ROBERT BRUCE
aussi, six semaines plus tard, se faisait-il solennellement couronner à Scône, pour sauver sa tète. A cette nouvelle, l’Ecosse tout entière fut bientôt en armes, et le vieil Edouard se vit contraint de recommencer H guerre contre ses éternels ennemis. Le meurtre de Comyn avait éveillé en lui un ardent désir de vengeance ; il proférait sans cesse des menaces de mort contre tous ceux qui osaient insulter à son autorité. La comtesse de Buchan, qui avait placé la couronne sur la tête (le Bruce fut exposée, par son ordre, dans une cage de fer, ou plutôt dans une chambre ouverte a tous les vents, construite à cet effet sur une des tours de Berwick Pendant le banquet solennel en l’honneur de la réception du prince de Galles comme membre de l’ordre des chevaliers, Édouard Ier jura sur un cygne, qui formait le plat de résistance, de venger le meurtre de Comyn Presque au même moment, Bruce jugeait prudent de se retirer dans les Hautes I erres, a Enfin, vous voilà reine et moi roi » , avait-il dit à sa femme le jour de leur couronnement. — « Je crains bien » , répondit
Marie Bruce, « que nous ne soyons comme des enfants, jouant à la royauté. »
Ce jeu se changea bientôt en une amère réalité. Une toute petite troupe anglaise, commandée par Aymer de Valence, suffit à mettre en déroute les milices indisciplinées qui se pressaient autour du nouveau roi, et Robert Bruce s enfuit, laissant ses partisans à la merci d’Édouard Plusieurs barons portèrent leurs têtes sur l’échafaud; et, comme le comte d’Athole faisait valoir sa parenté avec le monarque anglais : « Son seul privilège » vociféra le Roi, « sera d’avoir une potence plus haute que les autres. » Pretres et chevaliers furent pendus côte à côte, tandis que Marie Bruce et ses enfants étaient jetés en prison. Bruce lui-même offrit au prince de Galles de capituler; mais cette proposition mit le vieux roi en fureur. « Qui est donc assez hardi pour traiter avec ces traîtres à notre insu? « Et se levant de son lit de maladie, il marcha vers le nord pour achever la conquête de l’Ecosse; mais arrivé en vue des frontières, il expira à Burgh-upon- Sands (1307).
Robert Bruce (1307-1313). L’abandon de cette grande entreprise par Edouard II, et les troubles qui éclatèrent tà la suite de la lutte entre le Roi et les barons anglais, furent loin de contribuer tout d’abord à rétablir la lortune de Robert Bruce. Le comte de Pembroke était resté maître de la plaine, et les chefs des Hautes Terres de l’ouest, auprès desquels le nouveau roi avait cherché un refuge, se montraient assez hostiles au souverain des Écossais des Basses Terres.
Pendant quatre ans Bruce mena une vie d’aventurier; mais l’adversité ti ansformait peu a peu 1 audacieux meurtrier de Comyn en chef glorieux de la cause nationale. De tournure mâle et vigoureuse, sa bravoure et sa gaieté l’aidèrent à traverser bien des vicissitudes avec un courage et une
fermeté d’àme qui ne se démentirent pas un seul instant. La légende nous le montre errant dans les vallons des Hautes Terres, prêtant l’oreille aux aboiements des limiers lancés sur ses traces ou se défendant seul contre une borde de sauvages montagnards. Parfois la petite troupe de fugitifs n’avait pour vivre que le produit de la chasse et de la pêche; d’autres fois elle devait fuir en toute liàte pour échapper à l’ennemi qui les traquait jusque dans ses tanières. Bruce lui-même arracha plus d’une fois sa cotte de mailles pour grimper, pieds nus, sur les rochers, au péril de ses jours.
Peu à peu l’horizon s’éclaircit; à mesure que la lutte entre le Roi et les barons devenait plus sérieuse, le poids de la domination anglaise s’allégeait d’autant. James Douglas, le héros des Ecossais, fut le premier baron des Basses Terres qui se rallia à la cause de Bruce et rendit ainsi courage à scs partisans. Douglas surprit un jour son propre château, qui avait été donné par Edouard à un Anglais, mangea le dîner préparé pour le nouveau propriétaire, massacra les prisonniers qu’il entassa sur un bûcher dressé devant la maison, éventra quelques tonneaux pour mêler le vin au sang et mit le feu au bûcher ainsi qu’au château même. Alors, comme à toutes les époques de lutte pour la liberté, les héros se souillèrent souvent par des actes d’atrocité; mais l’heure delà libération avançait chaque jour.
La défaite du comte de Buchan et la dévastation de ses domaines par Bruce, qui voulait se venger de sa trahison, changèrent la face des choses. Edimbourg, Roxburgh, Perth et la plupart des forteresses d’Ecosse tombèrent entre les mains du nouveau roi. L’assemblée du clergé reconnut même Bruce pour souverain légitime. Peu à peu tous les barons écossais restés fidèles à la cause anglaise furent contraints de se soumettre, et Bruce se trouva bientôt assez fort pour mettre le siège devant la citadelle de Stirling, la plus importante de toute l’Ecosse et la seule qui tînt encore pour Edouard II (1313).
La bataille de Bannockburn (24 juin 1314). — Stirling était pour ainsi dire la clef de l’Ecosse ; aussi l’Angleterre effrayée fit-elle trêve un moment à scs luttes intestines pour recouvrer ce qu’elle avait imprudemment laissé échapper. L’armée d’Edouard se composait principalement d’un corps de trente mille cavaliers qui devait être soutenu à l’arrièregarde par des bandes de pillards venus d’Irlande et du pays de Galles; Bruce, de son côté, n’avait que des troupes d’infanterie placées au sud de Stirling, sur une petite éminence que baignait le ruisseau de Bannock ( Bannock burn ) : de là le nom de la bataille. Les deux systèmes* stratégiques,'celui des armées féodales et celui de l’infanterie naissante, se trouvaient de nouveau en présence, comme à Falkirk ; le roi d’Ecosse, à l’exemple de Wallace, disposa ses troupes en solides carrés ou en cercles