‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 177 sur 255 · CAUSES DE L'ÉTABLIS SE M E IV T DE LA NOUVELLE MONARCHIE · texte numérisé non relu

CAUSES DE L'ÉTABLIS SE M E IV T DE LA NOUVELLE MONARCHIE

par l’extension abusive du pouvoir judiciaire du Conseil Royal, par la servilité des juges et l’intimidation des jurés. Une révolution aussi radicale s’explique par la disparition de la féodalité, ou, en d’autres termes, de l’organisation sociale qui avait protégé jusqu’alors les libertés politiques de l’Angleterre. La liberté avait été conquise par l’épée des barons et .conservée par le clergé avec un soin jaloux. La nouvelle classe des Communes, qui s’était formée de l’union des hobereaux et des marchands des villes, étendait chaque jour sa sphère d’activité politique. Mais avec la bataille de Towton disparut la féodalité. La tempête des guerres civiles avait presque entièrement détruit l’ancienne noblesse; l’Eglise végéta encore quelque temps sans influence, inquiète de l’avenir, jusqu’au jour où elle fut détruite par Thomas Cromwell. Dès lors les commerçants et les petits propriétaires fonciers perdirent toute influence politique, et la monarchie, qui avait été cinquante ans auparavant le jouet des factions, domina la nation entière dans sa grandeur solitaire. La vieille royauté anglaise, limitée dans son pouvoir par la féodalité et par le développement régulier des libertés politiques, s’évanouit tout à coup pour faire place au despotisme envahissant et sans frein delà nouvelle monarchie .

Causes de l’établissement de la nouvelle monarchie. — Si nous nous servons du mot nouvelle monarchie pour désigner le régime qui pesa sur l’Angleterre depuis Edouard IV jusqu’à Elisabeth, c’est que le caractère même de cette période est entièrement nouveau dans notre histoire. Il n’y a rien de commun entre la royauté des Tudors et celle des vieux rois anglais ou des souverains normands et angevins. Cette grande différence n’est pas le résultat d’un développement régulier, mais bien d’une révolution; aussi fallut-il plus tard une révolution pour secouer le despotisme de la nouvelle monarchie. Lorsque les législateurs du Long Parlement reprirent la tradition libérale de l’époque des Lancastre, sans tenir aucun compte de la période intermédiaire, ils étaient non-seulement dans la vérité légale, mais dans la vérité historique; car le résultat de la Grande Rébellion avait été tout à la fois d’effacer toute trace delà nouvelle monarchie et de renouer le fil de la tradition libérale si brusquement rompu par la guerre des Deux Roses.

Quelque radicale qu’ait été cette révolution, nous avons déjà pu en déterminer les principales causes et observer leur développement. L’organisation sociale d’où était sortie la constitution politique de l’Angleterre et qui lui servait de base avait été sapée peu à peu par les progrès de l’industrie, le développement de l’instruction et des lumières et les changements survenus dans l’art de la guerre. La persécution religieuse, l’asservissement des communes et la ruine de l’aristocratie féodale ne firent qu’en précipiter la chute. La plupart des vieilles familles nobles étaient complètement éteintes; quelques-unes subsistaient encore dans une ou

deux branches peu importantes qui avaient à peine conservé quelques débris de leur ancienne splendeur. A l’exception des Pôle, des Stanley, des Howard, tous de noblesse assez récente, presque aucun membre de P aristocratie ne prenait plus part au gouvernement. Ni le clergé, ni les petits propriétaires campagnards, qui formaient avec les classes commerçantes ce qu’on appelait les Communes, ne paraissaient disposés à prendre la place des nobles ruinés. Malgré son apparente grandeur, héritage des souvenirs du passé, ses immenses richesses et ses traditions de capacité politique, le clergé avait vu son influence décroître en raison de son absence de vie morale et spirituelle, de son opposition au développement des idées religieuses parmi le peuple, et de son aveugle hostilité contre le mouvement intellectuel qui commençait alors à remuer le monde. Conscients de leur impopularité et jaloux de conserver leurs immenses domaines, les membres du clergé cherchèrent aide et protection auprès de la couronne, comme ils l’avaient fait autrefois auprès de l’ aristocratie. Des prélats, tels que Morton et Wailiam, se dévouèrent corps et àme an Conseil Iloyal, à seule (in d’éviter le pillage des biens du clergé; mais dans toutes les grandes affaires politiques, l’Eglise n’exerçait aucune influence. Depuis la révolte des Lollards, l’Église conservait une attitude timide, comme si elle se sentait menacée.

On comprend moins, à première vue, pourquoi les Communes partagèrent Rabaissement des barons et du clergé; car les petits propriétaires fonciers avaient énormément grandi, tant en nombre qu’en richesses, au moment où la ruine des grandes familles avait amené le partage de leurs vastes domaines; la bourgeoisie, de son côté, acquérait une aisance qu’elle ne connaissait pas jusque-là, grâce au développement du commerce. Mais les restrictions apportées au droit de vote et la pression exercée seules élections eurent pour résultat la ruine de l’influence de la Chambre basse. Réduite à la plus étroite dépendance vis-à-vis de la noblesse féodale, elle avait été entraînée par la chute de la classe qui aurait dû la soutenir et la guider; la monarchie recueillit tout naturellement son héritage. Xon-seulement le clergé, la noblesse provinciale et la bourgeoisie étaient impuissants à défendre leur liberté contre les empiétements delà couronne, mais leurs intérêts memes les poussaient à lui faire litière de leurs droits. L’Eglise tremblait des progrès de l’hérésie; les corporations fermées des villes voulaient la garantie de leurs privilèges; le propriétaire foncier partageait l’horreur du commerçant pour la guerre et l’anarchie, dont ils avaient connu tous les maux, et ils étaient prêts à donner au gouvernement tous les pouvoirs qui lui permettraient d’en prévenir le retour. Avant tout les classes riches soutenaient avec ardeur la monarchie absolue, comme' la seule puissance capable de les préserver d’une révolution sociale. Le soulèvement des communes de Kent montre que les abus déjà signalés par l’Ordonnance des travailleurs subsistaient

comme par le passe et restaient une source permanente de malaise et d’irritation. Les grandes améliorations apportées dans les procédés agricoles, et dont nous avons déjà parlé plus haut, la réunion des propriétés, la diminution du labourage, l'accroissement des pâturages, tendaient à augmenter le.nombre de cette population agricole flottante, toujours prête à faire du désordre. Les émeutes au sujet des « enclosures » , qui se produisirent pour la première fois sous Henri VI, sont un des traits caractéristiques du temps des Tudors. Elles indiquent évidemment qu’il ne s’agit pas là seulement d’une simple lutte de propriétaire à vilain, mais bien d’un sourd mécontentement social qui cherchait constamment à se faire jour par la violence ou la révolution.

A ce même moment, la dissolution des maisons militaires de l’aristocratie, par suite des décrets de proscription et de confiscation qui suivirent la guerre des Deux Roses, et aussi par suite des lois somptuaires promulguées peu après, ajoutèrent un nouveau ferment de révolte et de désordre à ces nombreux, sujets d’agitation et d’inquiétude. C’est ce danger social qui explique le despotisme des Tudors. Pour les classes aisées, la répression de l’esprit de révolte des classes pauvres était une question de vie ou de mort. Le propriétaire et le marchand étaient prêts, comme toujours, à sacrifier leur liberté en faveur du seul pouvoir capable de les préserver de l’anarchie, qu’ils redoutaient. C’est à ces égoïstes terreurs des riches popriétaires fonciers que l’Angleterre devait déjà les Ordonnances des travailleurs, qui créèrent une déplorable classe de mendiants. Ce furent l’égoïsme et la lâcheté des propriétaires et des marchands qui firent le despotisme des Tudors.

Édouard IV (1471-1483). — Édouard IV est le fondateur de la nouvelle monarchie. Dès sa plus tendre jeunesse, il se montra l’un des chefs les plus habiles et les plus implacables de la guerre civile. Froidement cruel, ou le vit, dans son adolescence, assister indifférent à l’exécution de vénérables seigneurs à cheveux blancs ou à l’assassinat du jeune prince delà maison de Lancastrc, poignardé à ses pieds. Plus tard, il se montra plus subtil en fait de trahison que Warwick lui-même. Après son triomphe, il semble un moment dispose à vivre dans une voluptueuse indolence et à passer son temps dans des orgies, en compagnie des courtisanes de Londres ou dans les bras de sa maîtresse Jane Sliore. Remarquablement beau de visage et de haute taille, la séduction de ses manières, sa familiarité enjouée l’avaient rendu plus populaire qu’aucun de ses prédécesseurs, même parmi les meilleurs. Edouard cachait sous cette apparence d’indolence et de légèreté une profonde habileté politique. H était impossible de moins ressembler que lui à ses contemporains, Louis XI et Fernand d’Aragon, et cependant il avait le même but qu’eux, et il le réalisa plus complètement encore que ces deux subtils monarques. Tout en

plaisantant avec les aldermen de Londres, en folâtrant avec ses maîtresses ou eu s’arrêtant à examiner les nouveaux livres sortis de la presse de Caxton, Edouard posait pierre à pierre les fondements de cette royauté absolue que Henri Vil ne fît qu’achever et consolider.

L’arrêt presque complet de la vie parlementaire était en lui-même une révolution. Jusqu’à ce jour, les deux Chambres avaient joué un rôle de plus en plus important dans le gouvernement du royaume. Sous les deux premiers rois de la maison de Lancastre, les sessions avaient été presque annuelles ; on avait accordé à la Chambre basse non-seulement le droit de voter les impôts et de proposer des lois, mais aussi celui de prendre part au gouvernement, de veiller à la manière dont on disposait des subsides et de citer les ministres du Roi, soupçonnés de quelque crime, à comparaître devant le Parlement. Une importante réforme fut opérée sous le règne de Henri VI; on abandonna l’usage de présenter les requêtes sous forme de pétitions, qui étaient ensuite transformées en ordonnances par le Conseil Royal; la loi fut désormais soumise, toute rédigée, à la sanction du Roi, sans qu’il eût le droit de la modifier. A partir d’Edouard IV, non-seulement le progrès cesse, mais l’activité législative du Parlement s’arrête brusquement; il faut remonter au règne de Jean pour trouver une époque aussi stérile pour le développement des libertés et la réforme des abus. Les coffres du Trésor se trouvaient remplis par les immenses richesses accumulées à la suite des confiscations faites pendant la guerre civile; aussi Edouard n’éprouva-t-il nullement la nécessité de convoquer les Chambres. Après la bataille de Tou ton, un seul arrêt de proscription dépouilla de leurs biens douze grands seigneurs et une centaine de chevaliers et de gentilshommes campagnards, au profit du Roi ; on prétend qu’un cinquième des terres de l’Angleterre passa, pendant la guerre civile, entre les mains d’Édouard.

Il augmenta encore ses ressources en faisant le commerce sur une trèsvaste échelle. Les vaisseaux royaux, chargés d’étain, de laine et de drap, rendirent le nom du roi-marchand célèbre dans les ports de Grèce et d Italie. Ses plans d’attaque contre la France lui apportèrent de nouvelles ressources pécuniaires, malgré le refus de Charles le Téméraire de lui venir en aide; car les subsides votés pour cette guerre imaginaire vinrent grossir le trésor du Roi. A cette occasion, Edouard ne se contenta pas de remplir ses colfres, mais il porta aussi un coup mortel à la liberté; malgré I usage qui voulait que les emprunts fussent sanctionnés par le Parlement, Édouard appela en sa présence les négociants de la cité, et demanda à chacun un don gratuit (ou henevolcncé) proportionné aux besoins du î resor ( 147 4). Ils accédèrent a sa prière d’autant plus volontiers qu’il était tres-populaire parmi les marchands; mais cet expédient devait bientôt se changer en emprunts forcés sous \l olsey, et plus tard en ship-money sous le règne de Charles Ier.

C’est aussi à Edouard que les Tudors durent leur savant système d’espionnage, l’introduction de la torture dans les prisons de la Tour, et l’intervention de la volonté royale dans les affaires de justice. Heureusement que, dans la sphère des choses de l’intelligence, le règne d’Édouard IV présente un tableau plus consolant, et le fondateur de la nouvelle monarchie a au moins un mérite, celui d’avoir été le protecteur de Caxton.

La littérature après Chaucer. — A cette époque, la littérature semblait aussi morte que la liberté. Le génie de Chaucer et d’un ou deux poètes dont les œuvres ont été confondues avec les siennes tranche un moment sur le pédantisme, l’affectation, la sécheresse du siècle ; mais ce ne fut qu’une rapide éclosion poétique dont la disparition laissa l’Angleterre en proie aux poétereaux, compilateurs, écrivailleurs d’interminables moralités, aux limeurs de chroniques et aux imitateurs attardés des romans français de chevalerie. On retrouve encore dans Gower, au milieu de lourdes platitudes, quelques traits vifs et poétiques qui rappellent de plus anciens modèles ; mais ouvrez Occleve ou Lydgate, ces touches heureuses ne se rencontrent plus : ce ne sont que puérilités didactiques et prosaïques lieux communs. La littérature du moyen âge disparaît avec le moyen âge lui-même; dans sa soif d’instruction, il s’était égaré dans les champs stériles de la philosophie scolastique ; son idéal de noblesse guerrière avait disparu sous les travestissements luxueux d’une chevalerie d’apparat, et sa piété enthousiaste et mystique s’était transformée, sous le coup des persécutions, en une étroite orthodoxie et une morale terre à terre. Le clergé, qui avait été autrefois, pour ainsi dire, le cerveau de la nation, ne comptait déjà plus dans le inonde littéraire. Dans les monastères, jadis des centres intellectuels, le Pogge, voyageant en Angleterre, vingt ans après la mort de Chaucer, trouvait beaucoup de moines adonnés à la sensualité et bien peu de vrais lettrés; « les plus instruits s’entendaient moins aux choses littéraires qu’à ergoter et à développer de brillants sophismes. »

La fondation des collèges, qui commençait à cette époque, ne put arrêter la rapide décadence des universités; elles voyaient à la lois diminuer le nombre de leurs élèves et baisser le niveau des études. Oxford ne possédait alors qu’un cinquième des étudiants qui assistaient à ses cours un siècle auparavant, et l’expression latin cV Oxford devint proverbiale pour désigner un jargon barbare, dédaigneux de toute règle grammaticale. La production littéraire était presque éteinte; on 11e peut citer un seul ouvrage de valeur en latin ou en anglais, pendant les dernières années du règne d’Edouard IV. Les compositions historiques se réduisaient à de simples compilations d’extraits d’auteurs anciens, telles que les œuvres dites de Walsingliam, ou à de sèches annales monastiques dans le genre de celles de Saint-Alban, ou enfin à des abrégés populaires sans

valeur, comme ceux de Fabyan et de Harding. . On s’occupait alors de magie et d’alchimie, ces plantes parasites de toute littérature en décadence; l'activité intellectuelle de cette époque ne s’appliquait qu’à la recherche de l’élixir de vie et de la pierre philosophale.

D’un autre côté, si la littérature proprement dite avait presque complètement disparu, eu pénétrant plus profondément dans la société du quinzième siècle, nous voyons que l’amour de l’étude se développait jusque dans les masses populaires. Ce n’est pas seulement dans les livres qu’on trouve la preuve du progrès intellectuel d’un peuple; la correspondance de la famille Paston, qui nous a été heureusement conservée, nous étonne par un style à la fois correct, vif et facile, inconnu dans les lettres intimes, un siècle auparavant. La nature même de la littérature du quinzième siècle, la prédilection pour les abrégés et résumés des notions scientifiques et historiques du temps, les représentations de mystères, la morale terre à terre des poètes, le caractère populaire des chroniques rimées prouvent surabondamment que les jouissances littéraires n’étaient plus le privilège d’une classe de savants, mais que la nation entière était appelée à en prendre sa part.

L’usage de plus en plus fréquent du papier de fil au lieu du parchemin trop rare et trop coûteux favorisa cette œuvre de vulgarisation. Jamais on n’avait vu de si beaux et de si nombreux exemplaires de livres copiés à la main. Sur le continent, l'accroissement du nombre des lecteurs contribua à faire passer le travail de copie et d’enluminure des manuscrits des scriptoria des monastères dans les mains de corporations spéciales, telles que la corporation de Saint-Jean à Bruges ou celle des Frères de la Plume à Bruxelles. Cette fièvre de lecture, qui faisait dévorer toutes sortes de livres, brochures et feuilles volantes, surtout les ouvrages de piété et de grammaire, amena, au milieu du quinzième siècle, la découverte de l’imprimerie. Ce ne sont tout d’abord que des feuilles grossières, imprimées avec des blocs de bois (b loch book), sur lesquels une page entière est sculptée (incunables xylographiques, comme on les appelle maintenant); puis, plus tard, on se servit de caractères séparés et mobiles pour chaque lettre. Sortie de Mayence, où elle fut découverte par Gutenberg, Fust et Schœffer, l’imprimerie s'introduisit à Strasbourg, puis traversant les Alpes, elle permit aux Aide de Venise de répandre en iîurope la connaissance de la littérature grecque ; enfin, descendant le Rhin, elle arriva à Cologne et pénétra jusque dans les villes de Flandre. C’est probablement chez Colard Mansion, dans une petite chambre au-dessus du porche de Saint-Donat à Bruges, que Caxton apprit l’art qu’il fut le premier à faire connaître en Angleterre.

Caxton. — Originaire du comté de Kent, mais apprenti chez un mercier de Londres, U illiam Caxton avait passé trente ans en Flandre comme

C A X T O N T REDUCTEUR.

chef de la corporation anglaise des Marchands aventuriers , quand il entra comme copiste au service de la duchesse de Bourgogne. 11 abandonna bientôt cette ennuyeuse occupation, lorsque Colard Mansion eut introduit l’imprimerie à Bruges : « A force d’écrire 57 , nous dit-il dans la préface du premier ouvrage qu’il imprima, les Contes de Troie, « ma plume s’est usée, ma main affaiblie n’a plus la fermeté voulue, et ma vue s’obscurcit à force de regarder du papier blanc; mon courage et mon énergie ont décru, les années commencent à s’appesantir sur moi et m’enlèvent peu à peu ma vigueur première ; aussi, comme j’ai promis à plusieurs de mes amis et à différents gentilshommes de leur envoyer ledit livre le plus tôt possible, j’ai entrepris de l’imprimer à mes risques et périls, sous la présente forme, au lieu de l’écrire avec plume et encre comme d’habitude, afin que chacun reçoive son exemplaire tout de suite; car tous les exemplaires de cet ouvrage ont été commencés et achevés de tirer le même jour. » Après une absence de trente-cinq ans, il revint en Angleterre en 147G, y apportant la première presse d’imprimerie. Pendant les quinze années suivantes, à un âge ou les autres hommes songent au repos et à *a solitude, il se remit au travail avec une énergie extraordinaire. Son enseigne rouge (un écu héraldique traversé par le milieu d’une barre rouge) invitait les acheteurs à pénétrer dans son imprimerie, établie dans l’Aumônerie de Westminster (c’était un enclos contenant une chapelle et des hospices, disparus depuis l’époque de Caxton), tout près de la façade ouest de l’église ou portail des mendiants.

Il visait avant tout au bon marché. C’était un homme d’affaires trèspratique, qui ne prétendait nullement rivaliser avec le Vénitien Aide ’Manuce ou avec les imprimeurs romains des auteurs classiques : il était décidé à vivre de son commerce; il fournissait aux prêtres des livres de messe, des sermons aux prédicateurs, offrait aux clercs la Légende dorée et aux chevaliers et barons « de plaisantes et joyeuses histoires de chevalerie » . Mais tout en s’occupant de gagner sou pain quotidien, il trouvait le moyeu de s’occuper aussi de vraie littérature, au moins de celle qui était la plus répandue. 11 imprima tous les poètes anglais connus de son temps, et montra son respect pour « l’admirable, l’immortel Geoffroy Chaucer v> en donnant une édition des Contes de Canlerbury et en les réimprimant dès qu’on en eut découvert un meilleur texte; il y ajouta bientôt les œuvres de Lydgate et de Goiver, le Brui et le Polijchronicon de Higden, les seuls ouvrages historiques de quelque valeur qui existassent alors en anglais, et il continua cette dernière chronique jusqu’au quinzième siècle. Une traduction de Boèce, une autre de V Enéide d’après une version française, ainsi qu’un ou deux trailés de Cicéron, sortirent de son officine.

Caxton traducteur. — A côté de son travail d’imprimeur, Caxton s’occupait activement de traductions; il fit connaître ainsi plusieurs

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ouvrages, qui forment plus de quatre mille pages d’impression. Ce fait même prouve à quel point la littérature était devenue populaire; mais Caxton ne consentit jamais a satisfaire cette fièvre de lecture par une sorte de travail machinal. 11 laisse deviner avec une candeur charmante, dans ses curieuses préfaces, ses enthousiasmes et ses préférences littéraires : « Comme j’étais un jour assis, inoccupé dans mon cabinet de travail, devant ma table couverte de livres et de brochures, j’ouvris par hasard un petit volume en français, récemment traduit du latin par quelque noble clerc dè France (ce livre s’appelle Y Enéide, et .a été écrit en latin par ce noble poète et grand clerc qui a nom Virgile). Je fus charmé, en le lisant, d’y trouver tant de beaux mots et d’honnêtes expressions'que je ne connaissais pas jusque-là, et un style si agréable et si bien ordonné; aussi me sembla-t-il que ce livre était expressément fait pour tous vrais gentilshommes, autant par l'éloquence de la forme que par l’intérêt du sujet; dès que j’eus pris connaissance dudit livre, je résolus de le traduire en anglais et, prenant aussitôt ma plume, j’en écrivis deux ou trois pages. v

Ce travail demandait un choix de mots tout particulier; c’est pourquoi les traductions de Caxton ont une immense importance pour l’histoire delà langue, lise trouvait placé entre deux écoles littéraires : l’affectation française et le pédantisme anglais. C’était l’époque où la langue nationalê commençait à se fixer, et il est curieux de suivre dans Caxton la lutte qui s’engageait alors entre les partisans de la vieille et ceux de la nouvelle langue : ce Quelques honnêtes clercs, hommes instruits, sont venus me trouver et m’ont prié de ne me servir, en écrivant, que des fermes les plus raffinés qu’on puisse trouver; d’autre part, quelques % gentilshommes m’en ont blâmé, disant qu'il y avait dans mes traductions nombre d’expressions inintelligibles pour le commun peuple, et m’ont recommandé de n’employer que des mots très-simples, fussent-ils même un peu vieillis. 55 — ce Je serais trop heureux si je pouvais plaire à tout le monde « , ajoute le bon imprimeur. Son vigoureux bon sens le préserva aussi bien des exagérations de la cour que de celles des écoles. Son goût le portait à s’en tenir aux mots usuels plutôt que de rechercher les expressions archaïques : « Je pris un vieux livre » , dit-il, a et je me mis à le parcourir; c’était un anglais si rude et si grossier “que je le comprenais àpcine. » Les vieilles chartes que l’abbé de Westminster lui chercha comme modèles dans les archives de sa maison lui semblaient ce écrites en hollandais plutôt qu’en anglais « . Mais adopter le langage courant n’était pas chose aisée dans un temps où ce langage changeait constamment, a L’anglais actuel 0 , dit Caxton, et est loin de ressemblera l’anglais de mon enfance. » Lien plus, les dialectes des comtés différaient tellement les uns des autres qu’ils étaient à peine intelligibles d’une province à l’autre : « 11 est arrivé de nos jours » , dit quelque part Caxton, « que quelques marchands, se

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LES GRANDS SEIGNEURS DE LA LITTÉRATURE (I49l).

trouvant sur un navire en partance pour la Zélande, furent obligés, faute de vent, de relâcher à Foreland. Ils s’avancèrent dans l’intérieur du pays pour chercher de la nourriture. L’un d’eux, nommé Sheffield, mercier de son état, entra dans une maison et demanda de la viande et surtout des œufs (eggs)- La bonne femme répondit qu’elle ne savait pas le français. Le marchand se mit en colère et répliqua que lui aussi ne parlait pas français, mais qu’il voulait des œufs; elle ne le comprit pas encore; enfin, un de ses compagnons s’avisa de se servir du vieux mot eyren que la bonne femme comprit aussitôt. Eh bien! que devrait écrire un homme de nos jours», ajoute-t-il, a eggs ou eyren? Certes il est difficile de plaire à tout le monde à cause des variations et changements du langage. 55 La langue maternelle de Caxton était « le dialecte de Kent dans le Weald, l’un des plus rudes et grossiers de toute l’Angleterre '» . Si l’on songe de plus à la longue absence de .Caxton pendant son séjour en Flandre, 011 ne s’étonnera pas qu’en écrivant sa première traduction il se soit senti pris de désespoir, comme il nous le confesse ingénument, après en avoir écrit cinq ou six cahiers, et fort peu disposé à continuer son travail. Il le mit de côté et n’y toucha plus pendant deux ans*

Les grands seigneurs de la littérature (1491). — Caxton traduisait encore lorsqu’il mourut. Toutes les difficultés qu’il avait rencontrées en chemin furent bien allégées par l’intérêt universel qu’excitaient ses travaux. Désespéré de la longueur de la Légende dorée , il était sur le point de la laisser de côté, lorsque le comte d’Arundcl le supplia de continuer, lui promettant en retour le don annuel d’un daim en été et d’une daine en hiver, après entier achèvement de l’ouvrage. « Plusieurs nobles et gentilshommes de ce royaume venaient souvent pour demander si je n’avais pas achevé d’imprimer la noble histoire du Saint Graal . » Nous voyons ces visiteurs ' discuter gravement avec le savant imprimeur l’existence historique du roi Arthur. La duchesse Marguerite de Somerset lui prête Blanchadine et Eglantine ; l’archidiacre de Colcliester lui apporte sa traduction d’un ouvrage intitulé Caton ; un mercier de Londres le presse de publier le Livre royal de Philippe le Bel. Le frère de la Reine, lord Hivers, cause avec lui de sa propre traduction des Dits des -philosophes. Les rois eux-mêmes lui témoignent de l’intérêt; son Tully (Cicéron) fut imprimé sous le patronage d’Edouard IV, l’ Ordre de chevalerie dédié à Richard III ; ses Faits d’armes furent publiés sur la demande expresse de Henri Vil. Les maisons d’York et de Lancastre rivalisaient à qui se montrerait la plus favorable aux lettres. La mode française des immenses et magnifiques bibliothèques s’était répandue parmi les princes anglais; Henri VI avait une collection de livres de grande valeur ; Ilumphrey, duc de Glocester, s’était emparé de celle du Louvre, qui forma le fonds de la belle bibliothèque offerte par lui à l’Université d’Oxford.

Les grands seigneurs prenaient une part plus active et plus personnelle encore à la renaissance littéraire. Un soldat, sir John Faslolf, était bien connu comme amateur de livres. Lord Hivers comptait parmi les auteurs du temps. Il profitait des intervalles de loisir que lui laissaient la politique et ses pèlerinages, pour traduire les Dits des philosophes et quelques traités religieux qui sortirent tous des presses de Caxton. Celui-ci trouva un meilleur ami encore en John Tiptoft, comte de Worcestcr, Lun des hommes les plus instruits de Tépoque. Il avait voyagé en Italie, sous Henri VI, pour s’instruire, étudié dans ses différentes universités et avait fini par devenir professeur à Padoue, où l’élégance de sa latinité arrachait des larmes au plus savant des papes, Pie II, plus connu sous le nom d’Eneas Sylvius. Caxton ne peut trouver de termes assez élogieux pour exprimer son admiration pour « l’homme le plus vertueux et le plus distingué de son temps, qui n’avait pas son égal en science et en perfection morale parmi les grands seigneurs, ses contemporains » . Mais Tiptoft unissait a la vigueur intellectuelle des hommes de la Renaissance leur absence de scrupules; même au milieu des horreurs de la guerre civile, sa cruauté lui valut le surnom de Boucher , et sa mort ne fut pleurée que par le fidèle imprimeur : « Quelle perte * y dit-il dans une préface écrite longtemps après, « que celle de ce noble, vertueux et excellent seigneur ! Lorsque je inc rappelle sa vie, sa science et sa vertu, je déplore (Dieu me pardonne!) la mort d’un pareil homme, si puissant et si accompli. «

Richard III (1483-1485). — Parmi ceux qui encourageaient Caxton, on comptait le plus jeune frère du Roi, Richard, duc de Glocesler. Habile et cruel comme Edouard IV, Richard avait épié avec un intérêt passionné le mécontentement croissant de la nation contre le despotisme de son frère et avait bâti sur ces sentiments tout un plan hardi et ambitieux. Dès que le Roi eut rendu le dernier soupir, Glocester se hâta de s’assurer de la personne de son neveu, le roi Édouard V, d’envoyer au supplice les parents de la Reine douairière et de se faire donner par le Parlement les fonctions de Protecteur du royaume. Jusqu’alors, il avait agi d’accord avec le Conseil Royal; mais un mois à peine après son entrée aux affaires, il pénètre, un jour, brusquement dans la chambre des délibérations et accuse lord Hastings, favori du dernier roi et président du conseil, de sortilèges et d’attentats contre sa vie; il frappe du poing sur la table, aussitôt la chambre se remplit de soldats. « Je ne dînerai pas » , dit le duc en s’adressant à Hastings, « avant qu’on m’ait apporté votre tête. ;> Et le puissant ministre fut décapité à l’instant même dans la cour de la Tour. Ses collègues furent jetés en prison, et le duc se trouva maître du gouvernement. Comme le mariage d’Edouard avait toujours été impopulaire,. Richard osa faire invalider celte union et déclarer sa postérité illégitime, sous prétexte que la cérémonie nuptiale était restée secrète. 11 n’avait plus

qu’un pas à faire pour devenir roi ; il feignit cependant, deux mois plus tard, de montrer quelque répugnance à accepter la couronne que le Parlement lui offrait.

Cependant, malgré son audace, Richard ne comptait pas seulement sur la violence pour arriver à ses fins. Comme Edouard s’était aliéné la nation entière par ses allures despotiques après avoir joui d’une grande popularité, Richard se donna comme défenseur des anciennes libertés. « Nous sommes décidés » , disaient les citoyens de Londres dans leur pétition au nouveau monarque, « de faire tout au monde, fut-ce même au péril de nos vies, plutôt que de vivre comme nous l’avons fait jusqu’ici en esclavage et captivité, accablés d’impôts et de taxes arbitraires, contrairement à toutes les lois divines et humaines et à la liberté dont doit jouir tout homme né sur le sol anglais. » Le nouveau roi répondit à cet appel en convoquant le Parlement dont les sessions avaient été interrompues, comme nous l’avons vu, sous le dernier règne, et en proposant quelques mesures radicales de réforme. Dans cette session, la seule de son règne si éphémère, il déclara les benevolences illégales, et accorda de nombreux pardons et rémissions de peines, prenant ainsi en quelque sorte le contre-pied de la politique d’Edouard, de ce système de .terreur qui avait servi à remplir le trésor royal. Le nouveau gouvernement montra son énergie en brisant avec la vieille routine parlementaire. Il mit en vigueur une série d’édits commerciaux destinés à protéger les intérêts du commerce naissant de P Angleterre ; le Roi, dans son zèle pour les lettres, eut même soin de faire insérer une clause spéciale défendant « d’empêcher n’importe quel artisan ou marchand étranger, quelle que fut sa nationalité, d’apporter dans ce royaume et de vendre au détail ou autrement des livres manuscrits ou imprimés « . L’abolition de la procédure inique en usage sous Edouard IV, par laquelle on confisquait les propriétés sur une simple accusation de félonie, Taffranchissement des derniers serfs du domaine royal et ses fondations religieuses, montrent chez Richard III le désir ardent de se rendre populaire et de faire oublier les débuts sanglants de son règne.

L’horreur d’un crime plus abominable encore effaça la reconnaissance qu’on lui devait pour avoir rendu à l’Angleterre quelques-unes de ses anciennes franchises. Les deux neveux de Richard III, Edouard V et son frère le duc d’York, avaient été enfermés à la Tour; ils disparurent; le bruit courut que les deux enfants avaient été assassinés par ordre de leur oncle. A cette nouvelle, toute l’Angleterre se souleva dans un même sentiment contre le meurtrier. Morton, l’évêque exilé d’Ely, profita de cette indignation, qui unissait Yorkistes et Lancastriens, pour former avec des membres des deux partis une vaste conspiration. Il ne restait pins de descendants légitimes de Jean de Gand; mais il y avait encore une branche bâtarde, les Somerset, issus de sa maîtresse Catherine Swynford, qu’il avait épousée plus tard. La dernière représentante de cette maison, lady

Marguerite Beaufort, avait épousé Edmond Tudor et était mère de Henri Tudor, comte de Richmond. Le bill qui légitimait les Beaufort contenait un article spécial leur fermant l’accès au trône; mais Henri était regardé par les partisans de la Rose Rouge comme le dernier rejeton de la branche de Lancastre, et par ce fait héritier légitime. Morton était allé le rejoindre en Bretagne, où il avait été exilé par la jalouse hostilité des souverains de la maison d’York. Il l’encouragea à profiter de l’horreur qu’excitait Richard, même parmi les Yorkistes, lui promettant l’aide des deux factions rivales, s’il s’unissait à Elisabeth d’York, fille aînée d’Edouard IV.

Cette habile politique ne tarda pas à porter ses fruits. A peine Henri, déjouant la vigilance de Richard III, eut-il débarqué à Milford Haven, et traversé le pays de Galles, qu’il rencontra l’armée royale à Boswortli, dans le Leicestershire, où la trahison lui assura la victoire (1485). Abandonné, avant même que le combat eût commencé, par les troupes que commandait lord Stanley, puis, dès qu’on en fut venu aux mains, par le corps d’armée du comte de -Vortliurnberland, Richard se précipita au plus fort de la mêlée en criant : « Trahison, trahison! >> Dans sa rage et son désespoir, il avait déjà jeté à terre l’étendard des Lancastre, et s’était frayé un chemin jusqu’à son rival, quand il succomba accablé par le nombre. La couronne qu’il portait sur son casque, trouvée à la fin de la lutte près d’un buisson d’aubépine, fut placée sur la tête du vainqueur.

Henri VII (1485-1509). — Avec Henri VII finit le long carnage des guerres civiles. Les deux branches rivales se trouvèrent définitivement unies par le mariage de Henri VII et d’Élisabeth. La mort débarrassa le nouveau roi des seuls prétendants dangereux, deux neveux d’Édouard IV, le comte de Warwick, fils de Georges de Clarcnce, et John de La Pôle, comte de Lincoln, fils d’une sœur d’Édouard, reconnu par Richard III1 comme son héritier.

Deux habiles imposteurs, Lambert Simnel, fils d’un menuisier d’Oxford, sous le nom du comte de Warwick, et Perkin Warbeck, natif de Tournay, qui se faisait passer pour le duc d’York, frère d’Édouard V, réussirent pourtant à susciter de formidables révoltes. Le premier fut réduit à accepter la place de marmiton dans la cuisine royale; le second, après des aventures extraordinaires et après avoir vu ses droits reconnus par les rois d’Ecosse et de France et par sa soi-disant tante la duchesse douairière de Bourgogne, fut pris et pendu à Tyburn.

Cette révolte démontra clairement la force qu’avaient donnée à la nouvelle monarchie les changements survenus dans Part de la guerre. L’introduction de la poudre à canon avait ruiné la féodalité. La cavalerie lourdement armée fut remplacée par l’infanterie légère; des forteresses imprenables au moyen âge tombaient en miettes devant la nouvelle artillerie. Bien qu’on eût fait usage pour la première fois de poudre à canon à

la bataille de Crécy, on ne s’en servit pas régulièrement avant l’avénement des Lancastre. Les conséquences de cette révolution dans l’art de la guerre furent immédiates. Les campagnes de Henri V étaient surtout des guerres de sièges. Le dernier des barons , selon la dénomination pittoresque donnée à IVarwick, comptait surtout sur son artillerie. L’artillerie permit aussi à Henri ,VII de triompher aisément d’une insurrection du Cornouailles, la plus terrible qui eût encore menacé son trône. La puissance que ce changement donna à la couronne fut presque irrésistible. Pendant tout le moyen âge, l’appel d’un grand baron suffisait a provoquer une formidable révolte; les fermiers et serviteurs prenaient le,ur arc au coin de la cheminée, les chevaliers bouclaient leur, armure, et en quelques jours une armée pouvait menacer le trône. Mais sans artillerie, une pareille armée devenait inutile, et l’artillerie était tout entière entre les mains du Roi. C’est pourquoi Henri VII osa reprendre le système politique d'Edouard IV.

Il était cependant obligé de reconnaître que ses droits au trône n’ avaient pour hase qu’un acte du Parlement : sans faire mention ni des droits du sang ni de ceux de la conquête, les deux Chambres se contentèrent de déclarer que l’héritage de la couronne « devait être, reposer et rester dans la personne royale de notre souverain seigneur le roi Henri VII, et passer à ses héritiers légitimes » . La politique d’Edouard fut fidèlement poursuivie, et le Parlement ne se réunit qu’une seule fois pendant les treize dernières années du règne de Henri Vil. Le principal but du Roi était d’amasser autant d’argent que possible pour se dispenser d’en appeler aux Chambres. Il entassa les subsides votés par le Parlement, sous prétexte d’une guerre contre la France qui n’eut jamais lieu; il augmenta ses sordides économies par une série d’amendes arbitraires, par la violation de contrats oubliés, par de mesquines extorsions et en ressuscitant d’anciens droits de la couronne tombés depuis longtemps en désuétude. La suspension des sessions du Parlement fut suivie de la réapparition des dons gratuits . Un de ses ministres favoris, Morton, avait inventé un moyen d’extorquer de l’argent pour le trésor, qui fut appelé la « Fourche de Morton » ; il frappait ceux qui vivaient dans le luxe sous le prétexte que leur richesse était manifeste, et ceux qui vivaient simplement sous le prétexte qu’ils avaient dû s’enrichir par leurs économies. Ces expédients réussirent si bien que Henri VII légua une fortune de cinquante millions à son successeur.

Henri Tudor imita aussi Edouard IV dans son administration intérieure. Malgré l’abaissement de la noblesse féodale, il y avait toujours des seigneurs que le Roi surveillait avec une sollicitude jalouse ; car ils gardaient autour d’eux de petites troupes de vassaux turbulents qui étaient une force en cas de révolte et un ferment de désordre et d’agitation en temps de paix. Edouard avait ordonné la dissolution de ces maisons militaires par ses Lois somptuaires y et Henri VII appliqua cet arrêt avec la plus stricte sévérité. Un jour qu’il faisait visite au comte d’Oxford, l’un des serviteurs les

L \ NOUVELLE \10NAUCHIE ( l 47 I - I 500} .

plus dévoués de la maison de Laneastre, îe Roi trouva deux haies de gardes en grand costume, rangés tout exprès pour le recevoir. « Je vous remercie de votre bon accueil, seigneur comte » , dit Henri, en lui disant adieu, « mais je “ne souffrirai pas que mes ordonnances soient bravées sous mes propres yeux. Mon procureur vous parlera. « Le comte fut trop heureux d'éviter un châtiment au prix d’une amende de dix mille livres sterling (250,000 fr.). Pour parer a ce danger, Henri VII se servit spécialement de la juridiction criminelle du Conseil Royal, tombée presque en désuétude; il l’étendit au point d’en faire un des plus terribles instruments de despotisme aux mains de Henri VIII.

Une innovation plus dangereuse encore fut la loi qui permit aux tribunaux des assises et aux juges de paix de décider des cas de trahison et de félonie sans jury. Ce n’était peut-être qu’une mesure exceptionnelle et temporaire en cas d’ anarchie, car elle fut abolie au début du règne suivant. Mais quelle que fût la persévérance avec laquelle Henri VII poursuivit l’établissement du despotisme monarchique, on ne peut discerner chez lui aucune trace de cette originalité et de ce génie que certains historiens modernes lui ont si libéralement accordés. Silencieux, jaloux, mais doué d’une intelligence essentiellement médiocre, il se contenta de suivre docilement les plans d’Edouard IV, sans songer à établir par anticipation un régime aussi oppressif que celui de Wolscy et de Cromwell. Préoccupé d’intrigues continentales dont il sera question plus tard, il voyait avec inquiétude et terreur le grand mouvement intellectuel qui vendit rompre la monotonie de son règne, et qui s’appelle la Renaissance des lettres .

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