LA LUTTE SOCIALE
réduire le taux des salaires, ni à astreindre la masse flottante des travailleurs à des emplois définis. Pendant les cent cinquante années qui suivirent la révolte, le vilainage était devenu si rare qu’on le considérait comme une chose passée de mode. Un siècle après la peste noire, nous apprenons de source certaine que les gages d’un ouvrier anglais s’élèvent au double de la somme qui suffisait aux nécessités de sa vie sous Édouard III. Cette affirmation est confirmée par les détails que nous trouvons incidemment dans Pierre le Laboureur sur la vie des classes laborieuses. Langland nous dit que les ouvriers qui n’avaient que leurs bras pour vivre dédaignaient la bière et le lard, et réclamaient « de la viande ou du poisson frais, rôti ou bouilli, et cela chaud, et plus chaud encore, pour dégeler leurs entrailles» . En dépit des ordonnances, le marché était toujours entre les mains de l’ouvrier; et, à moins qu’il ne fût loué avec de gros gages, il murmurait et se lamentait d’avoir été fait ouvrier. Le poëte voyait clairement que lorsque la population se serait élevée à son niveau normal, ces luttes passeraient. «Tant que la faim était leur maître, aucun d’eux ne voulait se plaindre ou se révolter contre ses statuts, si absolus dans leur rigidité; et, je vous en avertis, ouvriers, . gagnez pendant que vous le pouvez, car la Faim s’avance rapidement. » Toutefois, même au temps où il écrivait, il y avait des moments de l’année où la masse flottante des ouvriers avait peine à trouver de l’emploi. Durant les longs mois qui séparaient une moisson de la moisson suivante, le travail et le pain manquaient souvent au foyer du pauvre. « Je n’ai pas un sou » , dit, à ce moment de l’année, Pierre le Laboureur, dans un passage qui nous donne une idée des fermes d’alors ; « je ne puis acheter ni poulet gras, ni oie, ni porc, mais deux fromages verts, un peu de lait, caillé, un gâteau d’avoine, et deux miches de fèves et de son, cuites pour mes enfants. Je n’ai pas de lard salé ni de viande cuite à couper en tranches, mais j’ai du persil, des poireaux et plusieurs plants de choux. J’ai aussi une vache et son veau, et une jument pour transporter le fumier dans les champs pendant la mauvaise saison, et voilà tout ce que nous avons pour vivre jusqu’à la Saint-Pierre (1er août), et c’est ainsi que j’espère avoir l’abondance dans mon clos. » Mais ce n’était qu’à la Saint- Pierre que les gages élevés et le blé nouveau revenaient prier « la Faim de se retirer » , et, durant le long printemps et l’été, l’ouvrier libre, tout comme le dissipateur, qui se promène au lieu de travailler, qui ne veut que le pain le plus fin ou la bière la plus brune et la meilleure, constituait un véritable danger politique et social. « 11 s’irritait contre Dieu et se révoltait contre la raison, puis, soudain, il maudissait le Roi et tout son conseil, d’avoir fait une loi qui obligeât les travailleurs à se plaindre. » La terreur des propriétaires s’exprime dans la législation par un article additionnel ajouté aux ordonnances des travailleurs. Ils défendirent aux enfants des cultivateurs de travailler dans les villes, et prièrent Richard
d’ordonner qu’aucun serf, homme ou femme, ne pût mettre ses enfants à l’école, comme ils le faisaient pour pousser leurs enfants dans le inonde en les faisant entrer dans l’ Eglise.
Les nouveaux colleges qu’on fondait alors dans les deux Universités fermèrent leurs portes aux vilains. Mais ces efforts mesquins n’atteignirent pas le but poursuivi ; les grands propriétaires cherchèrent des moyens plus énergiques pour réaliser leur plan, et ils finirent par changer tout le système agricole du pays. L’élevage des moutons demandait moins de h ras que la culture du sol ; aussi, devant le manque d’ouvriers et les salaires élevés qu’ils réclamaient; abandonnait— on aux troupeaux toujours plus de terrain. A mesure que le service personnel décroissait avec le vilainage, les seigneurs trouvaient leur intérêt à diminuer le nombre des tenanciers qui dépendaient d’eux, tandis que jusque-là ils avaient cherché à en conserver le plus possible. Ils y parvinrent en réunissant plusieurs petits lots en un seul grand domaine. Cette élimination eut pour conséquences d’augmenter énormément le nombre des ouvriers libres, tout en diminuant la quantité de travail, et le danger social venant du vagabondage et de la mendicité alla grandissant jusqu’au jour où il amena le despotisme des Tudors.
Les Lollards. — La violence du parti lollard venait ajouter à ce danger social un péril religieux plus formidable encore. La persécution de Courtenay avait privé la réforme religieuse de ses adhérents les plus en vue et de l’appui de l’Université, tandis que la mort de Wyclif était venue lui enlever son chef, au moment où l’œuvre accomplie n’était encore qu’une œuvre de destruction. Le Lollardisme cessa alors d’être en aucune façon un mouvement organisé, mais il représentait un esprit de révolte qui s’accentuait de plus en plus. Tous les mécontentements religieux ou sociaux se rattachèrent instinctivement à ce nouveau centre. Les rêves socialistes des paysans, le sentiment moral qui se réveillait alors plus vif et plus profond, la haine des Frères, l’humeur jalouse des lords contre le haut clergé, le fanatisme des puritains, tous ces sentiments divers s’unissaient dans une commune hostilité contre l’Eglise, et formaient un par.ti résolu à remplacer le système ecclésiastique et dynastique régnant par une religion personnelle. Grâce précisément à l’absence d’organisation positive ou d’idées arrêtées, le nouveau mouvement s’infiltra bientôt dans toutes classes de la société. Les femmes elles-mêmes se mirent à prêcher eu faveur de la nouvelle secte. La propagande se fit si rapidement que l’Eglise prit peur. Les Lollards avaient leurs écoles, leurs livres, leurs pamphlets, qu’on se passait de main en main. On entendait chanter à tous lés coins de rue leurs grossières ballades, qui rappelaient les attaques des « Goliards « , du temps des Angevins, contre la richesse et le luxe du clergé. Des nobles, comme le comte de Salisbury et plus tard sir John Oldcastle,