ÉRASME EN ANGLETERRE
pénétrer plus profondément le sens des Évangiles et du Nouveau Testament, où il espérait trouver une base nouvelle pour la foi. En rejetant les dogmes traditionnels pour fonder une religion rationnelle et pratique, Colet donnait pour ainsi dire la formule de la théologie de la Renaissance. Sa foi reposait simplement sur le sentiment vivant de la réalité de la personne du Christ. Par l’importance qu’il donne à la vie morale, par son indépendance dans la critique des Écritures, et par sa tendance à simplifier les doctrines et les confessions de foi, Colet révèle toute une manière d’envisager la religion aussi différente de celle du protestantisme de la seconde moitié du seizième siècle que du catholicisme lui-même. Toute la théologie mystique et allégorique sur laquelle le moyen Age avait usé en vain sa vigueur intellectuelle tombait au premier choc de cette raison implacable qui rejetait tout ce qui sortait du sens historique et grammatical de la Bible. Les grands édifices dogmatiques du moyen âge lui semblaient tout simplement «les conceptions malsaines de pédants ». Il trouvait dans la vie et les paroles du fondateur du christianisme une religion simple et rationnelle dont le Symbole des Apôtres est P expression la plus complète. « Pour le reste » , ajoute-t-il non sans impatience, ce que les théologiens se querellent tant qu’ils voudront. »
Quant à sa manière d’envisager les côtés superstitieux, grossiers, de la dévotion populaire, nous pouvons en juger par son attitude en présence de la châsse de saint Thomas de Canterbury. A la vue de ces joyaux éblouissants, de ces riches sculptures, de ces métaux précieusement ouvragés, Colet fit la remarque ironique qu’un saint si généreux envers les pauvres durant sa vie aurait certainement préféré que toutes ces richesses leur eussent été distribuées plutôt que d’être accumulées sur son tombeau; et comme on lui apportait les souliers du martyr à baiser et ses haillons à adorer, il les repoussa avec emportement et dégoût. Son sérieux, son zèle religieux, son hostilité et son antipathie pour tout ce qui venait du moyen âge, se révèlent dans chacune de ses paroles et de ses actions, et percent surtout dans ses conférences d’Oxford sur les Êpîlres de saint Paul (1499). Il semblait même aux plus prévenus de ses auditeurs « un inspiré, dont la voix, le regard, la contenance, indiquaient un esprit ravi hors de luimême » . Très-simple, presque rigide dans ses habitudes de vie, le nouveau professeur se contenta toujours, même lorsqu’il fut élevé aux plus hautes dignités, d’une simple robe noire et d’une table très-frugale; sa conversation animée, sa franche simplicité, la pureté et la noblesse de sa vie privée, jusqu’aux brusques explosions de colère de son caractère fougueux, le rendaient cher à ce groupe d’érudits parmi lesquels Erasme et Thomas More tiennent la première place.
Érasme en Angleterre. — « La Grèce a passé les Alpes! » s’écriait le Grec Argyropoulos en entendant lire une traduction de Thucydide par
L’HU MAN ISM E (l 500-1520).
l’Allemand Reuchlin; mais la gloire, soit de Reuchlin, soit des autres érudits allemands, devait être bientôt éclipsée par celle d’Erasme. Comme travailleur et comme érudit, Erasme avait des égaux parmi ses contemporains. Luther connaissait peut-être plus à fond que lui les Pères de l'Eglise, et il était certainement inférieur à Thomas More en profondeur et en originalité dépensée; quant à sa théologie, bien qu’elle ait plus contribué à faire sa réputation dans le monde que son érudition même, il l’avait empruntée presque tout entière à Colct. Mais on trouvait chez lui un mélange de science et de line observation, une imagination brillante unie à une vivacité mordante dans la satire, un parfait bon sens aiguisé par beaucoup d’esprit naturel, une sincère piété et un zèle ardent pour le christianisme rationnel de Colet, sans intolérance à l’égard des anciennes croyances, un * amour passionné pour les chefs-d’œuvre littéraires du passé et enfin une grande largeur et une grande liberté d’esprit; c’est grâce à cet assemblage heureux de dons divers qu’ Érasme put faire pénétrer parmi les populations germaniques l’influence rénovatrice de Y Humanisme pendant sa longue vie de travail, qui commence a Paris et finit à Râle dans l’ombre et la tristesse.
Au moment où Colet revenait d’Italie, Erasme était jeune encore et relativement peu connu ; mais l’enthousiasme chevaleresque de l’époque éclate à chaque page dans les lettres qu’il écrivait de Paris, où il était venu étudier (I 199) : a Je me suis donné de toute mon aine à l’étude du grec; aussi, dès que j’aurai de l’argent, je m’achèterai des livres grecs, et ensuite quelques vêtements. « C’est faute de pouvoir aller en Italie qu’il vint à Oxford, le seul endroit en deçà des Alpes où, grâce aux leçons deGrocyn, il pouvait acquérir une solide connaissance du grec. A peine était-il arrivé que tout sentiment de regret disparut, a J’ai trouvé à Oxford tant de gens polis et instruits », écrivait-il, « que je ne tiens plus du tout à aller en Italie, sauf pour le plaisir de dire que j’y ai été. Lorsque j’écoute mon ami Colct, il me semble entendre Platon lui-même. Qu’y a-t-il de plus étonnant que la vaste érudition de Grocyn? de plus pénétrant, de plus exquis que le jugement de Linacrc? Où trouvê-t-on un caractère plus aimable, plus séduisant, plus heureux que celui de Thomas More? »
Mais ce mouvement intellectuel de l’humanisme s’étendait déjà bien au delà d’Oxford. Tenue en suspicion par le Roi, qui haïssait tout ce qui était vivant et indépendant, la Renaissance trouva un appui dans un des ministres de Henri VII.
L’archevêque Warham. — Rien •'qu’accablé souvent par les affaires d’Etat, l’archevêque Wa rham n’était pas simplement un homme politique; s’il fallait en croire les éloges dont Erasme l’a comblé pendant sa vie, on ne pouvait trouver un homme plus instruit que le primat, plus habile en
HENRI VI 11 (1509-1546)
affaires, d’humeur plus agréable, plus modeste, plus fidèle eu amitié ; c’est là, dira-t-on, un éloge qui vaut ce que valent d’ordinaire ces apologies d’hommes vivants ; peut-être, mais il serait difficile de douter de la sincérité d’Érasme en lisant le séduisant portrait qu’il a fait de Warham après que la mort avait, en l’enlevant, rendu toute flatterie inutile. Les lettres échangées entre le grand prélat et le savant errant de ville en ville, la simplicité et la bonne grâce de Warham, qui traitait son protégé sur un pied de parfaite égalité littéraire, bien qu’il lui donnât de nombreux témoignages de sa générosité, l’hommage rendu par Érasme en termes si magnifiques, dans la préface de son Saint Jérôme , à la piété éclairée de l’archevêque de Canterbury, justifient le jugement de tous les contemporains dignes de foi. La simplicité de la vie du primat contrastait étrangement avec le luxe de la noblesse. Il méprisait la pompe, les plaisirs sensuels, et n’aimait ni la chasse, ni les dés, qui étaient les passe-temps habituels des grands seigneurs. Une heure passée à lire un livre agréable, une tranquille causerie avec quelque visiteur lettré, rompaient la monotonie du cercle des affaires civiles et ecclésiastiques. Peu d’hommes, en un mot, réalisaient aussi complètement que Warham cet équilibre parfait des qualités intellectuelles et morales devant lesquelles devaient disparaître toutes lès anciennes distinctions sociales. Sa distraction favorite était de souper avec quelquesuns de ses savants visiteurs, s’amusant de leurs plaisanteries et ripostant par des saillies originales.
Mais le monde des lettrés trouvait mieux que cela à la table de l’arche- «vêque, sa bourse était toujours ouverte pour venir en aide à la pauvreté. « Si j’avais trouvé un tel patron dans ma jeunesse » , écrivait Erasme longtemps après, ce j’aurais pu aussi compter parmi les heureux de ce monde. » Grocyn conduisit lui-même Erasme en bateau pour la première fois, jusqu’à Lambeth, au palais de Warham, qui le fit s’asseoira sa table; leur liaison devint bientôt tout à fait intime malgré quelques légers désaccords au commencement. Le primat aimait Erasme, comme nous le dit celui-ci dans une lettre intime, avec la tendresse d’un père et d’un frère, et sa générosité dépassait celle de tous ses amis. H lui offrit une sinécure, et, sur son refus, il lui fit aussitôt une pension annuelle de mille couronnes. Lorsque Erasme se rendit à Paris, c’est Warham qui le rappela en Angleterre, et qui lui envoya cinquante angelots pendant son séjour à Cambridge, lorsque tous ses protecteurs le laissaient mourir de faim, réduit à se nourrir de bière aigre. ce Je voudrais que ce fût trente légions d’anges » , ajoute le vieillard en jouant sur les mots avec sa bonne humeur habituelle.
Henri VIII (1509-1546). — Jusqu’à l’avénement de Henri VIII, le petit groupe des érudits avait été tenu en suspicionpar la cour : mais, en 1509, il sembla « qu’un nouvel ordre de choses » , selon leur propre expression,
I/HU XfAlM LS ME (1509-1520).
allait commencer. Henri VIII avait à peine atteint sa dix-huitième année lorsqu’il monta sur le trône. D une beauté et d’une vigueur remarquables, habile au maniement des armes, il se distinguait aussi par son ardeur généreuse et par l’élévation de ses vues politiques. Il voulut, dès son avènement, porter remède aux abus et aux extorsions du gouvernement précédent. Empson et Dudley, les deux principaux instruments de la tyrannie de son père, furent envoyés à l’échafaud, et les droits de ses sujets furent protégés par la fixation d’un délai au delà duquel la couronne ne pouvait plus élever de revendication sur leurs biens. Jamais début de règne n’excita une plus vive attente que celui de Henri VIII. Pôle, son plus ardent ennemi, avoua plus tard qu’à cette époque « on pouvait concevoir de ce prince les plus belles espérances » .
Le nouveau roi déclara, dès l’abord, ses sympathies pour la rénovation scientifique et littéraire ; il était lui-même très-lettré, et avait, dans son enfance, excité l’admiration d’Erasme par son esprit naturel et ses connaissances. Le grand érudit retourna en toute liàte en Angleterre et laissa éclater son enthousiasme dans Y Eloge de la Folie , ce chant de triomphe sur la défaite du vieux monde d’ignorance et de bigotisme vaincu parla lumière et la science de ce nouveau règne. La Folie, dans cet amusant petit livre, coiffée du capuchon traditionnel et armée desa marotte, monte en chaire et daube sur les ridicules du jour, la superstition des moines, le pédantisme des grammairiens, le dogmatisme des docteurs des écoles, et la cruauté des chasseurs. Ce livre si amusant a été écrit chez More par passe-temps, pendant des heures de maladie.
A l’ironie d’Erasme venait se joindre lè sérieux de Colet. Celui-ci, appelé d’Oxford quatre ans auparavant au doyenné de Saint-Paul ( 15 10), était devenu le grand prédicateur du jour, le digne prédécesseur de Latimer par la simplicité et la force de ses sermons. Pour le succès de la nouvelle réforme, il fallait que la science pût se répandre insensiblement de proche en proche, en éclairant les consciences, et pour cela il fallait une tranquillité complète; or, le jeune roi, espoir des humanistes, ne soupirait qu’après une occasion de faire la guerre. Bien qu’on fût depuis longtemps avec la France sur un pied de paix, l’ Angleterre n’avait jamais abandonné ses prétentions ambitieuses. La France s’était vue quelques années auparavant menacée à deux reprises d’une invasion, et Charles VIII même n’avait pu conjurer le danger qu’en se soumettant à l’humiliation d’acheter la paix à des conditions exorbitantes. Mais l’habile politique du roi Louis XI, la disparition des grands feudataires de la couronne, l’introduction d’une puissante centralisation administrative, avaient élevé la France bien au-dessus des autres Etats de l’Europe. La puissance française n’était contre-balancée que par celle de l’Espagne, montée au rang de grande puissance grâce à l’union de la Castille et de l’Aragon. Elle devait sa grandeur non-seulement .à l’habileté de son roi Ferdinand,