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CHAPITRE II

LA GUERRE DES DEUX ROSES1

La révolte de Cade. - — L’issue fatale de la grande lutte avec la France, avait soulevé l’Angleterre entière contre le gouvernement ; l’indignation publique rendait sa faiblesse et son incapacité responsables de tous les récents désastres. Suffolk, accusé de haute trahison, fut arrêté en pleine mer et décapité sans jugement. L’évêque de Chiches ter fut mis en pièces par la populace, pour avoir négocié la cession de l’Anjou. Le comté de Kent donna le signal de la révolte ouverte. Cette province, la plus populeuse et la plus manufacturière de toute l’Angleterre, avait pris une part plus active que les autres à la lutte contre la France. Dans les Cinq-Ports, peuplés de corsaires, chaque maison pouvait montrer quelques dépouilles de la dernière guerre. Les paysans propriétaires et les marchands formaient le gros de l’armée rebelle, à laquelle se joignit bientôt une centaine de nobles campagnards et de gentilshommes ; deux grands propriétaires fonciers du comté de Sussex, l’abbé de l’abbaye de la bataille et le prieur de Lewes, se déclarèrent ouvertement en sa faveur (1450). Les insurgés se mirent en marche, pendant la semaine de Pentecôte, au nombre de vingt mille hommes, sous la conduite de John Cade, soldat assez

1 Sources : Aucune période de notre histoire, à l'exception de la précédente, n’est aussi pauvre en documents. Nous possédons pourtant les Chroniques de William de Worccster, de Fabyan, du Continuateur de Croyland, une chronique anonyme de la Récolte au comté de Lincoln en 1470, publiée par AL Xichols (Camden Society), une Chronique des treize premières années du règne d‘ Edouard IV de Warkwortii, publiée par Al. llaliivvcîl (ibid.), et enfin, pour la lutte entre Warivick et "Edouard, le remarquable récit intitulé r Arrivée d' Edouard II , publié par AI. Bruce (ibid.), et que Ton peut considérer comme une sorte de récit officiel. Les Paston Letters, premier exemple d’une vraie correspondance de famille (très-bien éditées de nos jours par AI. Gairdner), jettent une* vive lumière sur la société du temps. La révolte de Cade a été étudiée par AI. Durrant Cooper dans deux articles récemment réimprimés. Voy. aussi l'introduction de M. Th. Rogers à l’ouvrage de Gascoigne : Loci e libro verUalum . Le petit livre de AI. Gairdner : llouses of Lancaster and lorïc, est un bon résumé de la guerre. Les Rôles du Parlement sont, comme précédemment, de la plus haute valeur.

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expérimenté et qui avait fait les guerres de France ; et, se dirigeant sur Blackheatli , ils présentèrent au Conseil Royal les Doléances des Co?nmunes de Kent, qui jettent une vive lumière sur la condition du peuple à cette époque.

Le Lollardisme avait si complètement disparu qu’aucune de ces demandes ne touchait aux affaires religieuses ; l’ancien malaise social semblait s’ètre entièrement dissipé; aussi ne trouve-t-on plus trace dans les Doléances de 1450 des questions de servage et de vilainage , qui avaient provoqué la terrible révolte de 1381; pendant cette période de soixantedix ans, le vilainage était peu à peu tombé en désuétude, grâce au progrès des institutions sociales. Les nombreuses lois somptuaires ajoutées aux statuts déjà en vigueur, pour amener une réforme dans le costume des fermiers et des ouvriers, prouvent l’aisance et même la richesse de ces classes à cette époque ; et les termes mêmes des ordonnances montrent qu’elles étaient inefficaces et que le luxe augmentait chaque année.

Sauf la demande d’abrogation de V Ordonnance des Travailleurs , le programme des Communes était bien plus politique que social. Les Doléances réclamaient des réformes administratives et économiques, un changement de ministère, moins de prodigalité dans les dépenses du Trésor, et le rétablissement de la liberté électorale, diminuée, comme nous l’avons vu, par l’intervention du Roi et des grands propriétaires fonciers. Le refus du Conseil de faire droit à ces réclamations amena la défaite des troupes royales à Sevenoaks et l’occupation de Londres par les insurgés. L’exécution de lord Say, le plus impopulaire des ministres, triompha momentanément de l’obstination de ses collègues; on promit de prendre en considération les Doléances , et une amnistie générale fut accordée à tous ceux qui avaient pris part à la révolte; mais à peine les rebelles étaientils rentrés dans leurs foyers, que l’on se mit à la poursuite de John Cade, qui avait vainement tenté de garder ses partisans sous les armes. Il fut tué comme il essayait de se réfugier en Sussex. Il n’y eut pas de sanglantes représailles, mais les réformes accordées furent abandonnées, et le duc de Somerset, qui était regardé comme particulièrement responsable des fautes du gouvernement, vint reprendre sa place de président au Conseil Royal.

Richard d’York et les Beaufort. — Edmond Beaufort, duc de Somerset, petit-fils de Jean de Gand et de sa maîtresse Catherine Swynford, se trouvait être le représentant d’une branche cadette de la maison de Lancastrc, exclue du trône par Henri IV dans l’acte même qui l’avait officiellement légitimée. La stérilité de Marguerite d’Anjou réveillait ses espérances. C’est sans doute en prévision des revendications possibles de la famille Beaufort que Richard d’York se décida à agir. Dissimulant momentanément ses ambitieuses visées, il se contenta de se poser en héritier présomptif du trône comme descendant d’Edmond de Langley, cinquième

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fils d’Édouard III. Il semble avoir été très-populaire, car le Parlement le choisit, au plus fort de la lutte entre les deux rivaux, comme Protecteur du royaume pendant une grave maladie du Roi, qui resta une année entière incapable de prendre part aux affaires.

La convalescence de Henri VI ramena au pouvoir Somerset, enfermé à la Tour par le Protecteur pour crime de haute trahison. Il trouva un appui dans l’énergique et audacieuse Marguerite d’Anjou. Richard prit aussitôt les armes ; et, se voyant soutenu par les plus puissantes familles nobles du royaume, il s’avança à la tête de trois mille hommes jusqu’à Saint-Alban, où campait l’armée de Henri . Laprise de cette ville amena la chute de Somerset: un nouvel accès de démence du Roi rendit au duc d’York son influence et son titre de Protecteur, mais il se vit de nouveau supplanté par la maison de Beaufort, dès que Henri VI eut recouvré la raison. Après une feinte réconciliation entre les York et les Beaufort, Richard leva l’étendard de la révolte à Ludlovv, où vinrent le rejoindre les comtes de Salisbury et de Warwick, chefs de la puissante maison de Neville. La lutte commença par un léger avantage de Salisbury à Bloreheath; mais Henri VI, par la rapidité de ses manœuvres, mit le désordre dans l’armée ennemie, et les Yorkistes firent défection ou se dispersèrent au moment où une bataille décisive allait être livrée. Le duc d’York s’enfuit en Irlande, Tes Neville gagnèrent Calais, tandis que la Reine, convoquant un Parlement à Coventry, se hâtait de faire lancer contre eux un bill cV atlainder .

Ce succès inattendu des Lancastriens fut de courte durée; l’été suivant, les comtes débarquaient de nouveau dans le comté de Kent, qui se souleva à leur approche, et entraient en triomphe dans Londres quelques jours plus tard, au milieu des acclamations universelles. L’armée royale subit à Northampton une terrible défaite qui obligea Marguerite à se réfugier en Écosse, et Henri tomba aux mains du duc d’York (1460).

La guerre des Deux Roses. — Pendant ce temps, un fils était né à Henri VI; Richard se trouvait ainsi écarté du trône. Mais la victoire de Northampton, en le ramenant aux affaires, l’enhardit à mettre en avant les dangereuses prétentions qu’il caressait en secret depuis de longues années, et qui lui avaient valu la violente inimitié de la maison de Lancastre ; comme petit-fils d’Edmond de Langley, ses titres à la couronne étaient inférieurs à ceux des Lancastre; mais il se trouvait, par sa mère, Anne Mortimer, héritier direct de Lionel, duc de Clarence, second fils d’Edouard III, qui avait transmis à la famille des Mortimer des droits supérieurs à ceux du troisième fils, Jean de Gand. Mais rien dans la constitution n’interdisait au Parlement de rejeter une branche en faveur d’une branche cadette , et Pacte du Parlement qui avait placé la maison de Lancastre sur le trône avait expressément écarté les droits des Mortimer. Les faits parlaient aussi contre les prétentions du duc d’York ; rien

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de plus juste à notre point de vue moderne que la réponse de Henri aux revendications de ses adversaires: «. Mon père était roi, son père aussi; j'ai porté moi-même la couronne pendant près de quarante années, c’està-dire depuis mon berceau ; vous m’avez juré obéissance comme a votre* souverain, ainsi que vos pères l’ont fait à mon propre père et à mon grapd-père Comment mon droit peut-il être mis en question ? » 11 est évident que le nombre d’années écoulées depuis l’avénernent de la maison de Lancastrc plaidait en sa faveur; elle avait d’ailleurs été appelée au trône par Je libre suffrage du Parlement ; mais les persécutions des Lollards, la réduction des droits électoraux, l’ingérence du gouvernement dans les élections, l’impopularité de la guerre, la honte de tant d’années de mauvaise administration, avaient soulevé un mécontentement universel contre ce roi faible et borné dont le règne n’avait été qu'une longue anarchie.

Ce qui prouve l’affaiblissement du principe d’autorité, c’est l’attitude de la classe marchande. Le soulèvement du comté de Kent, le grand centre manufacturier de l’Angleterre, avait décidé la victoire de Northampton ; pendant toute la guerre des Deux Roses, Londres et les grandes villes commerçantes restèrent fidèles à la maison d’York; on ne trouvait plus guère de chauds partisans des Lancastrc que sur les frontières à moitié incultes du pays de Galles et dans les provinces plus sauvages encore du Nord et de l’Ouest. 11 serait absurde de croire que les marchands de Cheapside, si éclairés sur leurs intérêts, se passionnassent pour une question abstraite de droit héréditaire, ou que les rudes habitants des marches galloises se crussent appelés à soutenir le droit du Parlement de régler la succession au troue. Mais ce qui prouve bien la haute situation prise par le Parlement, c’est que le duc d’York se considéra comme obligé de convoquer les deux Chambres, pour présenter ses revendications aux Lords sous forme de ^ pétition des droits » .

Ni les serments, ni les nombreux actes du Parlement établissant et confirmant les titres delà maison de Lancastrc à la couronne d'Angleterre ne pouvaient détruire, disait-il, - ses droits héréditaires à la couronne»'. Les barons reçurent sa requête d’assez mauvaise grâce, et espérèrent résoudre la question par un compromis. Ils se refusèrent à détrôner le Roi ; mais, libres de tout engagement vis-à-vis du petit prince de Galles, ils promirent de reconnaître le duc d’York comme roi à la mort de Henri VI. A cette reconnaissance ouverte des prétentions de la maison d’York, les partisans de la maison de Lancastrc répondirent en s’unissant étroitement : ce fut l’origine de cette lutte acharnée qui porte le nom de guerre des Deux Roses, parce que la maison d’York avait pour signe de reconnaissance une rose blanche, et la maison de Lancastrc une rose rouge.

Les partisans de la Rose Rouge, au nord, reconnaissaient comme chef lord Clifford, et le nouveau duc de Somerset réunissait autour de lui

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tous les Lancastriens dos comtés de rOuest. Richard d'York s’était hâté de se mettre en campagne; mais, surpris par des forces très-supérieures aux siennes, il fut complètement défait à IVakefield et tomba aux mains de ses ennemis (1460). C’est à cette occasion surtout que l’on vit quelles passions déchaînent les guerres civiles. La tête de Richard, décapité sans jugement, fut couronnée par dérision d’un diadème de papier et plantée, dit-on, sur les murs de la ville d’York. Son fils, lord Rutland, encore enfant, tomba à genoux devant lord Clifford, implorant sa pitié. Mais le père de lord Clifford avait été la première victime de la bataille de Saint-Alban, par laquelle avaient commencé les hostilités. «Votre père a tué le mien » , s’écria le cruel baron en plongeant son poignard dans le cœur de l’enfant, « je vous tuerai de même. » Une troupe d’hommes du comté de Kent, sous là conduite de Warivick, barra la route de Londres aux vainqueurs ; mais, après une lutte désespérée à Saint-Alban (1461), les Yorkistes se dispersèrent à la faveur de la nuit.

Une marche immédiate sur la capitale aurait suffi à ce moment pour terminer la lutte ; mais les Lancastriens s’attardèrent à souiller leur victoire par de sanglantes exécutions, et les rudes hommes du Nord que Marguerite avait amenés avec elle se répandirent danslepays pour le piller, tandis qu’Edouard, comte de March et fils aîné du dernier duc d’York, faisant une trouée à travers un corps de Lancastriens à Mortimer’ s Cross, s’avancait hardiment vers Londres, qui se rallia immédiatement au fils du Protecteur. Le jeune prince fut accueilli dans les murs de la capitale aux cris de : «Longue vie au roi Edouard ! » Un conseil des barons yorkistes assemblé en toute hâte annula le compromis accepté par le Parlement et déclara Henri de Lancastre déchu du trône. L’issue de la lutte, toutefois, ne dépendait plus du Parlement et ne pouvait plus être décidée que par la force des armes.

Déçue dans son espoir de surprendre Londres, l’armée lancastrienne se replia précipitamment vers le nord ; Edouard se mit à sa poursuite et l’atteignit à Towton Field, près de Tadcaster. Jamais on n’avait vu tant de troupes en présence ni tant d’acharnement dans la lutte, depuis la bataille de Scnlac. Les deux armées comptaient chacune soixante mille hommes. Le jour paraissait à peine, lorsque les Yorkistes s’ébranlèrent ; la neige tombait en épais flocons, et la lutte s’engagea, ardente, héroïque des deux côtés, pendant six heures. Au moment critique, Warivick, voyantseshommes hésiter, abattit son cheval sous leurs yeux, et jura sur le pommeau de son épée, en forme de croix, de vaincre ou de mourir en combattant. Enfin, les Lancastriens reculèrent pied à pied; une rivière qui leur barrait le chemin changea cette retraite en une véritable déroute; ce fut une débandade générale et un effroyable carnage qui dura toute la nuit et jusqu’au lendemain matin. On ne faisait aucun quartier; aussi le héraut d’armes d’Edouard compta-t-il plus de vingt mille cadavres lan-

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castriens sur le champ de bataille; les pertes des vainqueurs n’étaient guère moins considérables. Six barons tombèrent dans la mêlée, les comtes de Devon et de Wiltsliire furent pris et décapités immédiatement après le combat ; un formidable décret de proscription et de confiscation auquel l’ exécution des lords Oxford et Aubrey donna bientôt une signification terrible, frappa tous les nobles restés fidèles à la maison de Lancastre.

La résistance de Marguerite d’Anjou ne fit qu’aggraver la situation; un nouveau soulèvement dans le Nord fut écrasé par le comte de Warwick. Une poétique légende, qui contraste avec la tristesse lugubre de ce temps, nous montre la Reine fugitive, traquée par des brigands, tombant entre les mains d’un nouveau bandit, dans les profondeurs de la forêt, .fille s’avance vers lui avec l’audace du désespoir : a Tiens « , dit-elle en poussant vers lui le petit prince, « voici le fils de ton roi, je le confie à ta loyauté. » (1463.) Marguerite réussit ainsi à passer avec le prince de Galles en Ecosse, d’où elle excitait, l’année suivante, une nouvelle révolte qui n’eut d’autre résultat que de faire tomber la tête de Somerset et de livrer Henri VI à ses ennemis. On lui fit faire trois fois le tour du pilori, achevai, les pieds attachés aux étriers, puis il fut conduit à la Tour.

Le Faiseur de rois. — Bien que la féodalité eût été pour ainsi dire ruinée par les terribles massacres et les nombreuses confiscations de la guerre civile, elle ne parut jamais plus puissante que dans les années qui suivirent immédiatement la bataille de Towton. Au milieu de tous ces désastres, une famille seule restait debout, écrasant les maisons rivales de son incomparable grandeur : c’était la famille de Neville, dont le chef, lord Warwick, était fils de ce fameux comte de Salisbury qui avait si puissamment contribué à l’avénement de la famille d’York. Il avait doublé scs revenus et augmenté son influence par l’acquisition du comté de Waruick, en épousant l’héritière des Beaucliamp. Ses services à Towton furent magnifiquement récompensés par le don de vaste's domaines confisqués aux seigneurs lancastriens, et par son élévation aux plus liantes fonctions de l’Etat. Il était gouverneur de Calais, lieutenant d’Irlande et gardien des Marches Occidentales. A cette puissance personnelle s’ajoutait celle de la maison de Neville, dont il était le chef; les lords Falconberg, Abergavenny et Latimer étaient ses oncles ; son frère, lord Montagu, avait reçu dans le partage des dépouilles des vaincus le comté de Northumberland, les domaines des Bercy et le commandement des frontières septentrionales; enfin, son plus jeune frère Georges, élevé au trône archiépiscopal d’York, avait été revêtu de la dignité de lord chancelier.

Warwick nous frappe à première vue comme le type du baron féodal. Il po uvait lever sans peine de véritables armées dans ses propres comtés, et se faisait suivre de six cents hommes armés, à chaque session du Par-

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