LES CONTES DE C ANTEKBURY
!a vie humaine. L’existence était trop amusante pour être sérieuse, trop piquante, trop sentimentale, trop pleine d’aventures, de gaieté et de causeries. Ce fut un siècle de bavardages, et, comme le dit l’hôte de Chaucer,
« il n’est pas bien divertissant de chevaucher le long de la route muet comme une pierre » . Le but du trouvère était avant tout d’être le plus agréable causeur de son temps. Les poèmes d’alors, les vers sur le roi Horn, sur sir Tristram, le Roman de la Rose, sont pleins de couleur, de fantaisie, de descriptions infinies; mais il y a une sorte de paresseux laisser-aller dans cette profusion de détails extérieurs et dans la longueur même de ces ouvrages. L’impuissance de ces poètes, dès qu’ils cherchent à décrire le monde intérieur et les sentiments plus profonds, augmente encore cette impression. Rien n’est plus factice que le ton de ces poèmes français; rien n’est plus sérieux et plus vrai que le ton de Chaucer. Si, comme le font les meilleurs critiques modernes, nous n’admettons pas dans la liste de ses œuvres originales celles qui ont précédé Troïlus et Cressicla, nous voyons que les vraies sympathies de Chaucer, malgré sa connaissance approfondie des trouvères, le portaient, non vers la poésie française alors en pleine décadence, mais vers la nouvelle poésie qui s’élevait avec tant de puissance en Italie* L’aigle de Dante le regarde du soleil. Pour lui, François Pétrarque, le poète lauréat, « illumine toute l’Italie de sa douce éloquence » . Troïlus est une traduction développée du Filostrato de Roccace; le conte du Chevalier, une traduction de sa Téséide. C’est certainement le Décaméron qui suggéra à Chaucer la forme même des Contes de Canterbury .
Tout en changeant comme il le fit la face de la poésie anglaise, Chaucer * garda bien son originalité à lui. S’ilraille, dans le récit désir Tliopaz, la monotone nonchalance des romans français, il a su cependant conserver tout ce qui, dans le tempérament français, était digne d’être conservé : la rapidité et la vivacité du mouvement, la légèreté et l’éclat des couleurs, la plaisanterie gaie, l’entrain et la bonne humeur, le sens critique et la pleine possession de soi-même, Chez lui, plus que chez tout autre écrivain anglais, l’esprit français active le côté vif et fort du caractère national ; il adoucit son extravagance et tempère sa moralité un peu lourde. D’un autre côté, il relève par le sérieux anglais la joyeuse insouciance du récit italien dont il se fait l’écho. Quand il suit Boccace, tous les changements qu’il fait en élèvent la valeur morale ; et, si le Troïlus du Florentin se termine par de vieilles railleries sur l’inconstance de la femme, Chaucer nous engage à regarder plus haut, vers le ciel qui ne change jamais.
Les te Contes de Canterbury „ . — Quels que fussent les éléments que Chaucer empruntât à l’étranger, il n’était ni Français ni Italien, mais bien Anglais jusqu’à la moelle des os. Nous ne savons encore que peu de chose sur l’histoire du grand poème auquel il doit surtout sa réputation ; nous ignorons
même dans quel ordre les Contes de Canterbury furent réellement écrits. Ils sont l’œuvre de sa vieillesse. Cefut dans sa dernière habitation, située dans le jardin de la chapelle Sainte-Marie, où il était venu chercher le repos, qu’il doit avoir écrit ce poëme que sa mort laissa inachevé. Le sujet, un pèlerinage à Canterbury, non-seulement lui permettait de réunir un grand nombre de contes qui paraissent avoir été écrits à diverses époques, mais encore se prêtait admirablement au caractère particulier de son tempérament poétique, fait de puissance dramatique et de large et intelligente sympathie. Ces contes résument toute la poésie du moyen âge. La légende religieuse, le poëme chevaleresque, les récits merveilleux des voyageurs, la gaieté bruyante du fabliau, l’allégorie de l’apologue, tout s’y retrouve.
11 place ses différents récits dans la bouche des personnages multiples qui accomplissent le pèlerinage, et son génie se déploie librement dans ces trente pèlerins, tous marqués de leur cachet propre et représentant les divers classes de la société, depuis le noble jusqu’au laboureur. Nous voyons le « très-parfait et très-gentil chevalier, revêtu de sa tunique et de sa cotte de mailles, à côté du squire à la tête bouclée, frais comme une matinée de mai » . Derrière eux vient le fermier au visage bronzé, la tête couverte d’un bonnet vert comme son habit et tenant un arc à la main. L'Eglise du moyen âge est représentée par un groupe d’ecclésiastiques : le moine robuste, fanatique de la chasse, dont les éperons sonnent aussi clair et aussi fort que la cloche de la chapelle; le frère débauché, toujours mêlé aux mendiants et aux joueurs de harpe; le pauvre prêtre aux vêtements usés, lettré et dévot : a il prêchait aux autres l’amour du Christ et de ses douze apôtres, et lui-même en donnait l’exemple « ; le sermonneur à l’expression insolente; le marchand d’indulgences avec sa besace «pleine de pardons venus tout chauds de Rome» ; la prieure vive et alerte zézayant à la française, avec sa petite bouche rose, et portant en devise sur sa broche : « Amor omnici vincit . » La science nous apparaît sous les traits du docteur en médecine au port majestueux, qui s’est enrichi pendant une peste, de l’homme de loi affairé « paraissant toujours plus occupé qu’il ne l’est » , de l’étudiant d’Oxford aux joues creuses, aimant passionnément les livres et cachant sous de petites phrases brèves, incisives, un fojids de tendresse qui se dévoile à la fin, dans l’histoire de Grisélidis. Autour d’eux se groupent des types de l’industrie anglaise : le commerçant; le franc tenancier, dans la maison duquel « pleuvaient le manger et boire » ; le marin tout frais revenu de quelque équipée dans la Manche; la joyeuse femme de Bath ; le meunier aux larges épaules; le mercier, le charpentier, le tisserand, le teinturier, le tapissier, chacun portant la livrée neuve de son métier; enfin l’honnête laboureur prêt à creuser et à travailler pour le pauvre sans être payé.
Jusque-là la littérature anglaise ne nous a montré que des types, des