LÉS LOLLARDS
se mirent ouvertement à la tête du mouvement et ouvrirent aux missionnaires les portes de leurs châteaux. Londres, dans sa haine du clergé, se jeta ardemment dans le parti des Lollards et prit la défense d’un prédicateur lollard qui avait osé exposer les nouvelles doctrines du haut de la chaire de Saint-Paul. Le lord-maire, Jean de Nortliampton, montra l’influence élevée des nouvelles doctrines par la sévérité qu’il déploya pour réformer les mœurs de la cité. « Contraint, disait-il, parla négligence du clergé qui, pour de l’argent, favorisait toutes les débauches, d’agir énergiquement » , il fit arrêter toutes les femmes de mauvaise vie, leur fit couper les cheveux, et les voitura dans les rues comme un objet de mépris public.
Mais le caractère moral du nouveau mouvement, tout en étant incontestablement son plus noble- côté, était moins périlleux pour l’ Eglise que les attaques ouvertes contre le système et les doctrines de la chrétienté. Dans cette masse flottante d’opinions, qui prenait le nom de Lollardisme, un grand principe de foi se forma peu à peu : la foi dans l’autorjté absolue de la Bible en matière religieuse. La traduction de Wyclif accomplit son œuvre. « L’Ecriture » , dit avec inquiétude un chanoine de Leicester, « l’Ecriture devient une chose vulgaire, plus accessible à tous les hommes et à toutes les femmes sachant lire, qu’il n’est désirable qu’elle le soit aux clercs eux-mêmes. » Les disciples de Wyclif tiraient de ses doctrines des conséquences devant lesquelles lui-même aurait probablement reculé. On accusait l’Eglise d’apostasie, on dénonçait les prêtres comme n’étant plus dignes de ce nom, et les sacrements étaient considérés comme des actes d’idolâtrie.
Le clergé essaya en vain d’arrêter ce mouvement par la vieille arme : la persécution. Elle resta sans effet, grâce aux efforts des nobles et des gentilshommes, jaloux du pouvoir séculier auquel prétendait l’Eglise. Au moment de la révolte des paysans, Courtenay avait fait décréter que les shériffs arrêteraient toute personne convaincue d’hérésie par les évêques. Mais, à la session suivante, le statut fut abrogé, et les communes accentuèrent encore le caractère de cette mesure en ajoutant « qu’elles ne considéraient en aucune façon de leur intérêt de se soumettre à la juridiction des prélats, ou de se laisser diriger par eux plus que ne l’ont fait nos ancêtres dans les temps passés ». La loi civile considérait bien l’hérésie comme un crime, et il y avait eu précédemment dans l’histoire des exemples d’hérétiques condamnés au bûcher. Mais la juridiction de chaque évêque se limitant à son propre diocèse, il était presque impossible d’arrêter les prédicateurs éminents de la nouvelle doctrine ; et du reste, les châtiments décrétés par la loi, même s’ils avaient été sanctionnés par l’opinion publique, étaient, depuis longtemps, tombés en désuétude. L’expérience montra aux évêques que tous les shériffs se refusaient à faire une arrestation sur la seule garantie d’un envoyé ecclésiastique, et qu’au-
cune cour royale ne consentait à publier, sur la demande d’un prélat, l’ancien acte « qui condamnait l’hérétique à être brûlé » .
Si les efforts de l’Église ne réussirent pas à réprimer l’hérésie, ils eurent pour effet d’exaspérer les Lollards et d’exciter chez eux le fanatisme et la haine. Us dirigeaient leurs plus violentes invectives contre les richesses et la mondanité du haut clergé. Dans une pétition qu’ils adressèrent au Parlement (1395), tout en dénonçant les richesses du clergé, ils déclaraient ne pas croire à la transsubstantiation, au sacerdoce des prêtres, aux pèlerinages, au culte des images ; puis ils faisaient une requête qui montre bien l’étrange mélange d’opinions qui se heurtaient dans ce grand mouvement. Ils demandaient que la guerre fût déclarée antichrétienne, que des métiers comme ceux de joaillier et d’armurier fussent prohibés dans le royaume comme contraires à la pauvreté apostolique. Ils faisaient remarquer (et le Parlement du règne suivant adopta leur évaluation) que si les revenus superflus de l’Église étaient appliqués à des buts d’utilité générale, ils pourraient procurer au Roi de quoi entretenir quinze comtes, cinq cents chevaliers et six mille écuyers, tout en dotant une centaine d’hôpitaux pour le soulagement des pauvres.
Les guerres de France. — La détresse des propriétaires, la désorganisation générale du pays, infesté de maraudeurs, la panique qui s’était emparée de l’Eglise et de la société en général devant les allures de plus en plus révolutionnaires des Lollards, vinrent augmenter le mécontentement qu’avait fait naître la prolongation impuissante de la guerre. La France était maintenant maîtresse des mers ; la Guyenne était à sa merci, et le nord de l’Angleterre elle-même lui était ouvert par l’alliance des Ecossais. Quand on apprit que des forces françaises avaient débarqué à l’embouchure du Forlh, le pays tout entier tenta un effort désespéré, et une grande armée anglaise, bien équipée, pénétra jusqu’à Edimbourg, espérant en vain amener l’ennemi à se battre.
La soumission de Gand aux troupes françaises (1385) fut un coup plus terrible encore pour l’Angleterre. Pendant que Jean de Gand, au lieu de protéger le commerce anglais et de mettre les côtes à l’abri d’une invasion, conduisait son armée en Espagne, à la poursuite d’une couronne imaginaire qu’il réclamait au nom de sa femme, tille de Pierre le Cruel, la Flandre prenait pour comte un prince français, et l’Angleterre perdait le seul marché qui lui restât ouvert. Mais, plus encore que toutes ces calamités, les tendances antibelliqueuses de la cour froissaient l’amourpropre national. Le comte de Suffolk, Michel de la Pôle, qui, depuis la répression de la révolte, était à la tête du conseil royal, avait constamment poursuivi dans sa politique une réconciliation avec la France. Il n’y réussit pas. Ses efforts ne firent qu’exciter le ressentiment des nobles. A l’instigation du duc de Glocester, qui, en l’absence de son frère, Jean de
Gand, s’était mis à la tête du Parlement, celui-ci demanda que le ministre fut renvoyé et le pouvoir royal transféré à un conseil permanent nommé par les Lords. Lejeune roi fit une tentative de résistance, mais il céda devant la noblesse en armes; et une mise en accusation amena l’exil et la mort du comte lui-même et des juges de son parti qui avaient déclaré illégal le gouvernement du conseil.
C’est sans doute la violence de ces mesures qui ramena les sympathies populaires à la cause royale, car, à peine un an plus tard, Richard se sentit assez fort pour briser d’un mot le gouvernement contre lequel il avait si vainement lutté. Au grand conseil de Pâques, il demanda tout à coup son âge à son oncle, a Votre Altesse, répondit Glocester , lest dans sa vingt-deuxième année. » — « Alors je suis assez âgé pour faire mes propres affaires », dit tranquillement Richard; « j’ai été sous tutelle plus longtemps qu’aucun pupille de mon royaume. Je vous remercie, messeigneurs, de vos services passés, ils me sont désormais inutiles. »
Richard II (1388-1399). — Pendant neuf ans, le jeune roi mania avec un bonheur et une sagesse extraordinaires le pouvoir qu’il avait ainsi reconquis. A l’extérieur, il réussit à mener à bien sa politique pacifique par une suite de négociations qui aboutirent à une trêve de quatre ans, et cette période fut prolongée de vingt-quatre années par son mariage avec Isabelle de France, fille de Charles VI. A l’intérieur, il annonça sa résolution de prendre conseil du Parlement, de se soumettre à sa censure et de le consulter pour toutes les affaires importantes. Par une campagne conduite énergiquement, il parvint à pacifier l’Irlande, tout en redressant les abus de son gouvernement ; et, dès son retour, il réprima les troubles lollards qui avaient éclaté pendant son absence. Mais les brillantes capacités que Richard partageait avec le reste des Plantagenets, étaient gâtées chez lui par un caractère fantasque et inconstant, et par un mesquin esprit de vengeance. Son oncle, le duc de Glocester, était resté à la tête des partisans de la guerre. Sa résistance turbulente à la politique de Richard, son opposition au mariage du Roi, qui devait affermir la paix, rendaient un conflit inévitable; mais Richard, par sa promptitude à saisir l’occasion de provoquer la lutte, montra avec quelle rancune, depuis la mort de Suffolk, il avait nourri ses projets de vengeance. Il se servit, pour écraser ses adversaires, de ce même Parlement qui avait aidé Glocester à humilier la couronne. Il rétracta les promesses de grâce accordées neuf ans auparavant : la commission de la régence fut déclarée illégale, et les promoteurs de la mesure furent accusés de haute trahison. L’œuvre de vengeance se poursuivit impitoyablement. Quand les sommations de répondre aux accusations dirigées contre lui parvinrent au duc, on le trouva mort dans sa prison, tandis que son principal allié Arundel, évêque
de Canterbury, était condamné à l’exil, et qu’on emprisonnait les nobles de son parti (1398),
Les nouvelles mesures introduites dans le Parlement l’année suivante montrent que, d’un simple désir de vengeance, Richard en était arrivé à un projet arrêté de gouvernement absolu. Il se libéra du contrôle parlementaire en obtenant pour la caisse royale, durant toute sa vie, le produit d’une taxe sur les laines. Il résolut ensuite de se débarrasser du Parlement même. Un comité composé de douze pairs et de six membres des communes fut choisi au sein du Parlement et reçut le droit de continuer à siéger après la dissolution des Chambres. Ce comité pouvait « examiner et juger toutes les affaires présentées au Roi et toutes les conséquences qui en dépendaient 5? . Le but de Richard était de substituer cette commission permanente au Parlement dont il l’avait tirée. Il s’en servit aussitôt pour juger des procès et décréter des lois, et il força tous les tenanciers de la couronne à jurer qu’ils reconnaissaient la validité de ses actes et qu’ils ne feraient aucune tentative pour les changer ou les révoquer.
Avec un pareil instrument entre les mains, le Roi devenait maître absolu, et, dès ce moment, le caractère de son règne changea complètement. On le vit inaugurer un système d’emprunts forcés, faire vendre des lettres de grâce aux adhérents de Glocester, ordonner la mise hors la loi de dixsept comtes à la fois, sous prétexte qu’ils avaient soutenu ses ennemis, intervenir constamment pour entraver le cours de la justice, et exciter un mécontentement politique et social si violent que l’existence même de la couronne se trouva menacée.
La révolution lancastrienne. — Ainsi, par les bons autant que par les mauvais côtés de son gouvernement, Richard avait réussi à s’aliéner toutes les classes de son royaume. Il avait mécontenté les nobles par sa politique de paix, les propriétaires par son refus de sanctionner les mesures iniques qu’ils dirigeaient contre les ouvriers, la classe marchande par ses exactions illégales, et l’Eglise par la protection qu’il avait accordée aux Lollards. Non-seulement la persécution entreprise contre P hérésie avait été paralysée par l’inertie des officiers royaux et par l’annulation des accusations d’hérésie que lançait le primat, mais encore le Loliardisme comptait des partisans jusque dans les rangs des courtisans* Ce fut grâce au patronage d’Anne de Bohême, première femme de Richard, que des traités et la Bible du réformateur avaient été introduits dans la patrie de la Reine, ou ils donnèrent naissance au grand mouvement qui eut pour chefs Jean Huss et Jérôme de Prague. Le comte de Salisbury, alors à la tête des Lollards anglais, était, de tous les nobles, le plus en faveur à la cour et le plus fidèle au Roi. En somme, Richard se trouvait, pour ainsi dire, isolé dans son royaume: mais même cette hainç accumulée contre lui aurait pu rester impuissante, si un acte de jalousie et de tyrannie n’avait placé à la