‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 140 sur 255 · LES CONTES DE CANTERBURY · texte numérisé non relu

LES CONTES DE CANTERBURY

allégories ou des réminiscences du passé ; ici nous nous trouvons pour la première fois face a face avec des hommes vivants, des hommes différant de nature et de sentiments aussi bien que de figure, de costume ou de langage, et cette originalité de chaque personnage est maintenue à travers toute l’histoire et se révèle par mille nuances d’expression ou d’action. C’est aussi la première fois que nous rencontrons une puissance dramatique capable non-seulement de créer des caractères, mais encore de les associer les uns avec les autres, et, tout en adaptant chaque récit à la personnalité de celui qui le fait, d’en former un tout, de les fondre en une poétique unité. C’est la vie dans sa plénitude, dans sa variété, dans sa complexité qui nous enveloppe à la lecture des Coules de Canlerbury . Dans quelques-uns des récits, composés sans doute à une époque antérieure, on retrouve, il est vrai, rinfluence des vieux poëmes sur le pédantisme de l’étudiant; mais, pris dans son ensemble, ce livre est l’œuvre, non d’un homme de lettres, mais d’un homme d’action. Chaucer n’a pas été formé par l’étude solitaire, mais par la guerre, les cours, les affaires, les voyages, par la vie elle-même. C’est la vie qu’il aime; délicatesse de sentiment, libres plaisanteries, rires et larmes, tendresse de Grisélidis, ou aventures bouffonnes du meunier et de l’écolier, tout ce qui est vivant et humain lui plaît. C’est cette largeur de cœur, cette tolérance sans bornes qui rend Chaucer capable de comprendre l’homme comme Shakespeare seul a su le comprendre, et de le peindre avec une chaleur, une vivacité, une bienveillance, une fraîcheur et une gaieté, que Shakespeare lui-même n’a pas surpassées.

Il est étrange qu’une telle voix n’ait pas éveillé d’écho chez les poëtes qui suivirent. Le premier élan de la poésie anglaise s’arrêta avec Chaucer, aussi soudainement et aussi complètement que les espérances et la gloire de son siècle. Les cent années qui suivirent le court rayonnement de Crécy et des Contes de Canlerbury sont des années de profond abattement; aucune époque de l’histoire anglaise n’est triste et sombre comme celle qui va d’Edouard III à Jeanne d’Arc. Toutes les classes de la société qui, au premier moment, avaient tressailli d’espoir et d’amhiiion, étaient retombées dans l’inaction ou le découragement. La vie matérielle continuait son cours, le commerce se développait; mais à ces progrès ne correspondait aucun progrès moral, qui ennoblît la vie nationale. Les villes tombèrent aux mains d’étroites oligarchies; les colons, qui avaient par leurs luttes incessantes obtenu une liberté relative, retombèrent dans un état de servitude dont la trace est encore visible aujourd’hui. La littérature tomba en pleine décadence. Le réveil religieux des Lollards fut noyé dans le sang, tandis que le clergé s’abandonnait à l’égoïsme et à la mondanité. Dans l’ardeur des luttes intestines, la liberté politique faillit sombrer, et la période qui s’était ouverte par le Bon Parlement se termina par le despotisme des Tuàors.

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