L'HUMANISME ET L’ÉDUCATION
En Angleterre, l’influence de l'humanisme s’exerça Lien au delà du petit groupe de savants où il s’était trouvé circonscrit autrefois. Les grands dignitaires ecclésiastiques protégeaient ce mouvement intellectuel ; Langton , évêque de Winchester, prenait plaisir à examiner chaque soir les jeunes savants de son chapitre, et envoyait les plus distingués d’entre eux étudier au delà des Alpes. L’archevêque Warliam envoya Croke faire son éducation à Leipsick età Louvain; Cuthbert Tunstall et William Latimer, destinés à des fortunes si différentes, allèrent étudier ensemble à Padoue. Henri lui-même, s’il avait trompé les espérances des humanistes, n’en resta pas moins leur fidèle ami. A travers toutes les vicissitudes de son terrible règne, la cour de Henri VIII ne cessa pas d’être le foyer du mouvement littéraire ; son fils, plus tard Edouard VI, fut, dès l’enfance, versé dans les deux langues classiques; sa fille Marie écrivait des lettres latines d’un bon style ; Elisabeth, qui parlait français et italien aussi facilement que l’anglais, commençait sa journée par la lecture du Xouveau Testament en grec, des tragédies de Sophocle ou des discours d’Isocrate et de Démoslhène. Les ministres de Henri VIII, si différents de caractère, s’accordaient tous sur un point : la protection à accorder à la renaissance des lettres.
L’Humanisme et l’Éducation. — A peine la guerre était-elle finie que les novateurs entreprirent leur œuvre de réforme avec une énergie qui contrastait étrangement avec leur récent désespoir. L’élection de Léon X, le condisciple de Linacre, l’ami d’Erasme, semblait leur donner la direction de la chrétienté tout entière. On n’était plus au temps du turbulent et ambitieux Jules II, carie nouveau pape se déclarait formellement pour la paix universelle. « Léon » , écrivait un agent anglais à la cour de Home, en termes que l’avenir devait rendre bien significatifs, « voudrait favoriser les lettres et les arts, s’occuper de construire de nouveaux édifices et ne jamais entreprendre de guerre à moins de nécessité absolue. » L’Angleterre, sous le nouveau ministère de Wolsey, se tint à l’écart des luttes du continent, et semblait aussi résolue que Léon lui-même à la paix. Colet saisit cette occasion pour commencer la réforme de l’instruction publique par la fondation d’une nouvelle école de grammaire, près de Saint-Paul. La tendance religieuse de son fondateur nous est révélée par l’image de l’Enfant Jésus placée au-dessus de la chaire du professeur avec cette inscription : « Écoutez-le. » a Levez au ciel pour moi vos petites mains blanches » , écrivait le doyen à ses élèves en termes qui nous montrent quelle tendresse vraiment paternelle se cachait sous des dehors sévères, cc pour moi, qui prie Dieu pour vous. 73 Tous les plans d’instruction des réformateurs furent appliqués dans ce nouvel établissement. De nouvelles grammaires, composées tout exprès par Érasme et d’autres érudits, remplacèrent les vieux manuels. Lilly, étudiant d’Oxford qui avait appris le grec en Orient, fut
placé à la tête de rétablissement. Le but de Colet était d’unir renseignement d’une religion raisonnable à une bonne instruction classique, à l’exclusion de la logique scolastique. Les membres les plus bigots du clergé prirent bientôt l’alarme. « Il ne faut pas s’étonner « , écrivait More au doyen, « que votre école ait soulevé une tempête, car elle est connue ce cheval de bois où s’étaient cachés des Grecs armés pour détruire la barbare Trôie. » Mais le cri d’alarme du clergé ne fut pas entendu; non-seulement l’étude du grec pénétra dans toutes les écoles déjà existantes, mais l’exemple de Colet fut suivi par une foule d’imitateurs. On créa plus d’écoles de grammaire pendant les dernières années du règne de Henri VII 1 que dans les trois siècles précédents. Les écoles de grammaire d’Édouard VI et d’Élisabeth, en un mot le système d’éducation secondaire qui changea à la fin du seizième siècle la face même de l’Angleterre, lurent le résultat direct de la fondation de Colet à Saint-Paul.
Les Grecs armés de Thomas More trouvèrent encore un plus vaste champ d’activité dans la réforme de l’instruction supérieure. L’influence de l’humanisme fut comme un souffle divin ranimant des ossements desséchés. Érasme nous raconte ce qui se passa à Cambridge, où il fut quelque temps professeur de grec : « Moins de trente ans auparavant on n’enseignait que les Parva Logicalia d’illexaudre, vieille collection d’exercices tirés d’Aristote, et les Quœsliones , de Scot. Avec le temps, on y ajouta quelques études plus profitables, les mathématiques par exemple, un Aristote nouveau, ou en tout cas considérablement rajeuni, et la connaissance des lettres grecques. Quel en fut le résultat? L’Université est maintenant si florissante qu’elle peut être comparée aux meilleures d’Europe. » Latimer et Croke revinrent d’Italie pour continuer à Cambridge l’œuvre d’Érasme, que protégeait Fisher, évéque de Rochester, l’un des meilleurs humanistes de son temps.
La Renaissance rencontra à Oxford une plus vive opposition. La lutte ressemblait à une querelle (le gamins, où amis et adversaires de l’humanisme prenaient parti comme les Grecs et les Troyens. Le Roi lui-même fut obligé de faire venir à Woodstock un des plus ardents adversaires des nouvelles études, et d’imposer silence aux déclamations furibondes qu’il débitait du haut de la chaire de l’Université. Le prédicateur allégua qu’il était poussé par Y Esprit, a Oui » , répliqua le Roi, « par l’Esprit... de folie, non de sagesse. » Même à Oxford, la lutte ne dura pas longtemps. L’évèquc (le Winchester, Fox, établit le premier cours de grec dans son nouveau collège de Corpus Christi, et plus tard un professeur titulaire de grec y lut établi par le Roi (1520). « Les étudiants » , écrivait un témoin oculaire, « sè jettent sur la littérature grecque et supportent les veilles, le jeûne, le travail forcé, la faim même, pour en acquérir une connaissance aussi complète que possible. » Enfin, Wolsey fonda le Collège Cardinal (aujourd’hui Christ Churcli), invita les plus illustres savants d’Eu-
rope à y enseigner, et promit d’obtenir pour la bibliothèque la copie de tous les manuscrits du Vatican.
L’Humanisme et l’Église. — Colet avait été le premier à réformer l’éducation anglaise; il fut aussi un des premiers à entreprendre la réforme du clergé. Warham continuait à accorder aux novateurs sa ferme protection, et c’est sur son invitation que Colet présenta à l’assemblée du clergé une adresse rédigée en termes sévères, où il exposait l’idéal religieux de l’humanisme. « Je voudrais « , s’écriait le fougueux prédicateur, « que vous puissiez une fois pour toutes vous rappeler votre nom et votre profession, et prendre à cœur la réforme de l’Eglise. Jamais la chose n’a été plus nécessaire, et jamais l’état de l’Église n’a demandé des efforts plus énergiques. » « Vous êtes troublés par les hérétiques » , poursuit-il, ce mais
aucune hérésie n’est aussi fatale pour nous et pour le peuple tout entier, que la vie débauchée et coupable du clergé. C’est là la pire des hérésies. » La réforme des évêques doit précéder celle du clergé, et la réforme du clergé amènera bientôt un réveil religieux dans la nation tout entière. Plus de cumul des bénéfices, plus de luxe et de mondanité dans le monde ecclésiastique! Les prélats doivent être des prédicateurs infatigables, se tenir éloignés de la cour et travailler dans leurs propres diocèses. Il faut prendre bien garde de ne choisir et de n’ordonner prêtres que des hommes tout à fait dignes} il faut les forcer à la résidence, et le niveau moral du clergé sera bientôt plus élevé. Il est^ évident que Colet ne tendait pas à une réforme doctrinale, mais à un changement de mœurs; il ne songeait pas à une révolution qui pût arracher les vieilles superstitions qu’il méprisait, mais à une régénération spirituelle qui les ferait certainement disparaître. Il fut cependant accusé d’hérésie, mais W arliam, repoussa dédaigneusement cette calomnie, et Henri lui-même, à qui l’on avait dénoncé Colet, recommanda au prédicateur d’aller hardidiment de l’avant. « Que chacun ait son propre docteur » , disait le jeune Roi, « et protège qui il voudra; pour moi, c’est cet homme-là qui est mon docteur. »
Ce qui est plus remarquable encore que la protection accordée à Colet par Warham, ce sont les encouragements qu’il prodigua à l’œuvre d’Erasme. L’édition des OEuvres de saint Jérôme avait été entreprise siales conseils de Warham, pendant le. séjour d’Érasme à Cambridge, et elle parut avec une dédicace à l’archevêque primat. Le fait seul qu’ Érasme ait pu obtenir la protection de Warham pour une œuvre qui ramenait les théologiens dans le chemin de la saine'critique biblique, et qu’il ait eu la liberté de s’expliquer aussi franchement dans sa préface, montre à quel point le primat sympathisait avec les plus nobles efforts des novateurs. Jamais l’esprit de libre recherche n’avait si hardiment pris position contre le principe d’autorité. « Les synodes, les décrets, et même les conciles » ,
disait Érasme, « ne sont en aucune manière, selon moi, le meilleur moyen de réprimer l’erreur, à moins que la vérité ne dépende entièrement de l’autorité ; au contraire, plus il y a de dogmes, plus il naît d’hérésies. Jamais la foi chrétienne n’a été plus pure, ou moins altérée, que lorsque le monde se contentait d’un seul Credo , le plus simple de tous. » Il est remarquable de voir un pareil appel de la raison et de la science contre le flot toujours montant des confessions de foi qui devaient bientôt inonder la chrétienté, telles que la Confession d’Augsbourg, le Credo du pape Pie, le Catéchisme de Westminster et les Trente-Neuf Articles.
Les principes mis en avant par Erasme dans la préface de son Saint Jérôme furent exposés avec plus de force et de clarté encore dans un ouvrage sur lequel repose toute la réforme du seizième siècle, l’édition du Nouveau Testament grec, qu’il avait aussi commencée à Cambridge, et dont la publication est due aux encouragements et aux secours des savants anglais. C’est un défi hardi à la théologie orthodoxe. La Vulgate latine, universellement acceptée par l’Eglise, est mise de côté par Érasme, qui, sans s’inquiéter des dogmes reçus, ne prend pour base de sa méthode d’interprétation que le sens littéral du texte. Son but est le même que celui de Colet dans ses leçons d’Oxford : substituer le Christ à l’Eglise, mettre à la place de l’enseignement des théologiens les paroles mêmes du fondateur du christianisme. Pour lui, la valeur des Evangiles consiste surtout dans la vie et la réalité qu’ils donnent à la personne du Christ. « L’eussions-nous vu de nos propres yeux 75 , dit-il, a nous n’aurions pas une connaissance aussi intime du caractère du Christ qu’en lisant les Évangiles. Là, il nous apparaît parlant, guérissant les malades, mourant sur la croix et ressuscitant devant nos yeux. » Toutes les superstitions de la religion du moyen âge s’évanouirent devant ce culte de la personne même de Jésus-Christ. « Si l’on nous montrait n’importe où l’empreinte des pieds de Jésus, nous nous agenouillerions pour les adorer. Pourquoi ne vénérerions-nous pas aussi son image dans ces livres, où il vit et respire? Nous couvrons d’01* et de pierreries, par amour de lui, des statues de bois et de pierre qui ne nous donnent que la représentation matérielle de son corps, tandis que dans ces livres, c’est son esprit divin qui revit pour nous. » De même l’enseignement direct du Christ doit remplacer les mystérieux dogmes du moyen âge prêchés par les prêtres, k « comme si le Christ avait jamais enseigné de pareilles subtilités » , s’écrie Erasme, « subtilités qui peuvent à peine être comprises par quelques théologiens; 011 dirait vraiment que la puissance de la religion chrétienne vient uniquement de ce que les hommes ne la comprennent pas ! Je conçois » , ajoute-t-il avec sa mordante ironie, « que les mystères d’état restent cachés à tous les yeux, mais le Christ demande que ses mystères soient mis en pleine lumière. « Ce n’est que par la diffusion, la vulgarisation de l’enseignement du Christ qu’un christianisme régénéré peut, selon lui, être fondé.
THOMAS AI OHE.
Avec l’approbation tacite du primat de l’Église, qui depuis les temps de Wyclif considérait la traduction et la lecture de la Bible en langue vulgaire comme un crime digne du bûcher, Érasme déclare publiquement qu’il veut rendre la Bible accessible à tous et compréhensible pour tous : « Je voudrais que la plus faible femme pût lire les Évangiles et les Épitres de saint Paul, qu’ils fussent traduits dans toutes les langues, et compris nonseulement des Ecossais et des Irlandais, mais meme des Sarrasins et des Turcs. La première chose à faire pour cela est de les rendre intelligibles au lecteur. Je désire ardemment voir le jour où le laboureur chantera des psaumes en poussant sa charrue, où le tisserand marmottera des versets tout en faisant voler sa navette, où le voyageur, enfin, charmera la* longueur du chemin en lisant les récits bibliques. »
Le Nouveau Testament d’Érasme devint le sujet des conversations du jour; la cour, les universités, toutes les maisons particulières où avait pénétré l'esprit nouveau, le lisaient, le discutaient. Warham osa nonseulement exprimer tout haut son approbation pour ce hardi langage, mais encore passer l’ouvrage et d’évèque à évêque » , comme il l’écrit à Érasme. Le plus influent de ses coadjuteurs, l’évêque Fox, de Winchester, déclarait que la traduction seule valait dix commentaires, et Fisher de Rochester, le plus instruit de tous, recevait Érasme dans sa propre maison.
Thomas More. — Malgré la hardiesse de ces débuts pleins de promesses de Phumanisme, en ce qui concerne la réforme de l’éducation et de la religion, aucun des novateurs ne s’éleva aussi haut que Thomas More dans les spéculations politiques et sociales. Dès son enfance, lorsqu’il demeurait encore chez l’évêque Morton, Thomas More avait déjà donné les plus hautes espérances : « Ce garçon qui nous sert à table » , disait souvent le vieil archevêque, a deviendra un homme remarquable. Qui vivra verra. » Nous avons déjà vu quel charme il exerça sur Colct et Erasme à Oxford par son étonnante érudition et la douceur de son caractère; et tout jeune encore, à peine sorti de l’Université, More était connu dans toute l’Europe comme l’un des chefs du nouveau mouvement intellectuel. Cette figure irrégulière et fine, ces yeux gris et vifs, ces lèvres minces et mobiles, cette chevelure brune tombant sur le front, cette attitude, ce costume négligés, que Holbein a fixés sur la toile, nous révèlent toute l’àme de cet homme si actif, insatiable de connaître et de comprendre, son esprit âpre et caustique, son tempérament bizarre et mélancolique où des accès de larmes ou de rire révélaient et voilaient tour à tour le fond sérieux et tendre de sa nature. More représente, ainsi que Colet, le côte religieux de la Renaissance, mais avec plus de grandeur, et avec des formes plus douces et plus aimables. Ce jeune étudiant en droit, qui se moquait de la superstition et de l’ascétisme des moines, portait un cilice sur sa chair, et se préparait par de rigoureuses pénitences à obtenir une cellule chez les Char-
L’HUM ANISiM E (I5C0-1520).
tr eux. C’est la même tendance qui lui fit vouer une admiration particulière au disciple de Savonarole, Pic de la Mirandole, et non aux joyeux et voluptueux adeptes de la Renaissance italienne. Libre penseur aux yeux des bigots qui Pécoutaient exposer ses spéculations hardies, on voyait son œil briller et sa lèvre trembler lorsqu’il parlait avec ses amis du ciel et de la vie future. Lorsqu’il entra dans les fonctions publiques, ce fut à condition « de pouvoir servir Dieu d’abord et ensuite le Roi » . Mais rien dans ses manières n’annonçait un moine on un reclus. Tout l’éclat et la liberté d’allures des humanistes semblaient s’être incarnés dans ce jeune savant aux manières séduisantes, à la conversation animée et .semée de traits mordants, passionné pour la musique et la lecture, aimant à agiter des paradoxes et à lancer des plaisanteries sur les moines, plein d’un enthousiasme tout juvénile pour la liberté.
É’événement devait bientôt prouver que cette gaieté extérieure cachait la résolution d’une conscience inflexible. Tandis que les érudits florentins qui avaient écrit force déclamations contre la tyrannie adulaient à l’envi les Médicis, tyrans de leur patrie, Thomas More, à peine entré au Parlement, contribuait, en prononçant quelques paroles vives et nettes, au rejet d’une demande injuste de subsides proposée par Henri VII : « Un blancbc c a contrarié les projets du Roi « , disaient les courtisans, car More avait à peine vingt-six ans. Pendant le reste du règne de Henri VII, Thomas More fut obligé de rester éloigné de la vie publique. Mais cette retraite eut peu d’effet sur sa dévorante activité. Il devint immédiatement une des lumières du barreau, et publia sa Vie cT Edouard V, qui est le premier ouvrage écrit en bonne prose anglaise, claire et précise, exempte d’archaïsmes et de pédantisme classique.
Ses rêves d’ascète firent bientôt place aux joies domestiques. C’est en jetant les yeux sur l’intérieur de sa maison à Clielsea, que l’on comprend l’admiration débordante d’Erasme pour More. Le plvis grand plaisir du jeune mari était d’instruire la jeune fille qu’il avait choisie pour femme, de lui enseigner la littérature et la musique. La réserve que les mœurs du temps exigeaient entre parents et enfants n’existait pas dans les rapports de Thomas More avec les siens. Il se plaisait aies instruire, et leur donnait envie d’en savoir toujours davantage en leur montrant les médailles et les curiosités réunies dans son cabinet de travail. Il aimait leurs jeux et leurs animaux favoris, et on le vit emmener au jardin de graves savants et des hommes d’Etat, pour voir les niches à lapins de ses filles et pour admirer les tours de leur singe. « Je vous ai souvent donné des baisers » , leur écrivait-il, un jour, en jolis vers souriants, pendant une de ses missions politiques à l’étranger, « mais presque jamais des coups de fouet. »
L’ avènement de Henri VIII le rappela à la politique active. C’est chez lui qu’Erasme écrivit son Eloge de la Folie, dont le titre latin, Morice Encomium, faisait malicieusement allusion à Rhumeur souvent extravagante de
LUTOPIE.
Thomas More qu’il goûtait beaucoup. « More» , nous dit son descendant, u fit autant d’efforts pour se tenir éloigne de la cour que d’autres en font pour s’y introduire. » Le jeune souverain trouvait tant de charmes à sa conversation « qu’il pouvait à peine obtenir une fois par mois un congé pour retourner chez lui auprès de sa femme et de ses enfants chéris ; aussi sa nature, peu à peu, changea complètement, et sa gaieté disparut» .More partagea le désappointement de ses amis en voyant éclater tout à coup l’humeur guerrière chez Henri VIII, mais la paix le ramena à la cour; il fut attaché au service du Roi et entra très-avant dans sa confiance comme conseiller et diplomate.
L’Utopie. — C’est pendant une de ses missions diplomatiques que More suppose avoir entendu parler du royaume d’Utopie : « Un jour, après la messe, comme je sortais de Notre-Dame, l’église la plus belle, la plus riche, la plus curieuse et la plus fréquentée d’Anvers, et me rendais à mon logis, je vis, par hasard, mon ami Pierre Gilles causant avec un étranger déjà avancé en «âge, la figure bronzée par le soleil, la barbe longue, un manteau jeté avec une certaine grâce sur les épaules, et qu’à son costume je reconnus pour être un marin. » C’était un matelot, ancien compagnon d’Améric Vespuce pendant ses voyages, « dont le récit imprimé est maintenant dans toutes les mains » , ajoute More. Sur l’invitation du diplomate, il se rendit avec lui dans sa maison; et là, assis dans le jardin sur un banc de gazon, il lui conta ses merveilleuses aventures, quand il errait sous les tropiques après avoir été abandonné dans le Nouveau Monde par Améric Vespuce, et son séjour au royaume d’Utopie ou de « Nulle Part » . More a résumé dans ce merveilleux livre le fond même des idées nouvelles. Jusqu’alors le mouvement intellectuel avait été tout théologique et érudit; les plans de réforme avaient touché presque exclusivement aux lettres et à la religion. Mais Thomas More, avec cette liberté d’esprit qui avait déjà ébranlé les anciennes formes d’éducation et de foi, se tourna vers la politique et s’attaqua à la société. Détachant ses yeux d’un monde où quinze cents ans de christianisme n’avaient produit que des injustices sociales, l’intolérance religieuse et la tyrannie politique, le philosophe humoriste contemple un royaume imaginaire, où, grâce aux seuls efforts de l’homme, régnent la sécurité, l’égalité, la fraternité et cette liberté qui semble devoir être le but suprême même de toutes les sociétés. C’est en voyageant ainsi dans le pays des rêves de la raison émancipée, que More touche à tous les grands problèmes qui se posent devant le monde moderne, les problèmes du travail, du crime, de la conscience et du gouvernement.
Le fait seul d’avoir vu et examiné toutes ces questions prouve la pénétration de son intelligence, et son originalité éclate surtout dans les solutions qu’il donne à ces diverses questions. Au milieu de beaucoup de
pures rêveries d’une exubérante imagination ou des réminiscences des utopistes du temps passé, il se trouve souvent que les plus importantes découvertes politiques et sociales de notre temps ont été anticipées sur certains points par le génie de Thomas More; par exemple, sur la question du travail, il est même en avance sur les idées de nos contemporains. Le système social tout entier lui semble « une conspiration du riche contre le pauvre » . Les lois économiques ne sont pour ainsi dire que la légalisation de l’injustice, a Le riche, dit-il, s’efforce de rogner sur le salaire du pauvre, soit par des fraudes personnelles, soit par des mesures législatives et générales, de sorte que les abus déjà existants, (car c’est un abus que ceux qui donnent le plus à l’État soient les moins rémunérés) sont encore aggravés par les lois de l’État. « Il en résulte que l'existence de la classe agricole est devenue « si misérable que la vie d’une bête des bois semble plus enviable » . Jamais on n’avait entendu un tel cri de pitié, une telle protestation contre la tyrannie agraire et industrielle, établie par l’ordonnance des ouvriers depuis l’époque de Pierre le Laboureur.
Thomas More abandonne avec joie la description de l’état de la chrétienté pour parler de sa chère Utopie . Ici, le but de la législation est le bien-èire social, industriel, intellectuel et religieux de la communauté en général et surtout de la classe laborieuse, seule base solide d’une république bien ordonnée. La, on avait songé à assurer par les lois l’aisance de l’ouvrier; les biens étaient communs, mais chacun devait travailler. La journée de travail était fixée à neuf heures, comme le demandent les artisans de nos jours, pour que les ouvriers pussent s’instruire, « car c’est une des conditions esscnl ielles du bonheur public que d’avoir quelques heures de loisir pour réfléchir et orner son esprit « . Aussi, tandis qu’en Angleterre la moitié de la population ne savait pas lire sa langue maternelle, chaque enfant d’Ltopie était soigneusement instruit. On ne négligeait pas non plus les côtés matériels de la vie. « Les maisons autrefois étaient trèsbasses et assez semblables à nos plus pauvres collages ou aux liuttes des bergers faites tant bien que mal avec du bois grossier, des murs de boue et des toits de chaume (allusion transparente aux maisons de Londres connues pour leur saleté, et qui étaient des foyers d’épidémie). Mais on eu était enfin venu à Utopie à voir l’influence que peut avoir une hygiène générale, bien entendue, sur la moralité publique, quand on répand partout l’air, la lumière, l’aisance, la propreté. » Les rues étaient larges de vingt pieds, les maisons entourées de vastes jardins ; elles étaient à plusieurs étages, bâties sur un modèle riche et élégant avec des murs extérieurs de pierres dures, de plâtre ou de briques, et doublés àl’intérieur par du bois de construction. Les toits étaient plats, recouverts de plâtre de si bonne qualité qu’il était inattaquable au feu et plus résistant que le plomb. I)cs vitres aux fenêtres empêchaient le vent de pénétrer dans les maisons; c’est ce qu’il y avait de plus commun, mais on trouvait aussi des