‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 172 sur 255 · L’ANGLETERRE SOUS LE GOUVERNEMENT ARISTOCRATIQUE · texte numérisé non relu

L’ANGLETERRE SOUS LE GOUVERNEMENT ARISTOCRATIQUE

vernement (1430) restreignit le droit de vote /dans les comtes, aux francs tenanciers payant pour leurs fermages, au minimum, quarante shillings par an, c’est-à-dire une somme égale à vingt livres (500 fr.) au moins de notre monnaie moderne, et représentant alors un revenu beaucoup plus considérable qu’aujourd’luii. Ce grand acte d’asservissement ( disfranc hisiri g sicitutè) était dirigé, selon les termes mêmes du décret, contre «les électeurs sans aveu qui prétendent tous que leur voix équivaut à celles des honorables chevaliers et gentilshommes campagnards des mêmes comtés » . Lorsqu’il s’agit d’appliquer le décret, on l’interpréta dans un sens beaucoup plus réactionnaire encore. Jusqu’alors, tous les hommes libres qui se trouvaient réunis à la cour du shérilf étaient admis, sans examen, à participer à l’élection du chevalier du comté (. Km'gJit of ihe sliire) ; mais, d’après la nouvelle loi, la grande masse des électeurs, tels que les locataires à bail et les copyholders , sévirent implicitement privés de leur droit de suffrage. Plus tard, un nouvel édit, qui, du reste, ne semble pas avoir eu de résultat pratique, nous ^ montre le développement de l’esprit aristocratique et les changements sociaux contre lesquels il luttait, en exigeant que tous les chevaliers de comtés fussent « gentilshommes de naissance ». A la restriction du droit de suffrage vint bientôt s’ajouter la corruption électorale. Au moment delà révolte de Cade, les paysans du Kent se plaignirent dans leurs doléances de ce « que les habitants du comté ne jouissaient pas de la liberté d’élection dans le choix des chevaliers des comtés, et de ce que, des divers domaines, on avait envoyé aux principaux fonctionnaires des lettres pour les inviter à forcer les tenanciers et autres à faire des choix contraires à la volonté de la majorité » .

L’Angleterre sous le gouvernement aristocratique- — La mort de Henri V (1422) révéla dans sa triste réalité ce qu’était devenue la puissance royale. L’autorité passa tout entière, sans opposition, aux mains d’un conseil composé de grands seigneurs et de hauts prélats représentant l’ aristocratie, et présidé par Henri lîeaufort, évêque de Winchester, fils légitimé de Jean de Gand et de sa maîtresse Catherine Swynford. Le clergé .avait cessé d’exister en qualité de corps politique important depuis l’insurrection des Lollards, et se confondait presque avec la grande aristocratie foncière; son seul but était de préserver ses immenses richesses contre la haine des hérétiques et l'avidité de la noblesse. Le lollardisme existait encore malgré d’incessantes persécutions, et entretenait un esprit d’hostilité contre le clergé : neuf ans après l’avénement du jeune roi, nous voyons Humphrey, duc de Glocester, traverser F Angleterre avec ses hommes d’armes pour réprimer des soulèvements de Lollards et empêcher la circulation de pamphlets injurieux contre le clergé. Pour faire diversion à l’humeur turbulente et rapace de l’aristocratie, on l’envoya prendre part à la campagne de France : s’il faut en croire des récits postérieurs, ce fut

tà vf

r’n'wî

as

1 vv;.-

;| i api'

■ Jilvh

:'Mil

■ dmrn

sur l’avis des grands dignitaires de l’Église; caria passion des barons pour la guerre venait surtout de leur soif insatiable de richesses. S’il y a eu un réel patriotisme chez les archers anglais qui se battirent à Azincourt, les nobles ne voyaient dans la guerre qu’une occasion de ravager le pays, de piller les fermes, de saccager les villes et de rançonner les prisonniers. Leur soif du gain était telle, qu’on ne pouvait maintenir les hommes d’armes dans les rangs qu’en. les menaçant de mort; et le résultat de tant de victoires successives fut compromis par la préoccupation des vainqueurs de mettre leur butin et leurs prisonniers en sûreté avant de poursuivre plus avant leurs succès. Dès que les grands généraux tels que lîedford ou Henri V ne furent plus là pour maintenir l’ordre dans les armées, la guerre dégénéra en massacres et en scènes de brigandage : « Si Dieu avait été capitaine de nos jours « , s’écriait alors un capitaine français, a il se serait fait pillard. » Un homme rapace est souvent cruel; 11e voyons-nous pas alors un corsaire anglais proposer froidement de noyer les équipages d’une centaine de navires de commerce dont il s’était emparé, « à moins 75 y écrivit-il, te que le conseil ne juge bon d’épargner leur vie » !

Les Parlements, composés presque tout entiers des créatures et des partisans des nobles, ressemblaient à des camps où les grands barons se présentaient en armes, à la tète de leurs adhérents. La session de 1426 est restée célèbre sous le nom de Parlement-Bâton, parce que les partisans des barons y étaient venus avec des bâtons sur l’épaule, le port des armes ayant été interdit. Quand on défendit les bâtons, les députés cachèrent des pierres et des balles de plomb sous leurs vêtements. La débauche, contre laquelle les Lollards avaient si énergiquement protesté, s’étalait maintenant en plein soleil. Les ténèbres morales et intellectuelles de ce siècle se déchiraient parfois et laissaient percer un rayon de lumière, mais seulement pour nous montrer une belle intelligence unie à une àme vile et corrompue. Le duc de Glocester, qui avait révélé son amour pour les lettres en réunissant une magnifique bibliothèque > était le plus égoïste et le plus dissolu des princes de son temps. Le comte de Worcester, protecteur de Caxton et l’un des premiers érudits de la Renaissance, mérita le surnom de boucher par les cruautés qui le déshonorèrent, et qui lui assurèrent le premier rang parmi les sanglants héros de la guerre des Deux- Roses.

Toute vie spirituelle semblait avoir disparu depuis la ruine des Lollards. Jamais la littérature n’était tombée aussi bas ; on donnait le nom de poètes à quelques rimeurs qui mettaient en vers d’ennuyeux traités de morale. L histoire se réduisait à de sèches annales et à quelques fragments sans valeur. Dans le peuple même, l’enthousiasme religieux paraissait ou a jamais éteint, ou étouffé par les cours ecclésiastiques; 011 11e croyait plus qu à une seule chose, à la magie et à la sorcellerie. Eléonore Coblxam,

femme du duc Humplirey de Glocester, convaincue d’avoir usé de pratiques de sorcellerie, de connivence avec les prêtres de sa maison, contre la vie du Roi, fut condamnée à faire amende honorable dans les rues de Londres. Le bras desséché de Richard III fut aussi attribué à des maléfices, et le brouillard qui enveloppa le champ de bataille de Barnet aux incantations du Frère Bungay. La seule figure vraiment pure de cette époque d’égoïsme, de rapacité, de corruption et d’incrédulité, Jeanne d’Arc, était considérée par tous les Anglais comme une sorcière.

Jeanne d’Arc. — Jeannette d’Arc était la fille d’un paysan de Domrémy , petit village aux environs de Vaucouleurs, sur les limites de la Lorraine et de la Champagne, en d’autres termes entre la France et l’Empire. Sa petite chaumière était située sur la lisière de ces grandes forêts de l’Est, remplies de poétiques légendes, telles que celle de l’anneau enchanté et du puits hanté, où les enfants de Domrémy allaient suspendre des guirlandes de fleurs aux arbres sacrés et chanter des chansons pour les bonnes gens que leurs péchés empêchaient de boire à la fontaine des fées. Jeanne aimait la forêt; à son appel enfantin, les oiseaux et les bêtes sauvages venaient à elle, comme à une amie; â peine rentrée à la maison, ce n’était qu’une brave fille, disait-on, toute simple et accorte, filant et cousant à côté de sa mère, tandis que ses compagnes se promenaient aux champs ; bonne et compatissante pour les pauvres et les malades, assidue à l’église; le son des cloches la jetait toujours dans une sorte d’extase, elle ne se lassait pas de les écouter.

Cette vie si calme fut tout à coup boulevei*sée par la guerre qui étendit ses ravages jusqu’à Domrémy. La mort de Charles VI, qui suivit de près celle de Henri V, avait beaucoup affaibli l’influence morale dès Anglais; aussi les partisans du Dauphin, toujours maîtres au sud de la Loire, poussèrent-ils vigoureusement leur pointe au nord du fleuve, dès qu’ils eurent reçu des auxiliaires lombards du Milanais et quatre mille Ecossais, débarqués à la Rochelle, sous les ordres du comte de Douglas. Néanmoins, le duc de Bedford, régent de France pour son neveu Henri VI, était presque l’égal de son frère comme général et comme homme d’Etat. Grâce à sa patiente diplomatie et à son alliance avec les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il acheva la conquête de la France septentrionale ; puis, s’emparant de Meulan, il assura ses communications avec la Normandie, se rendit maître de la ligne de l’Yonne par une victoire près d’Auxerre et poursuivit sa marche triomphale jusqu’aux environs de Mâcon. Le connétable de Buchan, pour arrêter ses progrès, s’avança hardiment jusqu’aux frontières mêmes de la Normandie et attaqua les Anglais à Verneuil (1424). Cette tentative désastreuse rappela la journée d’Azincourt; un tiers de la chevalerie française resta sur le champ de bataille, et le duc de Bedford faisait déjà ses préparatifs pour franchir la Loire, lorsque les intrigues

de son frère le duc de Glocester l'empêchèrent de donner suite à son projet.

Glocester, désigné par Henri V mourant comme régent d’Angleterre, s’était vu refuser ce titre par le conseil. Fatigué du protectorat purement nominal dont on l’avait revêtu, l’ambitieux duc chercha à sortir de son inaction en épousant Jacqueline, comtesse régnante de Hollande et duHainaut. Ce projet excita la jalousie de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui se regardait comme l’héritier naturel de Jacqueline; aussi les efforts de Bedford se trouvèrent-ils paralysés par la retraite momentanée de ses alliés, qui marchèrent vers le nord pour combattre son frère. Pendant trois ans, le conseil s’efforça en vain de mettre un terme à cette guerre désastreuse, qui obligeait Bedford à rester simplement sur la défensive, jusqu’au jour où la ruine des plans de Glocester lui rendit P alliance du duc de Bourgogne et lui permit de songer de nouveau à la conquête du midi.

Les Français n’avaient d’ailleurs guère su profiter de ce répit, et le Dauphin vit investir Orléans par dix mille hommes de troupes anglo-bourguignonnes, sans être en mesure de marcher a son secours. A ce moment, la, guerre avait atteint depuis longtemps les frontières de la Lorraine; et les parents de Jeanne avaient déjà été plus d’une fois obligés de fuir dans les bois devant des bandes de maraudeurs, pour trouver, "au retour, leur maison brûlée et mise à sac. Tout le nord de la France, depuis la Lorraine jusqu’aux frontières de l’empire d’Allemagne, était entièrement dévasté. Les laboureurs se réfugiaient dans les villes jusqu’au moment où les bourgeois, effrayés par la crainte de la famine, leur fermaient leurs, portes. Les pauvres gens, de désespoir, se jetaient dans les bois et devenaient brigands à leur tour. Les ravages avaient été si épouvantables, qu’il arriva aux deux années ennemies, marchant l’une contre l’autre, de se perdre dans les plaines désolées de la Beauee. L’état des villes n’était guère plus satisfaisant, car, à Paris seul, la misère et la maladie enlevèrent cent mille personnes*. Lorsque les fuyards et les blessés passaient par Domrémy, la jeune paysanne leur cédait son lit et les soignait. Elle semblait toujours absorbée dans une seule pensée, elle songeait « à la pitié » , disait-elle, “ qu’il y avait au beau pays de France « . Peu à peu, saisie d’une sorte d’exaltation religieuse, elle sé souvint .d’anciennes prophéties qui annonçaient qu une fille des frontières lorraines sauverait le pays; elle eut des visions; saint Michel lui apparut dans un flot de clarté aveuglante, l’engageant à aller an secours du Roi et à lui rendre son royaume : « Messire, répondit-elle, je ne suis qu’une pauvre fille; je ne sais ni chevaucher ni conduire des hommes d’armes. » L’archange lui apparut de nouveau pour lui donner courage et lui parler de « la pitié qu’il y avait au ciel pour le beau royaume de France » . Jeanne pleurait et se prenait à désirer qu un des anges qui lui apparaissaient la ravît auprès de Dieu; mais sa

LA DÉLIVRANCE D’ORLÉANS (j429.j

mission était claire maintenant. Ce fut en vain que son père, en apprenant son dessein, jura de la noyer plutôt que de la laisser au milieu (les hommes d’armes ; ce fut en vain que le capitaine de Vaucouleurs, le prêtre pt les prud’hommes de son village émirent quelques doutes sur la réalité de ses apparitions et refusèrent de lui venir en aide : a Je dois aller auprès du Roi » , répétait-elle sans cesse, « dussé-je m’y traîner à genoux. « a J’aurais bien mieux aimé rester tranquillement chez moi et filer auprès de ma mère » , ajoutait-elle avec une humilité touchante; « ce n’est pas là une œuvre de mon choix, mais je dois partir et faire ce qui m’est ordonné, car c’est la volonté de mon Seigneur. » — « Et qui est votre Seigneur? » — u C’est Dieu. » Ces paroles attendrirent enfin le rude capitaine de Baudricourt; il prit Jeanne par la main et jura de la conduire auprès du Roi. A la cour de Chinon, même hésitation et même doute; lés théologiens prouvaient par leurs livres qu’on ne devait pas la croire. «Il y a plus dans le livre de Dieu que dans les vôtres 75 , répondit-elle simplement. A la fin, îe Dauphin la reçut au milieu d’une foule de nobles et de soldats. Jeanne alla droit à lui : « Gentil Dauphin, dit-elle, mon nom est Jelianne la Pucclle. Le Roi des cieux m’envoie pour que tu sois sacré et couronné dans la ville de Reims, et tu seras le lieutenant du Roi des cieux qui est roi de France. »

La délivrance d’Orléans (1429.) — Orléans,, décimé par la famine, était près de se rendre lorsque Jeanne parut à la cour de France. La longue suite de victoires des Anglais avait tellement démoralisé les Français, qu’un simple détachement d’archers, sous la conduite de sir John Fastolfe, avait suffi pour repousser toute une armée, au combat dit des Harengs, et à conduire en triomphe un convoi de provisions jusqu’au camp devant Orléans. Peu après, la retraite de leurs alliés bourguignons réduisit à deux ou trois mille le nombre des assiégeants, et cependant la ville qui regorgeait de troupes n’avait tenté aucune sortie pendant ces six mois de siège. Le succès des Anglais dépendait toutefois uniquement de l’espèce de terreur superstitieuse qu’ils avaient su répandre dans la France entière : Jeanne parut, aussitôt le charme fut rompu. Elle n’avait que dix-huit ans; elle était grande, bien faite, douée de toute la vigueur et de toute l’activité d’une paysanne, et capable de rester des heures à cheval sans boire ni manger. Lorsqu’on la voyait, montée sur son destrier et revêtue de pied en cap d’une blanche armure, tenant à la main la grande bannière blanche semée de fleurs de lys, « on croyait voir et entendre une créature céleste» ..Parmi les hommes d’armes qui la suivaient depuis Chinon, on comptait beaucoup de ces soldats grossiers et pillards qui ne connaissaient d’autre prière que celle de Lahire : « Sire Dieu, je vous prie défaire pour Lahire ce qu’il ferait pour vous, si vous étiez capitaine et lui Dieu. » Grâce à l’influence de Jeanne, ils renoncèrent à leurs jurements et à leur

• A» hyi- .

mauvaise vie, et se réunissaient autour des autels avant de se mettre en marche. Sa fine bonne humeur l’aidait merveilleusement à se faire obéir de cette soldatesque brutale; les gens de son entourage riaient, le soir, aux feux du bivouac, du vieux soldat que la défense de jurer, faite par Jeanne à ses soldats, gênait à un tel point, qu’il avait obtenu d’elle la permission de jurer par son bâton. Au milieu de l’enthousiasme général, son bon sens ne l’abandonnait jamais. Comme le peuple se pressait sur son chemin, la priant de faire des miracles et lui apportant des croix et des chapelets à bénir : a Faites-lc vous-même*», dit-elle à la vieille dame Marguerite, « vous le ferez aussi bien que moi. » Mais sa foi en sa mission restait inébranlable : « La Pucclle vous prie et requiert » , écrivaitelle à Bedford, a de ne plus bouleverser la France, mais d’aller en sa compagnie délivrer le saint Sépulcre des mains des Turcs. » a Je vous apporte la meilleure aide qui soit au monde » , dit-elle à Dunois comme il sortait d’Orléans pour venir à sa rencontre, « celle du Roi des cieux. »

Les assiégeants regardaient avec une sorte de stupeur cette jeune fille, qui traversait leurs lignes à la tête de ses troupes pour pénétrer dans la ville. Aussi n’osaient-ils pas l’en empêcher. Jeanne fît à cheval le tour des murs et exhorta le peuple à regarder sans crainte les ouvrages avancés qui entouraient la ville de tous côtés. Son enthousiasme entraîna même les capitaines hésitants a faire une sortie; c’est alors qu’on sentit l’immense disproportion des forces des deux armées. Les forts furent pris les uns après les autres; il ne restait plus que celui de la Tournelle; le conseil de guerre résolut d’en ajourner l’attaque : « Vous faites ce que vous croyez sage » , répondit Jeanne; « je ferai ce que je crois le mieux. » Et se mettant à la tête de ses hommes d’armes, elle ordonna d’ouvrir les portes et se lança à l’assaut avec ses gens. Les Anglais, bien qu’inférieurs en nombre, combattaient désespérément; la Pucelle fut blessée comme elle tentait d’escalader les murailles; on la transporte dans une vigne d’où elle entend sonner la retraite, ordonnée par Dunois. « Attendez » , s’écrie-t-elle impétueusement, « dès que vous verrez mon étendard toucher la muraille, vous pourrez entrer dans le fort. » Elle monte, et ses hommes se précipitent à sa suite. Le jour suivant, les Anglais lèvent le siège d’Orléans et se retirent en bon ordre vers le nord.

Au milieu de son triomphe, Jeanne resta la pure et douce paysanne lorraine que nous connaissons déjà. Sa première visite à Orléans fut pour la cathédrale, où elle s’agenouilla pendant la messe et pleura si amèrement dans un élan de ferveur religieuse « que tout le peuple se mit à pleurer avec elle » . Ses larmes coulèrent de nouveau à la vue du sang et des cadavres sur le champ de bataille. Elle frissonna en voyant sa première blessure, et ne recouvra son sang-froid qu’en entendant le signal de la retraite. Rien de plus admirable que la manière dont elle sut conser-

LA MORT DE LA PUCELLE (l43l).

ver sa pureté au milieu de ces soldats brutaux et sensuels; c’est dans un sentiment de décence et de convenance . qu’elle crut devoir s’habiller en homme : aussi se mit-elle à fondre en larmes en apprenant les ignobles insultes des Anglais, et prit-elle Dieu à témoin de sa chasteté : uRends-toi, Glasdale, rends-toi « , cria-t-elle à un soldat anglais qui lui avait lancé les plus sanglants outrages, comme il tombait blessé, à ses pieds, « tu m’as appelée prostituée, j’ai grand’pitié de ton àme. 7? Mais la pensée de sa mission effaçait en elle toute préoccupation personnelle. Les capitaines français cherchèrent en vain à la retenir sur les bords de la Loire ; résolue à accomplir sa tâche, elle marcha sur Troyes, s’empara de Gien et arriva aux portes de Reims, à la tête d’une armée qui s’était grossie à vue d’œil en chemin, sans que les Anglais, massés près de Paris et frappés de terreur, eussent essayé de s’y opposer. La Pucelle comprit après le couronnement que sa mission était terminée. « O gentil Roi, voici, la volonté de Dieu est accomplie •> , dit-elle, en se jetant à genoux aux pieds de Charles Vil ; ce maintenant laisse-moi partir. * Et comme l’archevêque la pressait de rester : « Je vous en prie, que votre bon plaisir soit de me laisser retourner garder de nouveau les moutons avec mes sœurs et mes frères; ils seraient si heureux de pie revoir! » (1430.)

La mort de la Pucelle (1431). — La cour de France réussit à la retenir, tandis que les villes du nord ouvraient leurs portes au nouveau roi. Toutefois, Bedford, qui était resté un moment sans hommes et sans argent, reçut d’Angleterre des troupes de renfort; il repoussa devant Paris Charles VII, qui se retira sur la Loire, tandis que les Bourguignons reprenaient toutes les villes situées sur l’Oise. Dans cette dernière lutte, Jeanne se battit avec sa bravoure ordinaire, mais avec le sentiment fatal que sa mission était terminée. Elle tomba devant Compïègne, entre les mains du Bâtard de Wandomme, qui la vendit au duc de Bourgogne; celui-ci la livra aux Anglais (1430). Cette sorcière, qui avait remporté des victoires par son pouvoir magique, fut citée à comparaître, après une année de prison, devant une cour ecclésiastique présidée par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, sous charge d’hérésie. On fît tout le possible, pendant la durée du procès, pour l’embarrasser par des questions captieuses, mais la naïveté et le bon sens de cette simple paysanne triomphèrent de la duplicité de ses juges : « Croyez-vous être en état de grâce? »

— « Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre; si j’y suis. Dieu veuille m’y maintenir. » Sa captivité, disait-on, prouvait que Dieu l’avait abandonnée : « Puisqu’il a plu à Dieu que je sois prise, tout est pour le mieux. » — « Jeanne, voulez-vous vous soumettre au jugement de l’Eglise militante?»

— « Je suis venue vers le Roi par ordre de Dieu et de l’Eglise triomphante qui est là-haut; c’est à elle que je me soumets. » « J’aimerais mieux mou-

rir - , ajoutait-elle avec exaltation, « que (le renier ce que j’ai fait par ordre du Seigneur, » On la priva de La inesse : « Noire-Seigneur me la fait entendre malgré vous. » — « Vos voix vous interdisent- elles de. vous soumettre au Pape et à l’Eglise? « — •« Oh! non; mais .Notre- Seigneur avant tout. »? Malade et privée de tout secours religieux, il n’est pas étonnant que, pendant ce long procès et ces interrogatoires interminables, elle ait eu quelques défaillances. En s’entendant accuser de sorcellerie et de commerce avec le diable, elle en appela à Dieu d’une voix ferme : « Mon seul juge est le Roi du ciel et de la terre » , dit-elle à la lecture de sa sentence. « Dieu a été mon guide en toute circonstance. Le diable n’a pas de pouvoir sur moi. »

Elle consentit à abjurer ses prétendues hérésies pour être transférée des prisons anglaises dans celles de l’Eglise. Elle craignait, en restant au milieu des Anglais, d’être exposée aux outrages qu’elle avait voulu éviter en prenant le costume d’homme. Cet habit masculin était un crime aux yeux de l’Eglise, elle l’abandonna; mais ses vêtements féminins lui ayant été enlevés pendant son sommeil, elle fut obligé de le remettre. Cette prétendue désobéissance était sa sentence de mort. Elle fut condamnée aù.feu comme hérétique relapse. Un grand bûcher avait été dressé sur la place du marché de Rouen^ où s’élève maintenant sa statue. Les soldats, qui avaient arraché brutalement u la sorcière maudite » des mains du clergé pour la traîner au supplice, restèrent silencieux en la voyant monter sur l’échafaud. L’un d’eux lui passa même une croix grossière faite avec un morceau de bois, qu’elle pressa contre son sein. « Ah! Rouen, Rouen »> , murmura-t-elle, comme elle laissait errer ses regards sur la ville, « j’ai peur que tu n’aies à souffrir de ma mort. »

« Oui, mes voix étaient de Dieu » , s’écria-t-elle tout à coup, au dernier moment, « elles ne m’ont jamais trompée. » Les flammes l’atteignirent bientôt, elle baissa la tète sur sa poitrine : a Jésus! » cria-t-elle. Ce fut tout. « Nous sommes perdus » , murmurait un soldat anglais, pendant que la foule se dispersait, a nous avons brûlé une sainte. » (1431.)

La perte de la France (1431-1451). — La cause anglaise était perdue sans ressource.. Le petit Henri VI avait été couronné solennellement à I’aris, mais Bedford comprit, en sage politique, qu’il valait mieux abandonner tout espoir de conquérir la France et se maintenir en Normandie, selon le plan primitif du roi Henri V. La cour s’établit pendant un an à Rouen; une université fut fondée à Caen ; et, tandis que le reste de la France était livré au pillage et aux plus épouvantables désordres, la Normandie vivait heureuse et prospère sous l’administration du duc de Bedford, qui sut y faire régner la justice et la paix, et protéger le commerce. Bedford se sentait soutenu en Angleterre par l’évêque de Winchester,

Page 1