C RÉ C Y
fantassins légèrement armés, venant d’Irlande et du pays de Galles ; le reste était principalement composé d’archers anglais. Le Iloi ordonna à ses hommes d’armes de mettre pied à terre, et il concentra ses forces sur une élévation de terrain dont la pente douce faisait face au sud-ouest. D’un moulin situé au sommet, il pouvait surveiller tout le champ de bataille. Immédiatement au-dessous de lui était la réserve, puis venait le principal corps d’armée divisé en deux ailes, commandées, celle de droite par le jeune prince de Galles, celle de gauche par le comte de Northampton. Un petit fossé protégeait le front de l’armée anglaise, et par derrière les archers avaient été disposés en forme de herse ; de place en place se trouvaient de petites bombardes « qui, avec du feu, lançaient de petites balles en fer, pour effrayer les chevaux » . C’est la première fois que nous voyons mentionner l’emploi de l’artillerie sur un champ de bataille. La balte de l’armée anglaise prit Philippe par surprise, et il chercha d’abord a arrêter le mouvement en avant de son armée. Il n’y put réussir, et ses soldats se ruèrent sans ordre sur l’avant-garde d’Edouard. La vue de ses ennemis excita la colère du roi anglais, car « il les haïssait * y et à la vesprée le combat commença. Ce furent quinze mille archers génois, cédés à Philippe par le seigneur de Monaco et arrivant de la chaude Riviera, qui commencèrent l’attaque. Ces hommes étaient fatigués par une longue marche, une averse subite rendit leurs arcs inutiles, et les cris formidables qu’ils poussaient en allant de l’avant ne rencontrèrent aucun écho dans les rangs anglais : un silence de mort y répondait. Cependant leurs premières flèches amenèrent une riposte terrible et si rapide « qu’on eût dit qu’il neigeait » . il Tuez-moi ces misérables ! n s’écria Philippe, quand les Génois reculèrent; et ses hommes d’armes s’élancèrent sans merci à travers leurs lignes rompues, tandis que les comtes d’Alençon et de Flandre, à la tête de la chevalerie française, attaquaient vivement l’aile droite, commandée par le Prince Noir. Pendant un moment, on le crut perdu. Mais Edouard lui refusa tout secours. « Est-il mort ou démonté, ou est-il blessé si grièvement qu’il soit about de force? » demanda-t-il à l’envoyé. — «Non, Sire, mais l’action est chaude, et il a grand besoin de votre secours. » — « Retournez auprès de ceux qui vous ont envoyé, sir Thomas » , dit le Roi, ce et priez-les de 11e plus m’envoyer un semblable message tant que mon fils est en vie. Que l’enfant gagne ses éperons ! car je désire, si Dieu le permet, que ce jour soit le sien et que l’honneur puisse en revenir à lui et à ceux auxquels je l’ai confié. » De son observatoire élevé, Edouard voyait que tout allait bien. Les archers et les hommes d’armes tenaient ferme, tandis que les Gallois poignardaient les chevaux dans la mêlée et faisaient tomber les chevaliers les uns sur les autres. Bientôt la grande armée française ne fut plus que désordre et confusion. « Mes amis 75 , cria le roi aveugle, Jean de Bohême, qui servait dans l’armée de Philippe VI, « vous êtes mes vassaux, je vous en prie, je vous en supplie, conduisez-moi dans la mêlée, 1. n
assez avant pour que je puisse frapper un bon coup de mon épée. » Attachant les brides de leurs chevaux, la petite compagnie se jeta au plus fort du combat, pour tomber comme leurs compagnons étaient tombés. La bataille tourna en déroute pour les Français, et, à la fin, Philippe lui-même abandonna la lutte : douze cents chevaliers et trente mille fantassins (un nombre d’hommes égal à l’armée anglaise tout entière) restèrent couchés sur le terrain.
u Dieu nous a punis à cause de nos péchés! » s’écrie, dans sa douloureuse stupeur, le chroniqueur de Saint-Denis, en racontant la déroute de cette grande armée qu’il avait vue se rassembler sous les murs de son abbaye. Mais la défaite de la France n’était guère plus soudaine et plus incompréhensible que la ruine de la chevalerie. L’Angleterre venait de donner au monde la leçon qu’elle avait reçue elle-même à Bannockburn. Toute l’organisation politique et sociale du moyen âge reposait sur un système militaire, et cette base venait d’être subitement ébranlée. Le noble avait été écrasé par le manant : en combattant braiement pour le chevalier, le serf s’était montré son égal. A partir de la défaite de Crécy, la féodalité chancelante marcha lentement, mais sûrement, à sa perle. Pour l’Angleterre, ce jour fut l’aurore d’une époque de gloire militaire qui, toute fatale qu’elle devait être aux sentiments élevés et aux vrais intérêts de la nation, lui donna pour un temps une énergie inconnue jusque-là. Chaque victoire était suivie d’une nouvelle victoire. Peu de mois après Crécy, une armée écô'ssaise, qui fit irruption dans le Nord, fut mise en déroute à Neville’s Cross (oct. 1346), et son roi David fut fait prisonnier. Dans le Sud, les Français se retiraient et laissaient l’Angleterre maîtresse de la Guyenne et du Poitou.
Le but d’Edouard, néanmoins, n’était pas de s’emparer de la France, mais de sauver le commerce anglais en se rendant maître du détroit. Il chercha alors à s’emparer de Calais, dont la possession lui offrait de grands avantages comme moyen de communication avec la Flandre et comme base de ses opérations contre la France. Le siège dura une année entière, et il fallut l’éclicc de la tentative faite par Philippe pour ravitailler la place, pour que la famine décidât la ville à se rendre. On consentit à faire grâce aux habitants et à la garnison, mais à condition que six des citoyens se livreraient à la merci du Roi . a Sur eux » , s’écria le Roi dans un violent accès de haine, « sur eux je me vengerai. » Au son de la cloche, nous raconte Jehan le Bel, les habitants se réunirent autour du porteur de ces conditions, « désireux de connaître leur sort, car ils étaient tous affolés par la faim. Quand l’envoyé leur annonça la décision du Roi, ils commencèrent à pleurer et à crier si fort que c’était pitié. Alors, le bourgeois le plus riche de la ville, maître Eustache de Saint-Pierre, se leva et parla ainsi devant tous : « Seigneurs, ce serait grande pitié et un grand malheur pour tous de laisser un tel peuple mourir de faim ou d’autre manière, et celui
qui le sauverait de tel meschief obtiendrait grande grâce et miséricorde auprès de Notre-Seigneur. Pour moi, j’ai grand espoir que si je puis sauver ce peuple par ma mort, j’obtiendrai grâce et pardon de Notre- Seigneur. C’est pourquoi je me mettrai volontairement en chemise, pieds nus, et la corde au cou, à la merci du roi d'Angleterre. « La liste des hommes dévoués fut bientôt dressée, et les six victimes furent amenées devant le Roi. « Toute l’armée se rassembla autour d’eux; la presse était grande : les uns demandaient ouvertement qu'on les pendît, les autres pleuraient de compassion. Le Roi s’avança, entouré de sa suite de comtes et de barons. La Reine, bien qu’elle fût enceinte, l’avait accompagné pour voir ce qui allait se passer. Les six bourgeois s'agenouillèrent devant le Roi, et maître Eustaclie parla ainsi : « Gentil Sire et noble Roi, nous voici six qui sommes de l’ancienne bourgeoisie de Calais et grands marchands; nous vous apportons les clefs de la ville et du château, et nous vous les remettons à votre plaisir. Nous nous abandonnons comme vous le voyez à votre bon vouloir, afin de sauver le reste de ce peuple de Calais qui a souffert si grande peine. Puissiez-vous avoir pitié de nous par la haute noblesse de voire cœur ! » Certes, à ce moment il n’y eut personne sur cette place, ni seigneur ni chevalier, qui ne fut saisi de pitié. Ils ne pouvaient ni parler ni retenir leurs larmes; mais le Roi était eu proie à une telle colère, qu’il resta un long moment sans pouvoir dire un mot, puis ordonna qu’on leur coupât la tête. Tous les chevaliers et les seigneurs le prièrent avec larmes, de tout leur pouvoir, d’avoir pitié, mais il ne voulut point les entendre. Alors parla le gentil chevalier niessire Gauthier de Mauny, et dit : « Ho gentil Sire! calmez votre courroux, vous avez haut renom de souveraine gentillesse et noblesse, ne faites rien qui puisse l’amoindrir; car si vous êtes sans miséricorde, tous diraient que vous avez commis grande cruauté en faisant mourir ces honnêtes bourgeois qui, de leur propre volonté, se sont mis à votre merci pour sauver le reste de leur peuple. » A ces mots, le Roi fut si courroucé qu’il perdit toute contrainte et dit : « Messire Gauthier, taisez-vous, il en sera comme je l’ai dit. Qu’on amène le coupe-têtes. Ceux de Calais ont fait mourir tant de mes hommes qu'ils doivent mourir eux-mêmes ! « Alors s’avança la noble reine d’Angleterre. Elle pleurait de pitié, à tel point qu’elle ne pouvait plus se soutenir ; elle se jeta à genoux devant le Roi, son seigneur, et lui dit : « Ah ! gentil Sire, depuis le jour où j’ai passé la mer en grand péril, vous le savez, je ne vous ai fait aucune requête, maintenant je vous prie et vous supplie les mains jointes pour l’amour du Fils de Notre-Dame et pour l'amour de moi, ayez pitié d’eux! » Le Roi resta un moment sans parler et regarda la Reine agenouillée devant lui, et pleurant amèrement. Alors son cœur commença à s’émouvoir, et il dit ; a Ha! Madame, j’aurais préféré que vous fussiez ailleurs qu’ici; vous m’implorez d’une manière si touchante, que je n’ose vous refuser; et, bien que ce soit contre mon gré, tenez,
ÉDOUARD ÏII (1336-1360).
prcnez-les, je vous les donne. » Prenant alors les six bourgeois par les cordes, il les remit à la Reine et délivra de la mort tous ceux de Calais pour l’amour d’elle. La bonne reine ordonna de vêtir les six bourgeois et leur fit bonne chère » (1347).
Poitiers. — L’œuvre que la prise de Calais avait commencée fut complétée par une grande victoire navale que les Anglais remportèrent sur une flotte de pirates espagnols qui dévastait le détroit. Dans sa description du combat, Froissart nous montre le Roi assis sur le pont du vaisseau, vêtu de velours violet, la tête couverte d’un chapeau de loutre fourré qui lui seyait fort bien. Il était entouré de ses ménestrels qui lui jouaient du cor, ou écoutait les chansons que John Cliandos avait rapportées d’Allemagne. II passa ainsi son temps jusqu'au moment où l’on aperçut les bateaux ennemis. Alors commença une lutte furieuse qui amena leur destruction. Édouard était maintenant « roi des mers » . Mais la paix avec la France était loin d’être signée.
La trêve que les deux nations épuisées avaient été forcées de conclure en 1347 fut rompue dès 1351. En 1355 Edouard lança trois armées à la fois sur la France, mais cette campagne fut sans résultat. Seul, le « Prince Noir » , comme on appelait le héros de Crécy, remporta des succès, mais des succès sans honneur. Le nord et le centre de la France étaient alors complètement ruinés ; le trésor royal était vide, les forteresses abandonnées, les troupes désorganisées, le pays infesté de bandits. Le midi, au contraire, jouissait de la paix. Lejeune prince conduisit son armée de pillards sur les bords de la Garonne, «l’un des plus riches pays du monde, où le peuple bon et simple ne savait ce que c’était que la guerre, car jusqu’à l’arrivée du prince personne n’était venu les combattre. Les Anglais et les Gascons trouvèrent la contrée riche et joyeuse, les chambres garnies de tapis et de draperies, les bahuts et les cassettes pleins de bijoux précieux. Ces brigands ne respectèrent rien : les Gascons, en particulier, emportèrent tout. » La prise de Narbonne les chargea de butin ;
* et, quand ils se retirèrent sur Rordcaux, « leurs chevaux étaient chargés à tel point qu’ils pouvaient à peine avancer » .
L’appàt du pillage amena de nouveau le Prince Noir l’année suivante (1356) sur les bords de la Loire; mais la marche en avant d’une armée française sous la conduite du nouveau roi Jean le firbattre en retraite. Néanmoins, aux environs de Poitiers, il trouva la route barrée par soixante mille Français. Le prince se prépara à la bataille; il s’empara aussitôt d’une forte position dans les champs de Maupertuis ; le front de son armée était garanti par des haies épaisses et accessibles seulement par d’étroits sentiers à travers des vignes. Le prince aligna ses archers le long des haies et des vignes, et plaça ses hommes d’armes sur la partie la plus élevée de la plaine où il campait. II ne comptait que huit mille hommes, et sa situa-
tion lui paraissait si dangereuse qu’il offrit de rendre tous ses prisonniers et de ne pas combattre la France pendant sept ans, si on lui accordait une libre retraite. Sa proposition fut rejetée, et trois cents chevaliers français s’élancèrent dans l’étroit sentier. Ce passage se trouva bientôt encombré d’hommes et de chevaux lorsque les premiers rangs tombèrent sous la pluie de flèches qui les accueillait. Au milieu de cette confusion, un corps de cavaliers anglais, posté à droite sur le plateau, chargea tout à coup le flanc des Français, et le prince saisit cet instant pour se jeter hardiment sur leur avant-garde. Les archers anglais complétèrent le désordre produit par cette attaque soudaine; le roi de France fut pris après une lutte désespérée; et à midi, quand son armée en déroute repassa les portes de Poitiers, huit mille hommes étaient tombés sur le champ de bataille, trois mille avaient péri dans la poursuite, deux mille hommes d’armes, et parmi eux une foule de grands seigneurs, restaient prisonniers des Anglais (19 sept. 1356).
Le royal captif fut amené triomphalement à Londres, et une trêve de deux ans allait, semble-t-il, donner à la France le temps de réparer ses pertes. Mais ce malheureux pays ne trouva pas le repos. L’armée en déroute, privée de son chef, se transforma en compagnies de bandits, tandis que les seigneurs captifs, en prélevant sur le peuple le prix de leurs rançons, firent éclater une révolte générale. Jacques Bonhomme (c’était le nom que se donnaient les paysans insurgés) attaqua les châteaux; et Paris, dégoûté du gouvernement faible et incapable de la régence, prit les armes contre la couronne. A peine ce soulèvement était-il apaisé, que le pays dévasté était envahi de nouveau par les armées d’Edouard. La France trouva alors un moyen de défense dans sa misère même : la famine arrêta l’ennemi, a Je ne pouvais croire » , dit Pétrarque en parlant de ce temps-là, « que ce fut la même France si belle et si florissante quelques années auparavant. On ne voyait plus qu’une solitude affreuse, un dénûment absolu, des terres incultes, des maisons en ruine. Les environs mêmes de Paris offraient partout des signes de désolation et d’incendie. Les rues étaient désertes, l’herbe envahissait les routes, ce n’était qu’une vaste solitude. »
Des deux côtés on était à bout de forces. L’armée d’Edouard s’était retirée épuisée sur la Loire, quand des propositions de paix lui furent faites. Par le traité de Brétigny (mai 1360), le roi d’Angleterre renonça à ses droits sur la couronne de France et le duché de Normandie; mais le duché d’Aquitaine, comprenant la Gascogne, la Guyenne, le Poitou et la Saintonge, lui fut abandonné, non plus comme fief, mais en pleine souveraineté. Sa nouvelle conquête, la ville de Calais, resta à la couronne d’Angleterre.