‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 162 sur 255 · PIERRE LE LABOUREUR · texte numérisé non relu

PIERRE LE LABOUREUR

taino vision, uii monde de péché et d’injustice pour le poete famélique des pauvres. Né probablement dans le Shropshire, où il avait suivi l’école et reçu les ordres mineurs de cléricature, Langland, ou plutôt le Long William ( Long Wilï) , comme on le surnommait à cause de sa haute stature, alla de bonne heure à Londres et gagna misérablement sa vie en chantant des « 'placebo » et des « divide y dans les riches enterrements du temps. Souvent on prenait pour im fou ce clerc silencieux et fantasque. Il nous raconte que son humiliante pauvreté l’avait rendu si défiant dans sa fierté qu’il ne pouvait se résoudre à saluer les joyeux lords et les nobles dames qui chevauchaient, couverts d’argent ou de fourrures, le long de Clicapside, ni à échanger un a Dieu vous garde ! « avec les hommes de loi, quand il passait devant leur habitation du Temple. Son monde à lui était le monde du pauvre: il reste les yeux fixés sur la vie du pauvre, sur ses souffrances et son labeur, sur sa grossière gaieté et son désespoir, avec l’intensité bornée d’un homme qui n’a jamais pu regarder au delà. L'étroitesse, la misère, la monotonie de la vie qu’il peint, se reflètent dans ses vers. De loin en loin on rencontre un passage que l’amour de la nature ou un éclat de sombre rancune éclaire d’un rayon de poésie. Mais, dans tout ce poëme, il n’y a'rien qui rappelle la sympathie universelle de Chaucer, sa jouissance en voyant la gaieté, la galanterie, la hardiesse du monde qui l'entourait, le sens pittoresque qui lui faisait trouver du charme même dans les contrastes les plus vulgaires, sa délicate ironie, sa spirituelle courtoisie. Les allégories obscures, les fastidieuses platitudes, les paraphrases de l’Ecriture qui forment le fond de l’œuvre de Langland, sont seulement interrompues, çà et là, par une phrase de solide bon sens, par une explosion d’amertume ou par des peintures d’une « humour » robuste à la Hogarth. Ce qui vous attache à ce poëme, c’est Te ton de profonde tristesse qui s’en dégage : le monde est hors des gonds, et le pauvre rimeur, qui erre silencieusement le long du Strand, ne se sent pas le pouvoir de le remettre en , place.

Son poëme s’applique en effet à l’époque la plus malheureuse et la plus honteuse de l’histoire d’ Angleterre ; car , si sa première ébauche parut deux ans avant le traité de Brétigny, l’ouvrage, dans son ensemble, date de la fin du règne d’Edouard III, et ne fut terminé qu’un an avant la révolte des paysans (1362-1380). Bien que vivant à Londres, William se transporte par l’imagination bien loin des souffrances et des vices de la grande ville, sur les collines de Malvern par une matinée de mai : « J’étais fatigué d’errer, je m’arrêtai pour me reposer et m’étendis à l’abri d’un talus élevé où je m’endormis tout en regardant l’eau qui murmurait si gaiement. » De même que Chaucer avait réuni en une troupe de pèlerins les types du monde qu’il voyait, notre rêveur réunit dans un vaste champ toute l’armée de ses personnages, marchands et brocanteurs, ermites et solitaires, ménestrels, « bouffons et jongleurs « , mendiants,

vagabonds, ouvriers « qui travaillent durement - , pèlerins a traînant des femmes à leur suite », tisserands et laboureurs, bourgeois et serfs, légistes et scribes, évêques de cour, frères et confesseurs « partageant leur recette » avec le curé de la paroisse. Le but n’est pas Canterbury, mais la Vérité ; leur guide vers la Vérité n’est ni un clerc ni un prêtre, c’est Pierre le Laboureur, qu’ils trouvent occupé à labourer son champ. C’est lui qui prie le chevalier de ne plus exiger des présents de ses tenanciers, de ne plus faire tort au pauvre. « Quoiqu’il soit votre inférieur ici-bas, il se peut que dans le ciel il soit placé au-dessus de vous, dans une félicité plus grande... car, comme dans le charnier de l’Église il est difGcile de reconnaître le paysan, de même, là-liaut, on ne distingue pas le chevalier du manant. » L’évangile de l’égalité est appuyé sur l’évangile du travail. Le but du Laboureur est de travailler et de faire travailler les autres avec lui. 11 fait appel au laboureur comme il fait appel au chevalier. Dieu se sert de la Faim pour faire travailler les plus paresseux, et la Faim se prépare à accomplir ses desseins sur l’oisif et le fainéant. A la veille de la grande lutte qui allait éclater entre le travail et la richesse, Langland reste seul impartial pour tous, jugeant toutes les questions politiques et religieuses avec son bon sens pénétrant. Devant la haine populaire que soulevait Jean de Gand, il fait le portrait du duc dans un fameux apologue où il le représente sous les traits d’un chat qui, tout gourmand qu’il est, empêche les nobles rats d’anéantir les souris populaires. Le poète est attaché à l’Église, mais son pèlerinage a pour but la vérité ; il proclame qu’une vie sainte est préférable à toutes les indulgences, et, dans son poème, Dieu accorde son pardon à Pierre quand les prêtres le lui refusent. Il s’exprime avec le désespoir d’un homme qui a conscience de sa solitude. Ce n’est qu’en rêve qu’il voit la corruption, a lady Meed » , mise en accusation, et le monde repentant se soumettre à la raison. Dans la vie réelle, la raison ne trouve pas d’auditeurs. Le poète lui-même, il nous l’avoue avec amertume, est regardé comme un fou.

La conclusion de son dernier poème est terriblement désespérée. Le triomphe du Christ y est suivi de l’avénement de l’Antéchrist ; la contrition s’assoupit dans les délices du péché et de la mort ; la conscience, en lutte contre l’orgueil et la paresse, se relève dans un suprême effort et, saisissant le bâton de pèlerin, parcourt le monde pour trouver Pierre le Laboureur.

La lutte sociale. — La crise que Langland eût voulu écarter éclata avec une violence plus grande encore après la répression de la révolte des paysans.

Les ordonnances des travailleurs, qui eurent pour effet d’exciter la haine entre le riche et le pauvre, et de créer pour plus tard des difficultés nouvelles, n’amenèrent aucun résultat immédiat; elles ne réussirent ni à

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