui écrasaient alors en France la féodalité et établissaient sur ses ruines le despotisme royal. Aussi publia-t-il des édits dits de u Quo Warranto » , qui obligeaient les barons à produire leurs titres de propriété. Cet acte d’autorité rencontra une vive résistance. Le comte Warenne tirant du fourreau son épée toute rouillée et la jetant sur la table de la commission : « Voici mon titre, mes seigneurs » , dit-il ; « par cette épée, mes pères ont conquis leurs terres, et par cette épée je les garderai. »
Le Roi porta un coup plus sensible encore à la noblesse, en exerçant une police rigoureuse pour le maintien de l’ordre dans toute l’étendue du royaume. L’aristocratie anglaise n’était peut-être pas aussi turbulente que les barons français et allemands, mais il y a dans toute classe militaire une tendance irrésistible à se laisser aller à la violence; aussi, malgré sa sévérité, Edouard eut-il beaucoup de peine à la contenir. De grands sei-
gneurs, tels que les comtes de Glocester et de Hereford, guerroyaient pour leur propre compte sur les frontières du pays de Galles, et le comte d’Arundel luttait en Shropsliire contre Foulques Fitz Warine, tandis que les grands chemins étaient infestés par les hobereaux, pour qui les marchandises transportées sur les grandes routes étaient une tentation quotidienne. Un beau jour, une bande de gentilshommes réussit, sous prétexte d’assister à un simulacre de tournoi entre moines et chanoines, à s’introduire dans la grande foire de Boston : en un moment toutes les boutiques sont en flammes, les marchandises pillées, les commerçants massacrés, et le butin, transporté jusqu’au quai, est embarqué sur des navires prêts à mettre à la voile. On prétendait, parmi le peuple, que l’on vit ce jour-là couler dans les ruisseaux des flots d’or et d’argent liquide qui se perdirent dans la mer : « C’est à peine » , disait-on, « si tout l’or de l’Angleterre pourra combler une telle perte. «
A la fin du règne d’Edouard, des bandes indisciplinées de traine-bâlons ou maillolins , aux gages de la noblesse, répandirent partout la terreur, extorquant de l’argent et des marchandises aux grands négociants des villes. Le Roi réussit enün à faire arrêter ces comtes, voleurs de grands chemins, et les condamna à l’amende et à la prison ; le chef des brigands de Boston fut pendu, et les maraudeurs furent supprimés. Malheureusement, par deux mesures violentes, Edouard s’était privé de ses principales ressources en cas de lutte contre les barons; et, bientôt après, la guerre d’Ecosse vint le mettre à leur merci.
Les juges et les Juifs. — En ce temps-là Philippe le Bel avait réussi, avec l’aide des légistes, ennemis jurés de la noblesse, à écraser la féodalité et à établir en France le droit romain et les principes de la monarchie absolue. Mais en Angleterre, l’union de toutes les différentes classes de la société était si étroite que la plupart des juges étaient pris dans la petite noblesse. Edouard sentit qu’il ne pouvait en faire le docile instrument de sa politique; aussi, sous prétexte de corruption, supprima-t-il tout à coup le Banc du Roi . 11 bannit le grand juge, emprisonna ses collègues et les fit condamner à payer de grosses amendes. Tandis qu’il se privait ainsi de l’appui de la loi, le fanatisme lui enlevait les ressources financières qui avaient si souvent permis à ses prédécesseurs de tenir tête à la nation.
Sous les Angevins, la haine contre les Juifs avait rapidement augmenté d’intensité; mais la protection royale ne leur avait jamais fait défaut. Henri II leur accorda le droit de se faire enterrer en dehors de la ville qu’ils habitaient; Richard punit sévèrement un massacre des Juifs à York et organisa un tribunal mixte de chrétiens et de Juifs pour l’enregistrement de leurs actes; enfin, Jean ne permit jamais à qui que ce fût de les pressurer, bien qu’il ne s’en fit pas faute lui-même et allât jusqu’à leur extorquer une fois une somme égale au revenu annuel du trésor royal. Mais
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les troubles du temps permirent aux Juifs d’acquérir plus de richesses que l’avidité royale ne pouvait leur en ravir; ils purent bientôt acheter des biens-fonds; et, sans l’énergique opposition de la nation, des mesures législatives les auraient autorisés à les posséder en francs-alleux et à vivre sur un pied d’égalité absolue avec les chrétiens. L’orgueil des Juifs et leur mépris des superstitions de leur temps les poussaient à lancer des injures aux processions qui passaient devant leurs ghettos ; à Oxford, ils allaient jusqu’à les attaquer à main armée. On racontait vaguement parmi le peuple d’horribles histoires d’enfants enlevés, circoncis et crucifiés dans les maisons juives; un jeune garçon de Lincoln, trouvé mort chez un Juif, fut canonisé par le peuple sous le nom de saint Hugues.
Le fanatisme engendre le fanatisme : aussi les Frères prêcheurs choisirent-ils les quartiers juifs pour y élire domicile; mais que pouvaient leur douceur et leur esprit de conciliation devant ce flot toujours montant de la colère du peuple? Ils se virent refuser les aumônes accoutumées parce que leurs supplications au Roi avaient arraché soixante-dix Juifs à la mort. Pendant la guerre des barons, le pillage des ghettos était le signe de la victoire de la cause populaire; à la paix, une persécution légale, bien plus terrible encore, vint frapper les Juifs. On rendit contre eux édit après édit. Il leur fut interdit de posséder des immeubles, d’avoir des serviteurs chrétiens, de circuler dans les rues sans porter sur la poitrine le carré de laine de couleur qui était le signe distinctif de leur race; défense absolue de bâtir de nouvelles synagogues, de prendre leurs repas avec des chrétiens et de les soigner comme médecins. Leur commerce, déjà compromis par la rivalité des banquiers de Cahors, fut complètement ruiné par un édit royal qui leur enjoignait sous peine de mort de renoncer à l’usure. L'esprit de persécution était monté au paroxysme, et le roi Édouard, désireux de se concilier la faveur du peuple à la veille de sa lutte contre l’Ecosse, termina cette longue agonie par l’expulsion des Juifs de toute l’étendue du royaume (1290). Parmi les seize mille qui préférèrent l’exil à l’apostasie, bien peu atteignirent les rivages de la France; beaucoup firent naufrage, d’autres furent dépouillés et jetés par-dessus bord. Un capitaine déposa un grand nombre de riches marchands sur un banc de sable, leur conseillant d’invoquer l’aide d’un nouveau Moïse pour les sauver. A partir de ce moment jusqu’au protectorat de Cromwell, pas un Juif, dit-on, ne mit le pied sur le sol anglais.
Nouvelles luttes entre Édouard Ier et l'aristocratie. — Edouard 1er ne prit aucune part aux horreurs qui accompagnèrent l’expulsion des Juifs; non-seulement il permit aux fugitifs d’emporter leurs biens, mais il punit de la corde ceux qui les avaient pillés en mer. Mais cette expulsion était un crime dont il ne tarda pas à se repentir. La concession par le Parlement d’une augmentation d’un quinzième sur les subsides annuels n’était
qu’une maigre compensation à la perte d’une des ressources les plus abondantes du trésor royal. Les dépenses occcasionnées par la guerre d’Ecosse devenaient de plus en plus lourdes, et furent encore aggravées par la guerre de France.
Edouard, pressé par le besoin d’argent, se laissa aller à commettre de véritables extorsions. Il frappa tout d’abord l’Eglise, dont il exigea la moitié de son revenu annuel; la résistance l’irritait à un tel point que le doyen de Saint-Paul, venu pour lui faire des remontrances, tomba mort de frayeur à ses pieds. « Si quelqu’un s’oppose à la demande du Roi » , dit, dans l’assemblée du clergé, l’envoyé royal, ce qu’il se nomme, et il sera noté comme un ennemi du Roi. » Les prélats, blessés de ces actes de despotisme, soutinrent la thèse inadmissible qu’ils ne devaient d’aide pécuniaire qu’à Rome seule, et refusèrent de payer l’impôt, en s’appuyant sur une bulle d’exemption de Boniface VIII. Édouard les en punit en les mettant hors la loi (1298). L’accès des tribunaux fut interdit à quiconque refusait de payer l’aide royale. Le clergé sentit qu’il s’était mis dans son tort et fut obligé de s’humilier. Mais l’argent de l’Église ne suffisait pas à remplir un trésor épuisé par la guerre : Édouard se vit bientôt obligé de lever des taxes arbitraires pour subvenir aux frais d’une expédition en Flandre, qu’il comptait diriger en personne, et il contraignit les gentilshommes campagnards à se faire armer chevaliers ou à s’exempter à prix d’or de cette charge onéreuse. Il exigeait aussi des contributions de blé et de bétail, et éleva les droits d’exportation de la laine (le principal produit du pays) six fois au-dessus de leur taux ordinaire.
L’œuvre de la Grande Charte et de Simon de Montfort semblait à jamais ruinée; mais à peine Edouard avait-il frappé ce grand coup qu’il sentit son isolement et son impuissance. Les barons se soulevèrent, et les deux plus grands seigneurs du royaume, Boliun, comte d’Hereford, et Bigod, comte de Norfolk, se mirent à la tête de l’opposition. D’après la législation féodale, ils n’étaient pas tenus de servir le Roi à l’étranger ; aussi montrèrent-ils leur désapprobation des mesures financières et militaires du Roi en refusant de le suivre en Flandre. u Par Dieu, sire comte », vociféra Edouard, ce vous partirez ou vous serez pendu. » — * Par Dieu, Sire Roi » , répondit froidement Norfolk, ce je ne le ferai ni ne le serai. » Avant que le parlement nouvellement convoqué eût pu se réunir, Édouard, reconnaissant son impuissance, par un de ces brusques changements d’humeur qui n’étaient pas rares chez lui, fondit en larmes en présence du peuple à Westminster-Hall, et confessa humblement ses torts en faisant un appel éloquent au dévouement de ses sujets. Il leur arracha ainsi un consentement forcé à la continuation des hostilités; mais on comprit qu’il était nécessaire d’avoir des garanties contre les excès du pouvoir royal, et le clergé et la noblesse profitèrent de l’absence d’Édouard, qui guerroyait en Flandre, pour s’unir par une étroite alliance. L’archevêque primat
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