LE DIVORCE
de laine, pour que ceux qui sont devenus voleurs, ou le deviendront bientôt par nécessité, y trouvent un honnête gagne-pain. >5 Le désordre social ne faisait que croître d’année en année, tandis que le licenciement des maisons militaires des nobles et le retour des soldats blessés et estropiés venaient ajouter encore de nouveaux éléments de trouble et de crime.
Le divorce (1525-1531). — Mais ce n’était pas tout. Au mécontentement public, à la détresse financière, s’ajoutait encore pour l’Angleterre l’humiliation d’avoir fait une guerre stérile. La lutte, il est vrai, avait été désastreuse pour la France, qui, depuis la perte du Milanais et la défaite de Pavie, où son roi avait été fait prisonnier, était à la merci de l’Empereur ; mais l’Angleterre n’avait tiré aucun avantage de deux inutiles campagnes ; IVolsey profita du dépit de Henri VIII pour négocier une paix honorable (1525). Revenu à son ancienne politique, il resserra l’alliance avec la France et prêta un appui prudent à François Ier. La guerre ayant éclaté de nouveau par suite du relus du roi de France de remplir les engagements par lesquels il avait acheté sa liberté, le cardinal eut soin de s’enfermer dans une stricte neutralité; mais il songea dès lors à rendre impossible, par un coup d’éclat, tout rapprochement avec l’Espagne (1527).
La reine Catherine d’Aragon, tante de l’Empereur, était, en sa qualité d’Espagnole, à la tête du parti qui voulait maintenir l’alliance entre les deux pays, et Wolsey ne lui pardonnait pas la part qu’elle avait prise à la récente rupture avec la France. La mort successive de plusieurs enfants en bas âge éveilla chez le Roi, qui désirait un fils, une sorte de terreur superstitieuse; il craignait que son mariage avec la veuve de son frère, bien que consacré par l’Eglise, ne fût maudit du ciel. Wolsey vit dans ces scrupules de son souverain une occasion unique d’amener une brouille à mort entre les deux pays. Quel qu’ait été le premier instigateur du divorce, il est prouvé qu’il trouva un avocat convaincu dans le cardinal. Celui-ci contribua à fortifier les doutes exprimés par les négociateurs français du traité d’alliance sur la validité du mariage du Roi et la légitimité de sa fille Marie. Wolsey pensait déjà non-seulement à rompre ouvertement avec l’Empereur, mais à remplacer Catherine par une princesse française. Les désirs amoureux du Roi déjouèrent les projets de son ministre; ses scrupules de conscience se ravivèrent avec plus de violence que jamais à la vue d’Anne Roleyn, une jeune femme de sa cour. Wolsey n’y vit tout d’abord qu’une simple intrigue galante indigne de son attention; mais Anne sut si bien exciter la passion du Roi par sa beauté, sa gaieté et sa réserve calculée, que Henri VIII, poussé par le duc de Norfolk, parent des Roleyn, annonça tout à coup au cardinal son dessein de contracter une nouvelle alliance, alors que personne ne connaissait encore son intention de divorcer et qu’aucune démarche n’avait été faite auprès
WOLSE Y (1515-1531).
du Pape pour P annulation du premier mariage. Wolsey se jeta aux pieds de son souverain pour le supplier de ne pas commettre une pareille faute; mais il dut, pour se faire pardonner cette hardiesse, se montrer plus empressé que jamais à travailler au divorce.
A peine le projet eut-il été divulgué que les difficultés devinrent manifestes. Le conseil privé montra fort peu de zèle, et le plus éclairé de tous les évêques anglais, Fisher de Rochester, exprima hautement sa désapprobation. Les théologiens anglais qui avaient été consultés sur la validité de la dispense papale autorisant le mariage du Roi, en référèrent au Pape lui-même. Les classes commerçantes ne cachaient pas leur répugnance pour un acte qui devait amener une rupture irréparable avec l’Empereur, maître du marché des Flandres. Par-dessus tout, l’iniquité de cette répudiation soulevait la conscience de la nation. Mais ni les dangers ni la honte qu’il encourait ne purent changer la volonté du Roi ni brider sa passion. Les conseils de prudence du cardinal ne lui attirèrent que des reproches; il perdit toute la confiance de Henri VIII dès qu’il fut soupçonné de s’opposer secrètement au projet favori du souverain. Norfolk et le père d’Anne Rolcyn, créé plus tard lord Roclîford, prirent de plus en plus la haute main dans le conseil et poussèrent résolument au divorce. En vain Clément Vil, partagé entre son désir de plaire à Henri VIII , ses scrupules de conscience sur la possibilité du divorce et sa crainte de l’Empereur, maître alors de toute l’Italie, suggéra-t-il au Roi l’idée d’agir sous sa propre responsabilité, Henri était résolu à exiger une solennelle annulation de la huile papule qui avait autorisé son premier mariage, et le Pape fut contraint de charger Wolsey et le cardinal Campeggio d’examiner les faits sur lesquels reposait la demande du Roi.
Des mois se passèrent en négociations dilatoires. Les cardinaux cherchaient à convaincre Catherine qu’elle ferait mieux de se retirer dans un couvent, tandis que Henri VIII poussait le Pape à se prononcer contre la validité de son mariage. Ces démarchés n’ayant pas abouti, le tribunal se réunit à Rlackfriars : la Reine, qui voyait en Wolsey un ennemi plutôt qu’un juge, ne comparut que pour réclamer l’appel au Pape; sur le refus des cardinaux, elle se jeta aux pieds de Henri VIII : a. Sire, dit-elle, je vous supplie, ayez pitié de moi, faible femme étrangère dans ce pays, sans véritable ami, sans juges impartiaux. Je prends Dieu à témoin que j’ai été une femme bonne et fidèle, cherchant à vous plaire en toutes circonstances, à aimer, à tort ou à raison, ceux que vous aimiez, fussentils même mes ennemis. J’ai été votre épouse pendant plusieurs années, et je vous ai donné beaucoup d’enfants; Dieu sait que je suis entrée vierge dans votre lit, et c’est à votre conscience de juger si je dis la vérité. Si quelqu’un peut me convaincre d’aucun tort, je consens à me retirer couverte d’opprobre; sinon, je vous supplie de me faire justice. » Ce touchant appel laissa le Roi insensible; d’ailleurs, Anne Boleyn était déjà installée avec un
train de reine dans son propre palais. L’affaire suivit son cours. Clément VII, qui se trouvait entièrement sous la dépendance de Charles- Quint, avait évoqué la cause à Rome, et les cardinaux, bien qu’ils ignorassent cette décision du Pape, ajournèrent le jugement définitif pour pouvoir consulter le Saint-Père.
La chute de Wolsey. — « Les cardinaux ont toujours porté malheur à l’Angleterre ! » s’écria Suffolk, l’ennemi juré de VVolsey, en apprenant l’ajournement de la décision de la Cour. « Seigneur duc « , répliqua hardiment Wolsey, a vous ôtes le dernier qui devriez tenir un tel langage, car si moi, misérable cardinal, je n’avais pas été là, vous n’auriez plus votre tête sur vos épaules, pour nous insulter et vous vanter comme vous venez de Je faire. » Mais Wolsey, ainsi que ses ennemis, savait que sa perte était assurée. Henri, à qui sa bonne volonté pour le divorce avait toujours été suspecte, fut exaspéré des scrupules inattendus qui s’opposaient à sa volonté. Wolsey fut immédiatement banni de la cour, et Anne Boleyn arracha à son royal amant la promesse de ne plus jamais le revoir. Le duc de Norfolk, qui le remplaça au conseil privé, était non-seulement un chaud partisan d’Anne, mais le principal adversaire de l’alliance française; aussi Henri se rapprocha-t-il de nouveau de l’Espagne, persuadé que le mauvais vouloir de l’Empereur contre Wolsey avait seul empêché jusqu’à ce jour la rupture de son premier mariage, et il entama des négociations avec Charles-Quint afin qu’il agît dans ses intérêts.
Pour que cette nouvelle politique eût un plein succès, il fallait consommer la ruine du ministre disgracié; c’est pourquoi le cardinal fut aussitôt poursuivi pour avoir enfreint la loi de Præmunire , en tenant sa cour dans le royaume comme légat du Pape. Ce nouveau coup jeta Wolsey dans un profond abattement. Il offrit au Roi tout ce qu’il possédait pour apaiser son mécontentement. Sa figure « , écrivait l’ambassadeur de France, « est réduite de moitié ; son état est si misérable que ses ennemis eux-mêmes, en leur qualité d’Anglais, ne peuvent s’empêcher de le plaindre. » Charges et richesses, il jeta tout en désespoir de cause aux pieds de Henri VIII , et pour un temps sa perte sembla conjurée. Un millier de bateaux remplis de citoyens de Londres couvraient la Tamise pour voir le cardinal dans sa barque se rendre à la Tour; mais Henri, satisfait de son humiliation, lui permit de se retirer à Eslier. On lui accorda son pardon à cause de l’abandon qu’il avait fait à la couronne de ses immenses domaines, et il lui fut ordonné de se rendre immédiatement dans son diocèse d’York, la seule de ses dignités qu’on l’eût autorisé à garder.
Sa popularité dans les comtés du Nord réveilla au bout d’un an la jalousie de ses ennemis, et la veille de sa fête d’installation*, Wolsey fut arrêté comme coupable de haute trahison et conduit à Londres par le lieutenant de la Tour. Déjà affaibli par ses énormes labeurs, par une maladie inté-
rieure et par la pensée de sa chute, le vieillard reçut cet arrêt comme une sentence de mort. Une attaque de dyssenterie l'obligea à se reposer à l’abbaye de Leiccster, et comme il franchissait la porte, il dit aux Frères d’une voix presque éteinte : a Je suis venu laisser mes os parmi vous. » A son lit de mort, sa pensée se reporta encore sur le prince qu’il avait servi. « C’est un prince d’une énergie de volonté vraiment royale » ,
disait le mourant au lieutenant de la Tour; et il mettrait la moitié du
royaume en péril plutôt que de renoncer à rien de ce qu’il a résolu ; je suis parfois resté jusqu’à trois heures de suite à ses genoux pour le détourner de donner cours à ses désirs, sans pouvoir y réussir. Ah! maître Knyghton, si j’avais servi Dieu avec autant de zèle que mon Roi,
il ne m’aurait pas abandonné dans ma vieillesse. C’est là une juste
récompense de mes peines, car je n’ai regardé qu’à satisfaire mon prince, et non à servir Dieu. «
Ces paroles expriment avec une saisissante vérité l’esprit de la nouvelle monarchie que IVolsey avait contribué, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, à changer en un despotisme absolu. La pensée de la patrie, la fidélité aux institutions libres du pays n’existaient plus; les devoirs envers le Roi, telle était la grande préoccupation des hommes d’Etat envers un roi qui sacrifiait à son caprice et à ses convoitises les plus grands intérêts du royaume, qui méprisait les plus sages conseils et qui écrasait avec l’indifférence aveugle du destin les serviteurs qui osaient résister à sa volonté. Mais Wolsey, qui déplorait en mourant d’avoir contribué à la création d’un pareil gouvernement, ne pouvait imaginer à l’avance jusqu’où iraient dans leur œuvre de destruction l’énergie royale ou plutôt les appétits royaux de son maître.