‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 183 sur 255 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'Humanisme et la Réforme. — « Il y a plusieurs choses dans la république d’Utopie que je désire plus que je n’espère voir adopter chez nous. » C’est sur ces mots profondément ironiques que More termine le grand ouvrage qui résume pour ainsi dire les rêves des novateurs. Le& plans de réforme sociale, politique et religieuse destinés à être réalisés plus tard dans le cours des siècles, se heurtaient à toutes les idées de son temps. Au moment où More plaidait la cause du pauvre contre le riche, de scandaleuses exactions exaspéraient jusqu’au désespoir le mécontentement de la classe agricole ; tandis qu’il poursuivait de ses sarcasmes le fétichisme monarchique, le despotisme s’organisait en système politique; entin la publication de ses pages éloquentes sur la tolérance religieuse et sur la largeur d’esprit du vrai chrétien coïncidait, à un an près, avec le début de la lutte entre la réforme et la papauté.

u Ce Luther est vraiment un beau génie 75 , dit Léon X en riant, en apprenant qu’un certain professeur allemand avait cloué sur les portes de l’église de Wittemberg une protestation contre l’abus des indulgences, c'est-à-dire contre le droit du Pape de faire remise de certaines pénitences infligées par l’Eglise en expiation des péchés (1517). Cette « querelle de moines » , comme on l’appelait dédaigneusement à Rome, prit bientôt de formidables proportions. Tout d’abord Luther s’était « jeté aux pieds du Pape » et avait reconnu sa voix comme celle de

1 Sources : Chronique de Hall, historien du temps d’Edouard VI qui a etc copié par Grafton et suivi fidèlement par Holinshed dans tout ce qui a rapport au règne de Henri VIII. Pour bien connaître V administration de YVolsoy, il faut lire les admirables préfaces que AI. Brewer a mises en tête des Letters and Ccilendars of State papers of the reign of Henry VIII, l’inventaire des papiers d’Etat relatifs aux affaires anglaises qui se trouvent dans les Archives de Venise, par M. Brown, et l’inventaire des lettres, dépêches et papiers d’État relatifs aux négociations de l’Angleterre avec i’Espagne, qui se trouvent aux Archives de Simancas, par M. Bergen roth. Sur IVolsey , 011 peut consulter les biographies de Cavendish, camérier du cardinal de Fiddes (Londres, 1724) et de Galt. Cette dernière a eu plusieurs éditions.

Christ (1518); mais à peine Léon X eut-il confirmé la doctrine des indulgences que le moine révolté en appela au futur concile. Deux ans plus tard la rupture était complète ; une bulle papale condamnant formellement les erreurs du réformateur (1520) resta sans effet et fut publiquement livrée aux flammes par Luther lui-même. Une seconde sentence du Pape le chassa du giron de l'Eglise, et bientôt après il se vit mettre au ban de l’Empire : « Me voici ; je ne puis agir autrement » , répondait-il à la diète de Worms (1521) aux objurgations de Charles-Quint qui voulait l’obliger à se rétracter, et il se réfugia daüs un château situé dans la foret de Tliuringe, d’où, protégé par l’Electeur de Saxe, non-seulement il dénonçait les abus de la papauté, mais il attaquait la papauté elle-même. Les hérésies de Wyclif étaient ressuscitées; il lança de sa retraite et répandit au loin dans le monde, grâce à l’imprimerie, de vigoureux pamphlets, où l’infaillibilité et l’autorité du Pape, la vérité des doctrines de l’Eglise de Rome et l’efficacité de son culte étaient niées énergiquement et impitoyablement raillées. L’ancienne rancune de l’Allemagne contre le pouvoir oppressif de Rome, l’indignation de toutes les âmes honnêtes contre la mondanité et la corruption de l’Eglise, le dégoût des humanistes pour la superstition et l’ignorance régnantes, s’unirent pour assurer à Luther une immense popularité et la protection des princes du nord de l’Empire.

En Angleterre, sa protestation n’avait éveillé tout d’abord aucun écho; elle n’eut pour effet que de faire renaître l’ancien esprit de persécution. Les œuvres de Luther furent solennellement brûlées à Saint-Paul; on ordonna de livrer tous les écrits suspects d’hérésie, et l’on redoubla de zèle dans les cours ecclésiastiques contre les hérétiques. Le jeune roi, fier de sa science théologique, qui surpassait celle de tous les souverains d’Europe, entra dans la lice contre le moine saxon avec sa Défense des sept sacrements , qui lui valut de Léon X le titre de défenseur de la foi.

Luther y fit une insolente réponse qui fit descendre Thomas More et Fisher dans la lice.

Jusqu’alors le réformateur avait eu pour lui les humanistes, bien qu’il les eût souvent blessés par ses intempérances de langage; Érasme avait plaidé en sa faveur auprès de l’Empereur; Ulrich de Hutten s’était uni à lui pour lancer contre les moines des satires et des invectives aussi violentes que les siennes. Mais l’esprit de la Renaissance était encore plus antipathique au génie de Luther que le catholicisme lui-même ; le réformateur de M/ittemberg se détournait avec horreur de ce rêve d’un nouvel âge d’or réalisé uniquement par le progrès des lettres et le développement de l’intelligence, la force des vertus humaines. 11 n’avait presque aucune sympathie pour le mouvement intellectuel de son temps, dédaignait la raison au moins autant que n’importe quel papiste; le mot seul de tolérance lui faisait horreur, et, s’il avait été amené par toutes sortes de motifs moraux et intellectuels à désavouer le système de l’Église catho-

jiquc romaine, ce n’était que pour y substituer une autre doctrine presque aussi complexe et prétendant à la même infaillibilité. Abaisser la nature humaine, c’était ébranler le fondement même de l’humanisme; à peine Érasme se fut-il mis en avant pour le défendre, que Luther déclarait l’homme fatalement esclave du mal par suite du péché originel et incapable par lui-même de découvrir la vérité et d’arriver à la vertu. Une pareille doctrine non-seulement refusait toute piété et toute sagesse à l’antiquité classique, à qui l’humanisme empruntait ses larges conceptions sur la vie et le monde, mais elle humiliait la raison elle-même, c’est-à-dire ce qui devait, d’après More et Erasme, régénérer à la fois la science et la religion.

Ce réveil inattendu de l’esprit purement théologique et dogmatique qui divisait la chrétienté en camps opposés et anéantissait tout espoir d’union et de tolérance, était particulièrement odieux à Thomas More, qui en avait immédiatement prévu toutes les conséquences. C’est à peine si l’on reconnaît le séduisant, le charmant, l’aimable Thomas More d’Erasme, dans sa violente réplique au grossier pamphlet de Luther contre Henri VIII ; Fisher se montra plus modéré dans sa réponse et réfuta sérieusement son adversaire; mais le divorce de la Réforme et de l’humanisme était définitif (1521).

Wolsey. — Les rêves politiques de l’état d’Utopie ne devaient pas être réalisés de sitôt. Au moment où la. paix venait d’être conclue entre l’Angleterre et la France, Wolsey montait rapidement au faite du pouvoir. Thomas Wolsey, fils d’un riche bourgeois d’Ipswicli, devenu chapelain royal, fut appelé par l’évêque Fox, à la mort de Henri VII, à prendre part au maniement des affaires publiques. Scs capacités extraordinaires lui valurent les bonnes grâces de son jeune souverain plus encore que les concerts, les bals et les fêtes splendides que ses ennemis lui ont tant reprochés. Le nouveau favori devint bientôt premier ministre (1515). Le ressentiment de Henri contre la perfidie de Ferdinand rompit l’alliance espagnole, si précieuse aux yeux de son père et de ses ministres, et qui lui avait coûté de l’argent et des hommes sans aucun résultat sérieux. La retraite de Fox laissa le champ libre à Wolsey, dont la politique ne ressemblait en rien à celle de ses prédécesseurs. L’attitude bienveillante de l’Angleterre enhardit François Ier à tenter de nouveau la conquête de la Lombardie, et la victoire de Marignan n’éveilla chez Henri VIII aucune jalousie, bien que Wolsey, par des subsides et de secrètes négociations avec les ennemis du roi de France, eût pris ses mesures pour l’empêcher d’aller plus loin que le Milanais.

L’alliance française avait une signification toute pacifique, et l’on sait que pendant toute sa carrière politique le but de Wolsey a toujours été de tenir l’Angleterre en dehors des guerres du continent. La paix ranima les

espérances des humanistes; elle permit à Colet de réformer l'éducation, à Érasme d’entreprendre la régénération de l’Église, à Thomas More de fonder pour ainsi dire une nouvelle science politique. Mais cette période de paix fut fatale à la liberté anglaise. C’est à quoi More fait allusion en maint endroit de son Utopie ; il constate, avec une amère ironie, les progrès du despotisme; ce n’est qu’au pays d’Utopie « qu’un souverain est révocable sur le simple soupçon d’aspirer à la tyrannie » . Eh Angleterre, remarque le grand jurisconsulte, l’asservissement se fit graduellement, au moyen des lois : « On ne manquera jamais de prétextes pour faire pencher la balance en faveur du Roi; s’il n’a pas le droit pour lui, il aura du moins la lettre de la loi; a défaut d’une interprétation littérale, on prendra une interprétation forcée; si tout texte de loi fait défaut, c’est au nom de la prérogative royale que les juges consciencieux feront taire toute autre considération. »

Nous sommes émerveillés, en lisant ces lignes, de voir avec quelle précision Thomas More indique à quels expédients les tribunaux devaient recourir au profit du despotisme, jusqu’au jour où, à l’occasion du Ship - Money , ils comblèrent la mesure par leur servilité vis-à-vis de Charles 1er. A l’appui de ces expédients juridiques, on alléguait les grands principes d’absolutisme qui faisaient insensiblement leur chemin dans les esprits, un peu par imitation des monarchies du continent, un peu par l’effet du sentiment de l’insécurité sociale et politique, et aussi par suite de la situation isolée et suprême faite à la royauté. « On part de ce principe » , dit encore hardiment Thomas More, « que le Roi ne peut rien faire d’injuste, quand même il le voudrait, car il peut disposer non-seulement des biens, mais de la personne même de ses sujets ; et ceux-ci n’ont droit qu’à ce que la bonté du Roi veut bien leur laisser. » Ces maximes devinrent chez YVolsey des principes de gouvernement, il écarta tout obstacle à la volonté royale au Conseil d’Etat, en concentrant entre ses mains toute l’autorité, ce qui annihilait pour ainsi dire le rôle des nobles et des prélats. La direction des affaires étrangères et du ministère de l’intérieur reposait aussi entièrement sur lui; il était déjà comme chancelier à la tête de la justice, et son élévation à la dignité de légat le rendit tout-puissant dans l’Église. Malgré l’énorme responsabilité qu’il avait assumée, il se montra aussi intelligent que consciencieux dans l’accomplissement de sa tache; très-économe des deniers de la couronne, il expédiait chaque jour un nombre considérable de dépêches qu’il revoyait toutes avec soin ; en un mot, de l’aveu même de More, son ennemi juré, il dépassa de beaucoup l’attente générale. La Cour de Chancellerie se trouva bientôt si accablée d’occupations à cause de son double caractère de tribunal et de ministère, qu’on fut obligé de créer, pour la décharger, plusieurs tribunaux inférieurs. L’un d’eux existe encore, celui du Directeur des Archives { Master of the Rolls).

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