‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 156 sur 255 · LA PESTE NOIRE · texte numérisé non relu

LA PESTE NOIRE

transformation de tous les services en redevances pécuniaires. Nous avons déjà signalé les progrès lents et continus de cette révolution à l’occasion de r abbaye de Saint-Edmundsbury, mais cet usage devint bientôt général, et Ton voit des impôts en argent remplacer, au commencement du quatorzième siècle, dans les terriers féodaux, les anciennes corvées pour la brasserie, le bois, le service de maison.

Sous les Edouard, les besoins pécuniaires des grands barons hâtèrent cette révolution, car le luxe de l’époque, la splendeur et la pompe de la chevalerie, les dépenses excessives, nécessitées par des guerres continuelles, avaient vidé la bourse des chevaliers et des grands seigneurs ; aussi le rachat des serfs et des corvées imposées aux vilains offrait-il une occasion commode pour la remplir. Edouard III donna l’exemple : des commissaires particuliers furent envoyés dans les domaines de la couronne, chargés expressément de vendre aux serfs leur affranchissement, et nous avons conservé le nom de ceux qui se libérèrent, eux et leurs familles, à beaux deniers comptants, pour venir en aide au trésor royal.

La peste noire (1349). — Cette indépendance complète du serf visà-vis de son ancien seigneur et du sol qui l’avait vu naître, avait plus profondément ébranlé le système féodal que la transformation des serfs en copyholders . L’organisation sociale tout entière se trouvait ainsi modifiée par l’apparition d’une nouvelle classe. Après les fermiers libres étaient venus les travailleurs libres; ils n’étaient plus attachés à un seul lieu et à un seul maître, ils pouvaient désormais s’engager chez qui ils voulaient et choisir leur genre d’occupation. A la fin du règne d’Edouard, le seigneur féodal se trouvait réduit, en somme, dans presque toute l’Angleterre, à la position du propriétaire foncier de nos jours, se contentant de recevoir une redevance en argent de ses tenanciers et obligé de payer des ouvriers pour cultiver ses propres terres, tandis que les plus aisés d’entre ses anciens vassaux prenaient le domaine à bail en qualité de fermiers, et créaient ainsi une nouvelle classe intermédiaire entre les grands propriétaires et les tenanciers ordinaires. Cette évolution sociale donna bientôt naissance à des idées de liberté qui se manifestèrent par des tentatives d’insurrection sociale.

Une ordonnance du Parlement de cette époque (1377) nous dit « que vilains et paysans propriétaires refusaient services et fermages à leur seigneur, à l’instigation de personnes qui les encourageaient à la résistance, et que, sous prétexte de se conformer aux domesday Looks des terres où ils demeuraient, ils prétendaient être affranchis de toute obligation envers leurs maîtres et déclaraient que personne n’avait le droit de les contraindre par voie de justice à cetle occasion. Les vilains, soutenus par des agents de désordre, allèrent jusqu’à menacer de mort les hommes du seigneur envoyés contre eux ; ils s’assemblaient librement et formaient des ligues pour se sou-

LA RÉVOLTE DES PAYSANS (l377~138l).

tenir les uns les autres. » Le copyhoJder luttait pour devenir un franc tenancier, et le fermier désirait sans doute être reconnu comme propriétaire du domaine qu’il avait loué. Au moment où cette crise menaçait d’éclater avec violence, les grands barons se virent aux prises avec des difficultés d’autant plus grandes qu’ils étaient obligés, par suite de F affranchissement des serfs, de se contenter du travail d’ouvriers payés à la journée; aussi se trouvèrent-ils presque du jour au lendemain sans hommes pour cultiver leurs terres.

Une horrible épidémie, la plus horrible que le monde ait vue jusqu’ici, la peste noire, arriva d’Orient et envahit toute l’Europe, depuis les rivages delà Méditerranée jusqu’à ceux de la Baltique; elle atteignit l’Angleterre en 1348. Les récits rapportés par la tradition sur ses effets meurtriers et les termes mêmes des ordonnances qui parurent à cette époque ont été plus que justifiés par les découvertes des historiens modernes. L’Angleterre comptait alors trois ou quatre millions d’habitants; plus de la moitié fut emportée par les coups répétés du fléau. Les grandes villes, encore 'sales et mal entretenues, constamment décimées par la lèpre et les lièvres, eurent particulièrement à en souffrir. On raconte que plus de cinquante mille cadavres furent enterrés dans le cimetière acheté par la générosité de sir Walter Manny pour les citoyens de Londres, et qui devait plus tard servir à l’emplacement de la Charter House ; près de soixante mille personnes périrent à Norwich et à Bristol; c’est à peine si les vivants pouvaient suffire à l'ensevelissement des morts. La peste noire fit presque autant de ravages dans les villages que dans les villes; on sait que la moitié des prêtres du Yorkshire périrent et que, dans le diocèse de Noruich, les deux tiers des paroisses se trouvaient sans titulaires. L’ancien système agricole n’existait pour ainsi dire plus. Le manque de bras rendait la culture des terres presque impossible, et les fermiers auraient sans doute abandonné leurs fermes sans les propriétaires fonciers qui eurent la générosité de leur remettre la moitié de leurs redevances. « Le bétail et les troupeaux erraient sans conducteurs dans les champs d’avoine et de blé r> y raconte un contemporain. La situation empira encore lorsque l’épidémie eut disparu. L’augmentation de la main-d’œuvre, conséquence fatale de la rareté des ouvriers, fut malheureusement accompagnée d'une énorme élévation du prix des denrées ; les moissons pourrissaient sur place, et les champs étaient laissés en friche, non-seulement à cause du malheur des temps, mais aussi à cause de la lutte entre le travail et le capital.

Les ordonnances des travailleurs (1350). — Tandis que les propriétaires fonciers et les plus riches artisans étaient menacés d’une ruine complète par suite des réclamations de la nouvelle classe des travailleurs, réclamations qui semblaient extravagantes en ce temps-là, le pays lui-

LES ORDONNANCES DES TRAVAILLEURS (l350).

même se trouvait en proie au désordre et à l’anarchie. La rupture de tous les liens sociaux, au lendemain du fléau, profita aux gens sans feu ni lieu, qui parcouraient le pays en quête d’ouvrage et, pour la première fois, imposaient leurs conditions ; ces travailleurs ou artisans ambulants devenaient le plus souvent d’audacieux mendiants ou des brigands des bois. Le Roi et le Parlement essayèrent de réprimer sommairement ces abus par un décret qui fut intercalé plus tard dans les ordonnances des travailleurs . * Toute personne, homme ou femme, de quelque condition qu’elle soit » , dit ce fameux décret, rendu deux ans avant la peste noire, « libre ou esclave, saine de corps et de moins de soixante ans, qui n’a ni maison à elle, ni terres à cultiver, et qui ne se trouve pas en service, sera obligée d’aider quiconque lui enjoindra de le faire et d’accepter le salaire qu’on a coutume d’accorder dans la province où elle est tenue de travailler. » Le relus d’obéir était puni d’un emprisonnement plus ou moins long. On vit bientôt qu’il fallait prendre des mesures plus sévères; non-seulement le Parlement de 1350 fixa le prix du travail, mais la classe des travailleurs se trouva de nouveau attachée à la glèbe ; il était défendu à ces artisans de quitter la paroisse où ils vivaient pour chercher de l’ouvrage mieux rétribué; en cas de désobéissance, ils devenaient des fugitifs et étaient remis entre les mains des juges de paix qui les condamnaient à la prison.

Cependant, l’application rigoureuse de cette loi était presque impossible, car le prix du blé avait tellement augmenté que l’ancien salaire des ouvriers ne suffisait plus à les faire vivre. Les propriétaires fonciers n’en essayèrent pas moins de mettre ce décret à exécution. Les difficultés qu’ils rencontrèrent furent telles que le gouvernement se vil obligé de répéter à plusieurs reprises ses injonctions d’obéissance à la nouvelle loi. Les amendes et confiscations dont on frappa les coupables à cette occasion constituèrent pour l’Etat une large source de revenus; mais ces mesures répressives étaient insuffisantes, si bien que l’on finit par ordonner de marquer au front d’un fer rouge les laboureurs qui abandonnaient leurs champs, et par interdire aux villes d'accorder un refuge aux serfs. La classe des travailleurs libres se voyait ainsi menacée par un mouvement de réaction, et l’œuvre d’émancipation se trouvait arrêtée tout à coup; de plus, l’habileté des hommes de loi qui servaient de régisseurs dans les domaines seigneuriaux annula, sous prétexte d’illégalité, des actes d’exemption et d’affranchissement qui avaient été accordés sans difficulté, et ramena les vilains et les serfs à un état de servitude dont ils se croyaient à jamais délivrés. La tentative était d’autant plus effrontée que les questions de rce genre devaient être débattues devant le tribunal seigneurial lui-même, et jugées par les fonctionnaires qui avaient le plus d’intérêt à prononcer en faveur du maître.

Nous pouvons dès lors voir les progrès d’un esprit de résistance obstiné

à travers les décrets successifs qui s’efforcaient en vain de les réprimer. Dans les villes surtout où le système du travail obligatoire était appliqué avec presque plus de rigueur que dans l’intérieur du pays, les*grèves et les coalitions étaient devenues très-fréquentes parmi les petits artisans. Les travailleurs libres des campagnes trouvèrent des alliés chez les vilains, dont la liberté était sans cesse mise en question; dans le comté de Kent et dans les provinces de l’Est, des groupes de serfs fugitifs étaient organisés en vue de la résistance et étaient soutenus par l’argent des riches tenanciers.

Le cri de désespoir du pauvre peuple retentit dans les discours « d’un pauvre prêtre fou, du comté de Kent » , comme l’appelle Froissart. Il avait prêché pendant vingt ans un lollardisme plus grossier et plus populaire que celui de IVyclif, et ses sermons trouvaient des auditeurs, malgré les menaces d’excommunication et d’emprisonnement, parmi les robustes paysans propriétaires qui se réunissaient dans les cimetières du pays de Kent. Quelque insensée que parût aux seigneurs sa prédication, c’est à John Hall que les Anglais durent d’entendre pour la première fois le cri de guerre contre la féodalité et la proclamation des droits de l’homme. « Bon peuple » , s’écriait-il, ce les affaires ne marcheront jamais tant que Ton n’établira pas la communauté do biens et qu’il y aura des vilains et des gentilshommes. Quels droits peuvent-ils invoquer en leur faveur, ces hommes que nous appelons lords, pour se dire supérieurs à nous? En quoi ont-ils mérité cet honneur? Pourquoi nous tiennent-ils en servage? puisque nous descendons tous d’Adam et d’Eve, comment peuvent-ils prétendre ou prouver qu’ils sont meilleurs que nous? C’est nous qui gagnons par notre travail de quoi subvenir à leur luxe; ils sont vêtus de velours et enveloppés de fourrures et d’hermine, tandis que nous grelottons dans nos haillons. Ils se nourrissent de vin, d’épices et de pain blanc, tandis que nous n’avons que des gâteaux de paille et d’avoine à manger, et de l’eau claire à boire; ils ont de belles maisons et de longs loisirs, et nous ne connaissons que la peine et h' travail, la pluie et le vent en plein champ; et cependant c’est à nous et à nos peines que ces hommes doivent de pouvoir tenir leur rang. * C’est toujours le despotisme des propriétaires qui a excité les défiances des socialistes. Le système du moyen âge était menacé par cet esprit d’opposition qui revit dans la chanson populaire du temps où se trouve résumée la doctrine égalitaire de John Bail :

Quand Adam bêchait et Eve filait,

Où donc était le gentilhomme 1 ?

Cette chanson volait de bouche en bouche, quand un nouvel acte de

When Adam delved and Eve span,

Who was then the gentleman?

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