‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 138 sur 255 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L’Angleterre sous Édouard III. — Au milieu du quatorzième siècle, il sembla que le grand mouvement en faveur de la liberté et de l’unité, commencé sous le dernier des rois normands, se fût arrêté. Les conquérants et les vaincus s’étaient mêlés pour ne plus former qu’un seul peuple anglais, et l’usage de la langue française ne tarda pas à disparaître même

1 Sources : Dans la dernière partie de sa Chronique, il semble que Walter de Heminburgli ou Hemingford ait simplement mentionné les faits à mesure qu’il en recevait la nouvelle ; il s’arrête au moment où va se livrer la bataille de Crécy. Un autre récit contemporain, qui s’étend jusqu’à l’an 1356, X Histoire des actions étonnantes d* Edouard III , par Robert d’Avesbury, a été publié par Hearne. On en trouve un troisième, dû à la plume de Knyyhton, chanoine de Leicester, dans les Dece?n Scrip tores de Twysden. On consultera aussi avec fruit la Chronique des quatre premiers Valois , par M. Luce, et la Chronique normande du quatorzième siècle, publiée par M. MolinieV (Soc. de l’hist. de France). A la fin de ce siècle et au commencement du suivant, les annales successives de l’abbaye de Saint-Albans furent réunies sans ordre par Walsingham dans V Historia Anglicana qui porte son nom. L’histoire de cette compilation a été soigneusement étudiée par M. Riley dans les préfaces des C/iro nica monasterii Sancti-Albani, publiées dans les Scriptoi'es rerum Britannicarum. On trouvera dans les Fœdera les principaux documents et les plus importantes négociations de cette époque. Cependant, pour la guerre de France, notre autorité la plus sérieuse est la chronique récemment découverte de Jehan le Bel, chanoine de Saint- Lambert de Liège, qui avait servi dans la campagne d’Edouard contre les Ecossais et , qui passa sa vie à la cour de Jean de Hainaut. ( Les vrayes chroniques de Jehan Le Bel , publiées par M. L. Polain, Bruxelles, 1863.) Jusqu’à la date du traité de

dans la classe noble. Malgré les efforts des écoles et en dépit de la mode, la langue anglaise gagna lentement du terrain sous Edouard III pour triompher complètement sous le règne de son petit-fils. « Contrairement aux usages des autres nations » , nous dit un écrivain du règne d'Edouard, ce les enfants, dans les écoles, étaient contraints de renoncer à leur propre idiome, et répétaient leurs leçons en français. 11 en était ainsi depuis l’établissement des Normands en Angleterre. Les enfants des nobles apprenaient aussi à parler français dès le berceau, dès qu’ils étaient capables de tenir un jouet ou de bégayer quelques mots. Les campagnards imitèrent les nobles et se mirent avec acharnement à apprendre le français pour être considérés. « « Cet usage était devenu général avant la première peste (l’épidémie de 1319) » , nous apprend un traducteur de l’époque de Richard, « mais depuis lors les choses ont changé quelque peu. Un maître de grammaire, John Corneivaile, abandonne le français pour l’anglais dans ses leçons, et Richard Pencriche suivit son exemple, comme d’autres plus tard suivirent l’exemple de Pencriche. C’est pourquoi, maintenant, en l’année de Notre-Seigneur 1385, la neuvième du règne de Richard II, les enfants ont abandonné le français pour apprendre et parler l’anglais, dans toutes les écoles de l’Angleterre. » Nous trouvons unepreuve plus significative encore de ce changement dans le statut de 1362, qui ordonne l’usage de l’anglais dans les plaidoiries des cours de justice, « la langue française étant peu connue » .

Ce fut surtout dans la littérature que prévalut cette tendance en faveur de la langue nationale. Au commencement du quatorzième siècle, sous l’influence des poèmes français, le français était devenu partout la langue littéraire, et, en Angleterre, le ton général de la cour de Henri III et des trois Edouard avait favorisé cette tendance. Mais, à la fin du règne d’Edouard III, les longs poèmes français furent traduits à l’usage même

Brétigny, où s’arrête Jehan le Bel, Froissart n’a guère fait que copier ses chroniques, tout en y ajoutant le résultat de ses propres informations, surtout en ce qui: concerne les campagnes de Flandre et de Bretagne et la bataille de Crécy. Froissart a été étudié et édité par M. Kervyn de Lettenhove. L'édition de la Société d’histoire de France par M. Luce est en cours de publication. Né dans le Hainaut, à Valenciennes, Froissart fut appelé par la reine Philippine à faire partie de sa maison de 1361 à 1369. Ce fut sous son influence qu'il publia en 1373 la première édition de sa célèbre chronique. Dans une édition postérieure, nous le trouvons moins Anglais dans ses appréciations. Une troisième version due à sa vieillesse, longtemps après qu’il eut quitté l’Angleterre, nous le montre tout à fait Français de sentiment. La vivacité pittoresque de Froissart nous rend indulgents pour ses inexactitudes, mais on ne peut s’appuyer sur son témoignage. Ce qui, au contraire, est de grande importance, c’est la mention que Villani fait, en passant, de la bataille de Crécy et des expéditions anglaises, dans sa grande chronique Florentine. L "Histoire d'Édouard III , de M. W. Longman, est le meilleur ouvrage moderne que nous ayons sur cette époque. M. Morley dans ses Englisk XVriters parle de Chaucer en grand détail. On peut lire aussi le Siècle des Artevelde , par M. Vanderkindere.

CHAUCER (l 340?- 1400?).

des chevaliers. « Que les clercs écrivent en latin » , disait Fauteur du Testament d* Amour , « et que les Français écrivent leur propre langage précieux, car il convient à leurs bouches ; quant à nous, exprimons les fantaisies de notre imagination avec des mots que nous avons appris de notre mère, a

La nouvelle vie nationale apportait à la littérature anglaise de plus nobles éléments que de simples a fantaisies 75 . Au moment où s’accom- * plissait l’œuvre de l’unité nationale, la liberté nationale atteignait aussi son plein épanouissement. Sous Édouard Ier, le Parlement avait établi ses droits sur le contrôle des impôts ; sous Édouard II, il s’était arrogé le droit de renvoyer des ministres et de déposer un roi ; sous Édouard III, il donna son avis dans les questions de paix et de guerre, régla les dépenses et prit les mesures administratives. La vigueur de la vie anglaise se montra dans le développement du commerce, dans l’accroissement des manufactures de laine après l’établissement d’ouvriers flamands sur la côte occidentale, dans les progrès des villes après la victoire des corporations de métiers, et dans l’essor que prit l’agriculture, grâce à l’importance croissante de la classe des libres tenanciers.

L’Angleterre donna des marques plus grandes encore de son activité et de l’indépendance de son esprit national, par la manière enthousiaste dont elle répondit à l’appel de Wyclif. Les nouvelles pensées, les nouveaux sentiments qui devaient changer le cours de l’histoire moderne, s’étaient frayé leur chemin à travers la féodalité pour aboutir à la révolte sociale des Lollards ; et, pendant ce temps, les soldats anglais se couvraient de gloire à Crécy et à Poitiers.

Chaucer (1340? — 1400?). — Les œuvres de Chaucer mirent en lumière cette renaissance d’un grand peuple. En dépit de toutes les conjectures, nous ne savons que peu de choses sur la vie du premier grand poëte anglais. D’après ce qu’il nous apprend lui-même, il naquit vers le milieu du quatorzième siècle. Il mourut probablement dans la dernière année de ce siècle. Sans être noble, sa famille dut avoir quelque importance, car dès le commencement de sa carrière nous trouvons Chaucer en rapports fréquents avec la cour. Il porta les armes pour la première fois pendant la campagne de 1359 et fut assez malheureux pour être fait prisonnier; le traité de Brétigny lui rendit sa liberté; mais, à partir de ce moment, il ne prit plus aucune part aux entreprises militaires du temps. On croit qu’il épousa une sœur de la fameuse Catherine Sivynford, la maîtresse, puis la femme de Jean de Gand , et qu’il entra ainsi dans la famille du duc de Lancastre. Ce fut comme son partisan qu’il siégea au Parlement en 1386, et il dut à sa j3rotection d’obtenir un petit office dans les douanes et celui de clerc des « bâtiments royaux « .

Une mission, qui eut sans doute quelque rapport avec les embarras

financiers de la couronne, le conduisit en Italie dans sa jeunesse. Il visita Gênes, et la cour brillante des Visconti, à Milan. A Florence, il trouva encore vivant le souvenir de Dante, le « grand maître « , qu’il célébra dans ses vers avec tant de vénération. Peut-être rencontra-t-il Boccace. Il se peut qu’à Padoue il ait, comme il le dit de son propre clerc d’Oxford, recueilli l’histoire de Griselidis des lèvres mêmes de Pétrarque. Mais à ces quelques faits, réels ou supposés, se bornent nos connaissances sur sa vie. En ce qui concerne sa personne, nous avons le portrait d’Occleve, qui nous le montre vêtu de couleurs sombres, la tête enveloppée d’un capuchon, la barbe en fourche, et à la ceinture, le canif et l’écritoire. Ce portrait est complété par Chaucer lui-même dans quelques passages vivement touchés. L’hôte des a Canlerburij Taies » le décrit comme délicat de visage, quoique d’une taille majestueuse ; il nous le montre les yeux toujours fixés à terre et écoutant peu les conversations de ses voisins. « Quand ton travail est terminé» , ajoute-t-il en s’adressant à Chaucer lui-même, a tu rentres dans ta propre maison et, aussi ^uet qu’une pierre, tu t’assieds devant un livre et restes là jusqu’à ce que tu en paraisses tout étourdi. Tu vis ainsi comme un ermite, quoique ton abstinence ne soit pas grande. » Quoi qu’il en dise, nous ne trouvons pas trace dans ses œuvres de cette séparation d’avec ses pareils. Aucune poésie ne fut plus humaine que celle de Chaucer ; aucune ne parle mieux au cœur et à l’imagination de ses lecteurs. Ce qui frappe surtout dans son œuvre, c’est la fraîcheur et la gaieté. « Les chansons et les ballades qu’il faisait en mon honneur remplissaient de joie tout le royaume « , dit l’Amour, dans des vers de Gower, un poète contemporain; et l’impression est aussi fraîche et riante aujourd’hui après quatre cents ans passés.

L’œuvre de Chaucer, au point de vue historique, marque une date dans la littérature poétique. Elle forme un contraste frappant avec ce qui avait existé jusque-là et avec le milieu dans lequel elle s’était développée. Les longs poèmes français étaient bien le produit d’une époque riche et prospère qui cherchait le plaisir et fuyait la peine, qui se plaisait dans les rêveries sentimentales. Les grandes passions qui firent circuler la vie à travers le moyen âge avaient perdu leur force : l’enthousiasme religieux avait fait place aux mesquines pratiques du culte de Marie, et l’enthousiasme guerrier aux fastueuses extravagances de la chevalerie. L’amour restait, il est vrai ; c’était même le thème unique des troubadours et des trouvères, mais* cet amour raffiné, où le plaisir des sens et les folies romanesques se mêlaient aux discussions scolastiques, était un jeu; ce n’était plus une passion. La douce indolence des hommes d’alors se retrouve dans leur peinture de la nature. Leurs héros se meuvent dans un printemps perpétuel, sur des gazons toujours verts, parmi les prés et les bosquets où retentissent sans cesse les chants de l’alouette et du rossignol. Ils évitaient gaiement tout ce qu’il y a de sérieux, de moral ou de profond dans

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