LES GRIEFS DE LA CLASSE AGRICOLE
comtés exigèrent une dîme des laïques et un quart du clergé : « 11 y a partout du mécontentement et des murmures parmi le peuple » , écrivait 1T archevêque Warliam à la cour. « Si nous nous soumettons à cette commission « , disaient les gentilshommes campagnards du pays de Kent,
« nous aurons des charges plus lourdes encore que les Français euxmêmes, et c’en sera fait de notre liberté. » L’instinct politique, souvent si vif chez le peuple, lui faisait comprendre que de cette question du vote de l’impôt dépendait la liberté même de l’Angleterre. Le clergé se mit à la tête du mouvement; les prédicateurs dénoncèrent du haut de la chaire ces commissions comme contraires aux libertés du royaume, et déclarèrent que le Loi ne pouvait toucher aux biens de ses sujets sans la sanction de la loi. L’irritation devint si menaçante parmi le peuple que Wolsey plia devant Forage et offrit de s’en remettre à la générosité de chacun ; mais on lui rappela le décret de Richard III qui traitait d’illégale toute demande de don gratuit; les bourgeois de Londres refusèrent de payer, et les commissaires furent chassés du comté de Kent. Les tisserands de Suffolk lèvent alors l’étendard de la révolte, ainsi que les habitants de Cambridge; les fabricants de draps de Norwicli, qui s’étaient soumis tout d’abord, menacent aussi de se soulever : « Quel est votre capitaine ? » demande le duc de Norfolk aux insurgés. — « Son nom est Pauvreté » , lui est-il répondu ; a c’est elle et sa cousine Nécessité qui nous ont poussés à la révolte. » Les rebelles se composaient surtout d’ouvriers et de journaliers renvoyés par leurs patrons et par les fermiers, parce que, disaient ceux-ci, « le Roi exige tant d’argent que nous ne pouvons plus les faire travailler autant qu’autrefois » . On ne put empêcher une véritable insurrection qu’en retirant la demande du gouvernement.
Les griefs de la classe agricole. — L’écliec de Wolsey sauvamomentanément la liberté anglaise; mais le danger que le cardinal avait su éviter à temps, n’était pas un simple conflit politique. Les murmures des petits propriétaires du comté de Kent n’étaient que la première explosion d’un mécontentement qui devenait plus profond chaque jour. Si la situation agraire fortifiait en un sens la Couronne, qui était la seule garantie de sécurité en cas de désordre, elle devenait un terrible danger, à chaque crise politique, à chaque conflit entre le gouvernement et les propriétaires fonciers. La hausse persistante du prix de la laine avait précipité le changement qui tendait à se produire dans les conditions agraires, la réunion des petites propriétés en grands domaines, .et l’introduction de l’élevage des moutons sur une très-vaste échelle. Les classes commerçantes, dont nous avons déjà pu constater la prospérité, acquéraient d’immenses lots de terres, et a ces gentilshommes fermiers et ces commis chevaliers « , comme les appelait ironiquement Latimer, ne se faisaient aucun scrupule de chasser leurs petits tenanciers. Les terrains affermés,
nous apprend aussi Latimer, l’avaient été jusque-là au-dessous de leur valeur; ce qui avait coûté autrefois vingt ou quarante livres par an se louait courammant cinquante ou cent livres, et les nouveaux acquéreurs s’empressaient de faire leur profit én élevant les fermages.
Jusqu’alors ce n’était que par le prix modéré des fermages que la petite classe des cultivateurs libres ( yeomanry ) avait pu subsister : « Mon père » , dit Latimer, « était un cultivateur libre et ne possédait pas de terres en propre, mais il avait loué une ferme de trois ou quatre livres par an tout au plus, comprenant assez de terres labourables pour employer une demi-douzaine de journaliers, des pâturages suffisants pour une centaine de moutons et pour une trentaine de vaches que ma mère trayait elle-même; ses moyens lui permettaient de fournir au Roi un cheval tout harnaché chaque fois qu’il se rendait en personne auprès de lui pour recevoir son salaire. Je me vois encore bouclant son harnais au moment de son départ pour Blackheath Field. 11 m’envoya à l’école et maria mes sœurs avec cinq livres de dot; il avait su les élever dans la crainte et l’amour de Dieu. 11 se montrait hospitalier pour ses voisins pauvres, et généreux envers les mendiants, et tout cela avec le produit d’une seule ferme, tandis que le fermier actuel, qui paye au moins seize livres par an, ne peut rien faire ni pour sou souverain, ni pour ses enfants, ni même donner un verre à boire aux malheureux qui viennent frapper à sa porte. » La sévérité des expulsions était encore aggravée par l’odieux des moyens employés. On se débarrassait des fermiers, s’il faut en croire Thomas More, par fraude ou par force, ou bien on les obligeait à abandonner leurs terres en les excédant par des injustices répétées. « On voyait des malheureux, hommes, femmes, enfants, des orphelins, des veuves, des familles entières en un mot, plus riches en bras qu’en richesses (car les terres à labour demandent de nombreux ouvriers, tandis qu’un seul berger suffit dans un pâturage), émigrant loin de leur pays natal et ne sachant où aller, n
La vente de leur pauvre mobilier les poussait le plus souvent à errer à l’ aventuré, sans feu ni lieu, pour être jetés en prison comme vagabonds, comme mendiants ou comme voleurs. \Tous retrouvons au seizième siècle ces plaintes éternelles sur le manque de travail et le désir d’y porter remède en établissant un taux fixe pour les salaires. Le désordre social déjoua la sagacité de Wolsey, et il ne trouva pas de meilleurs remèdes que des lois contre l’extension de l’élevage des moutons et une grande sévérité dans la répression judiciaire des crimes. Tout fut inutile; tout continua comme par le passé. « Si vous ne portez pas remède au mal qui crée les voleurs » , disait More avec raison, u tous les efforts de la justice pour les punir seront vains. » Thomas More lui-même ne put que suggérer une réforme excellente, qui devait un jour se montrer très-efficace, mais qui ne fut introduite que cent ans plus tard : « Etablissez des manufactures