L’UTOPIE
carreaux de fine toile trempée dans de l’huile et de l’ambre. Ils ont deux avantages, ils éclairent beaucoup plus et garantissent mieux du vent que les autres.
On trouve ce même esprit de progrès et de prophétie dans tout ce que Thomas More dit du châtiment des criminels. Selon lui, prévenir le crime vaut mieux que le punir, ce Si vous souffrez que les gens du peuple soient mal enseignés et corrompus dès l’enfance, et si vous les punissez lorsqu’ils sont arrivés à l’àge d’homme pour des crimes qu’ils ont pour ainsi dire sucés avec le lait, qu’est-ce, sinon faire des voleurs et les châtier ensuite? » 11 fut le premier à plaider pour que le châtiment fût proportionné au délit et à stigmatiser l’excès de cruauté dans les pénalités.
« Un simple larcin n’est pas une offense assez grave pour entraîner la mort. 7? Si un voleur et un meurtrier sont sûrs d’être punis de même, c’est un encouragement pour le voleur à s’assurer la possession de son larcin par un meurtre : « Au lieu d’effrayer les voleurs, nous ne faisons que les encourager à tueries braves gens. « Le but du châtiment n’est-il pas d’extirper le vice et de moraliser l’homme. More conseille d’agir de telle façon avec les criminels qu’ils ne puissent faire autrement que a de se convertir au bien et de tâcher de réparer le reste de leur vie le mal qu’ils ont fait auparavant « . Surtout, il demande que les châtiments n’enlèvent pas au criminel tout espoir de recouvrer plus tard sa liberté en donnant des gages de son désir de vivre dorénavant en honnête homme et en bon citoyen. 11 n’est pas exagéré de dire que les grands principes posés par More sont ceux-là mêmes qui ont inspiré toutes les réformes * introduites au dix-neuvième siècle dans la législature criminelle.
Quant aux questions religieuses, il s’y montre plus encore en avance sur tous ses contemporains. Si les maisons d’ Utopie ne ressemblaient guère aux intérieurs anglais où les os des repas pourrissaient sur le fumier qui couvrait le plancher, où la fumée s’élevait en spirales jusqu’aux poutres du plafond, et oùle vent gémissait à travers les fenêtres sans vitres; si sa législation pénale ne ressemblait guère à ces forêts sinistres de potences qui s’élevaient sous le ciel d’Angleterre , la religion d’Utopie forme un contraste encore plus frappant avec le christianisme du seizième siècle. Elle repose entièrement sur la nature et la raison. Dieu en créant l’homme a voulu son bonheur; aussi est-ce manquer de reconnaissance envers le Tout-Puissant que de se refuser à jouir des plaisirs de ce monde, à moins que ce ne soit dans l’intérêt commun. Le christianisme a déjà pénétré en Utopie, mais on y trouve peu de prêtres; la famille est le grand centre religieux, et a son chef pour confesseur. Ce qui est plus singulier encore, c’est que là le christianisme vit en paix avec les vieilles religions. More avait compris et proclamé, plus de cent ans avant Guillaume d’Orange, le grand principe de la tolérance religieuse : tout individu est libre au royaume d’Utopie de suivre l’église qui lui convient, et si les athées
sont privés de tout emploi public, ce n’est pas pour punir leur hérésie, mais parce que cette conception philosophique, dégradante pour l'humanité, les rend incapables d’exercer avec dignité les fonctions gouvernementales. Ils n’étaient passibles d’aucune peine, car les Utopiens étaient persuadés que « l’homme n’est pas libre de croire ce qu’il veut» . « La religion ne doit être propagée que par la persuasion, non par l’insulte et la violence. » Tandis que chaque secte célébrait à part ses rites particuliers, fous se réunissaient dans un temple commun et très-spacieux pour adorer Dieu; la foule, vêtue de blanc et groupée autour d’un prêtre couvert d’un vêtement magnifique fait de plumes d’oiseaux, chantait des hymnes et récitait des prières acceptables pour toutes les croyances. Ce culte en commun avait pour objet de prouver que la liberté de conscience peut se concilier avec l’unité religieuse.