‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 15 sur 255 · LE ROYAUME DE NO RT HUM BRIE · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DE NO RT HUM BRIE

son apparence nulle et robuste une profonde sensibilité poétique, qui lui faisait voir, même dans le mot banal lancé au hasard pendant un jeu, un appel à des choses plus hautes. Quelques années plus tard, un voyageur revêtu d’un manteau blanc, s’avançant vers lui sur le penchant d’une colline et descendant de cheval pour panser son genou blessé, lui semblait un ange. Sa vie de berger l’obligeait à passer son temps sur des hauteurs brumeuses et froides, au milieu de pâturages encore célèbres aujourd’hui, malgré l’aridité d’un sol rocailleux que l’herbe sèche recouvre mal. La, durant les longues soirées, il contemplait le ciel, et les étoiles filantes s’éteignant dans la nuit lui semblaient des esprits angéliques emmenant a Dieu l’àme de l’évêque Aidan. Peu à peu les vagues aspirations de Cuthbert prirent une forme plus arrêtée, et il résolut de se tourner vers la vie religieuse. 11 se rendit alors dans un petit hameau formé de cabanes de bois, au milieu d’une solitude sauvage, où quelques moines irlandais de Lindisfarne avaient fondé la station missionnaire de Melrose. Aujourd’hui, ce pays est enveloppé d’une atmosphère poétique et romanesque. Les noms des Cheviot et de Lammermoor, d’Ettrick et de Teviotdale, de Jarroiv et du lac d’ Annan éveillent en nous les échos vieillis des ballades d’autrefois et des chants des ménestrels. Maintenant l’agriculture s’est emparée de ces vallées, et le drainage, les machines à vapeur, ont transformé les marais couverts de joncs et d’herbes aquatiques en fermes et en prairies. Mais, pour nous représenter ce qu’étaient ces terres basses (Lowlands) au temps de Cuthbert, il nous faut oublier fermes et prairies, et voir à leur place d’immenses solitudes, parsemées ça et là de petits groupes de cabanes et traversées par des chemins marécageux, pleins de fondrières, que les voyageurs suivaient l’épée à la main, scrutant soigneusement du regard tout ce qui les environnait.

Les paysans northumbriens parmi lesquels Cuthbert séjourna n’avaient guère de chrétien que le nom. Ils acceptaient le christianisme avec une teutonique indifférence, pour obéir aux thegns, comme ceux-ci l’avaient accepté pour obéir au Roi. En dépit de leur nouvelle foi, ils avaient conservé leurs vieilles superstitions. En temps de maladie ou de misère, ils revenaient à leurs amulettes et à leurs charmes païens, et si quelque malheur arrivait aux missionnaires en séjour parmi eux, ils le considéraient comme un signe de la colère des dieux délaissés. Il arriva que des radeaux amenant du bois destiné à la construction d’une abbaye aux bouches delà Tyne furent entraînés vers la mer avec les moines qui les dirigeaient, a Que personne ne prie pour eux! » s’écrièrent alors des paysans qui se trouvaient sur la rive, a que personne n’ait pitié de ces hommes qui u nous ont arraché notre ancienne foi, et nous ont donné de nouveaux « usages que nous ne savons comment mettre en pratique. « Tels étaient les auditeurs parmi lesquels Cuthbert voyageait, à pied ou à cheval, recherchant surtout les villages les plus éloignés, les plus retirés dans les

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montagnes, ceux dont la pauvreté et la rudesse de mœurs avaient rebuté d’autres missionnaires. Contrairement à ses frères d’Irlande, il n’avait pas besoin de se faire suivre d’un interprète, tandis qu’il allait de village en village.

En dépit de leur intelligence obtuse, les Northumbriens écoutaient volontiers cet homme qui avait été comme eux un paysan des plaines et qui avait contracté le rude accent du Nord le long des rives du Leader. Sa patience, son bon sens jovial, la douceur de son regard parlaient en sa faveur, tandis que sa haute stature, son apparence robuste rendaient ce prédicateur rustique propre à la vie fatigante qu’il avait choisie. « L’homme « qui sert Dieu fidèlement ne meurt jamais de faim » , disait-il un jour que la tombée de la nuit l’avait surpris avec ses compagnons, dans une solitude où ils n’avaient rien à manger; « voyez cet aigle au-dessus de nos tètes : « Dieu peut se servir de lui pour nous nourrir, s’il le veut, n Et il soupa d’un poisson que l’oiseau effrayé laissa tomber. Une tourmente de neige conduisit, une autre fois, son bateau sur la côte de Fife. « La neige barre la route le long de la côte, la tempête nous ferme le chemin de la mer. » , gémissaient ses compagnons, a Le chemin du ciel reste toujours ouvert » , leur dit alors Culhbert.

Tandis que les missionnaires travaillaient ainsi dans les campagnes, la Northumbrie voyait s’élever des monastères en grand nombre. Ils n’obéissaient pas aux lois sévères de la règle bénédictine; ils étaient institués sur le modèle celtique de la famille ou du clan, et dirigés par quelque personnage noble et puissant qui cherchait le calme dans la dévotion et la vie religieuse.

Cædmon (664). — La plus célèbre et la plus riche de ces maisons fut l’abbaye de Streonoshalh ; elle fut fondée par Hild, femme de sang royal, sur la plus haute des sombres falaises de IVhitby qui dominent la mer du Nord. IVhitby devint le Westminster de la Northumbrie; dans ses murs se trouvaient les tombes d’Eadvvine et d’Osvvi, entourées par celles des nobles et des reines. Hild fut la Déborah de la Northumbrie; les rois et les évêques venaient chercher ses conseils, et le double monastère sur lequel elle avait établi son autorité devint un séminaire de prêtres @1 d’évêques.

Celui qui devait être plus tard saint Jean de Heverley fut un de ses élèves. Mais le nom auquel Whitby dut sa plus grande gloire est celui d’un gardien de chèvres qui, sous Je règne d’Osvvi, fit entendre aux Anglais leur premier beau chant national. Cædmon, quoique assez avancé en âge, ne connaissait pas les lois de la versification si répandues parmi ses compagnons. Parfois, à des fêtes, lorsque chacun répétait quelque air joyeux, et que son tour venait de prendre la harpe pour accompagner son chant, il se levait de table et retournait chez lui. Un jour qu’il avait ainsi quitté le festin pour regagner l'étable où il gardait son troupeau durant la nuit, un

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