NORFOLK ET MORE
dînai; grâce à lui, Wolsey échappa à l'accusation de haute trahison et put se retirer dans son diocèse d’York. Cette fidélité à son protecteur malheureux valut à Cromwell l’estime générale; «aussi entendait-on partout faire hautement son éloge >3 . Henri VIII appréciait son caractère à un autre point de vue. Reçu en audience par le Roi, Cromwell lui conseilla hardiment de trancher la question du divorce en faisant usage de son pouvoir suprême. Ce conseil donne la clef de toute la politique ultérieure de Cromwell, dont l’audace devait changer de fond en comble l’Eglise et l’État; mais Henri voulait encore s’en tenir à la politique de Norfolk et de More, et répugnait pour le moment à établir le pur despotisme que lui recommandait Cromwell. Cet entretien fut gardé secret, et le nouveau conseiller, fort en faveur auprès du Roi, attendit patiemment le cours des événements.
Norfolk et More. — Le plan de Norfolk pour obtenir le divorce ne reposait pas seulement sur l’alliance et le secours de l’Empereur, mais sur l’espoir d’obtenir l’appui moral du Parlement. La convocation des deux Chambres marque la fin du système de Wolsey. Elle se fit probablement sous Einfluence des partisans que Norfolk avait recrutés parmi les humanistes; ils espéraient, comme les adversaires de Wolsey, que sa chute était la promesse de temps meilleurs. Le rêve de More, en acceptant le poste de chancelier, semble avoir été, si l’on en juge d’après les actes de son trop court ministère, de mettre à exécution les réformes religieuses réclamées par Colet et Erasme, et de s’opposer à l’esprit de révolte qui menaçait l’unité de l’Eglise. Ses rigueurs contre les protestants, bien qu’elles aient été exagérées par les rancunes de ses ennemis politiques, sont une tache pour cette grande mémoire, si pure malgré tout. Il lui semblait qu’en séparant nettement la cause de la réforme de ce qui était à ses yeux la cause de la révolution, il pouvait espérer pour ses projets l’appui du Parlement. La Pétition des communes paraissait calquée sur la fameuse adresse de Colet à l’assemblée du clergé; elle attribuait les progrès de l’hérésie moins a aux livres insensés et séditieux publiés en langue anglaise et contraires à la vraie foi catholique et chrétienne qu’à la conduite violente et peu charitable du clergé séculier » . Elle protestait contre le droit que s’arrogeait l’assemblée du clergé de légiférer pour l’Eglise sans l’intervention du Roi ni de la nation, contre les procédés oppressifs des Cours d’Eglise, contre l’abus du patronage ecclésiastique et le nombre excessif des jours fériés. Henri VIII renvoya la pétition aux évêques, qui répondirent par un refus pur et simple d’en prendre connaissance.
Le nouveau ministère persista cependant à présenter au Parlement son bill de réforme. Les questions de l’assemblée du clergé et des Cours d’Église furent ajournées*, mais on diminua le traitement des juges, on empêcha les clercs d’occuper des emplois laïques, on mit un terme au
cumul des places et l’on obligea les évêques à la résidence. Le vote de ces bills par la Chambre des lords, malgré V opposition enragée du liant clergé, causa une vive satisfaction parmi les laïques, mais les ecclésiastiques ne cachèrent pas leur mécontentement. Ce qui donnait une véritable importance à ces nouvelles mesures, c’est que, approuvées par le Parlement, elles faisaient prévoir que la réforme de l’Eglise allait être entreprise, non par le clergé, mais parla nation; d’un autre côté, il était évident qu’elles allaient être exécutées dans un esprit de fidélité et non d’hostilité à l’Eglise. Les Communes obligèrent l’évêque Fisher à s’excuser d’avoir prononcé quelques paroles qui semblaient un doute jeté sur leur orthodoxie. Henri VIII défendit la mise en circulation de la Bible de Tyndale, faite dans un esprit luthérien, et, promit solennellement une version plus exacte. More lui-même s’efforcait d’anéantir les espérances que la chute de IVolsey avaient fait naître chez les protestants.
Malheureusement l’œuvre des humanistes en Angleterre fut paralysée par l’échec de Norfolk dans ses négociations à l’occasion du divorce. Malgré la rupture de l’alliance française et l’entrée aux affaires du parti espagnol, l’Empereur ne put se décider à abandonner sa tante, et les plaintes solennelles adressées au Pape par le Parlement sur les lenteurs du procès restèrent sans effet sur Clément VII, préoccupé avant tout d’obtenir de Charles- Quint la restauration desMédicis à Florence. Les ministres anglais, désappointés, acceptèrent avec empressement le conseil d’un savant de Cambridge, Thomas Cranmer, qui proposait d’en appeler aux universités d’Europe ; mais c et appel à la chrétienté savante échoua complètement. En France, malgré l’or répandu à profusion parles agents anglais, l’Université de Paris se serait prononcée contre le divorce sans l’intervention personnelle de François 1er; et Henri VIII fut obligé d’avoir recours à un véritable abus de pouvoir pour arracher l’approbation d’Oxford et de Cambridge; quant aux Allemands, alors dans toute la première ferveur de leur réveil moral, ils restèrent sourds aux demandes du roi d’Angleterre. D’après le témoignage même de Cranmer, tous les hommes éclairés de la chrétienté condamnaient le projet de Henri VIII.
Cromwell et l’Église. — C’ est alors, au moment où tous les expédients semblaient épuisés par Norfolk et ses collègues, que Thomas Cromwell se montra de nouveau. Le Roi, désespérant d’arriver à une solution régulière, s’était enfin décidé à adopter le plan hardi qu’il avait écarté lors de la chute de IVolsey. II s’agissait pour lui de repousser la juridiction du Saint-Siège, dè se déclarer chef de l’Église anglaise, et d’obtenir le divorce de ses propres Cours ecclésiastiques. Mais pour Cromwell, le divorce n’était que le prélude d’une série de changements qu’il avait résolu de mettre à exécution. Resté très-italien de caractère à travers les diverses vicissitudes de son existence, il se montra un véritable élève de Machiavel, non-seule-
nient par la rapidité et la hardiesse de ses conceptions, mais aussi par la largeur et la précision de ses vues, comme par son habileté à les exécuter. Jamais aucun homme d’Etat anglais n’avait montré tant de résolution et de persévérance dans la poursuite d’un plan grandiose et longtemps prémédité. Il se proposait d’élever l’autorité absolue du lloi sur les ruines des autres pouvoirs publics. Ce n’est pas que Cromwell aimât le despotisme en lui-même. Qu’il ait ou non visité Florence dans sa jeunesse, il avait formé son idéal politique d’après les livres de Machiavel qu’il lisait et relisait sans cesse. On raconte même qu’étant encore simple familier de Wolsey, il avait scandalisé le futur cardinal Reginald Pôle, en lui proposant de faire du Prince son bréviaire politique. A l’exemple de Machiavel qui avait espéré trouver en César Borgia, et plus Lard en Laurent de Médicis, le tyran qui devait régénérer sa patrie et réaliser l’unité italienne, après avoir écrasé tous les tyrans ses rivaux, Cromwell voulait assurer l’ordre et le progrès par la concentration de l’autorité entre les mains du souverain.
Depuis la guerre des Deux Roses, l’absolutisme monarchique ne trouvait d’autre obstacle à son établissement définitif que le clergé avec ses immenses richesses, ses synodes particuliers, sa juridiction indépendante et ses prétentions à l’autorité en matière de foi. Réduire le clergé à n’être plus qu’un corps de fonctionnaires de l’Etat, entièrement soumis à l’autorité royale et pour qui la volonté du souverain serait la seule loi, ses décisions la règle de sa foi, c'était une révolution difficile à accomplir sans résistance. Cromwell saisit l’occasion du divorce pour agir. Son premier coup fut décisif. 11 avait tout d’abord sauvé IVolsey de l’accusation de haute trahison; mais il consentit un peu plus tard à le frapper pour avoir enfreint la loi de Prœmunire en exerçant, comme légat, la juridiction papale dans l’intérieur du royaume. La nation tout entière se trouvait sous le coup de la même accusation pour s’être soumise à son autorité; afin d’échapper au ridicule de cette fiction légale, ou accorda un pardon général, dont fut seul exclu le clergé. Pour obtenir ce pardon les membres du clergé devaient payer une amende d’au moins vingt-cinq millions de notre monnaie, et reconnaître le Roi « comme protecteur et chef suprême de l’Eglise et du clergé d’Angleterre « . Ils ne firent aucune difficulté d’accéder à la première de ses demandes, mais on n’obtint pas sans lutte la reconnaissance de l’autorité religieuse du Roi; à tous Jes appels adressés à Henri VIII et à Cromwell, il ne fut répondu que par l’ordre de se soumettre immédiatement. La question fut exposée par Warliam à l’assemblée du clergé ; personne ne répondit : « Qui ne dit mot se donne l’air de consentir » , dit l’archevêque. « Alors nous ne dirons rien » , répliqua une voix dans la foule, et l’article fut adopté.
Ce décret parut à tout le monde, sauf à Cromwell, un défi à la papauté, une tentative de pression destinée à donner plus de force à la demande
adressée à Clément par la Chambre des lords pour le règlement de l’affaire du divorce : « La cause de Sa Majesté » , faisait-on dire aux pairs, a est la cause de chacun de nous en particulier. » — « Si Clément ne veut pas confirmer ce qui a été décidé par les Universités, notre condition ne sera pas pour cela désespérée. Les remèdes violents sont toujours difficiles à appliquer, mais un malade gravement atteint se servira de tous les moyens possibles pour se guérir de sa maladie. » L’expulsion de Catherine de la demeure royale rendait cette adresse encore plus significative; mais Cromwell avait toujours la main sur le clergé intimidé. A une nouvelle session de l’assemblée, il proposa d’arrêter le payement au Saint-Siège des u premiers fruits 55 pour les nouvelles investitures épiscopales, et de déclarer que si le Pape mécontent refusait de reconnaître les évêques nommés dans ces conditions, il prierait Sa Majesté de déclarer au prochain Parlement qu’il refusait désormais son obéissance et celle de son peuple au siège de Rome.
On passa un bill à cet effet, mais en suspendant la rupture avec Rome comme une menace sur la tète du Pontife. Tout fut inutile. Clément VII, tout en cherchant un compromis pour éviter un éclat, fit à Henri d’énergiques représentations sur ses relations illégitimes avec Anne Roleyn, installée en lieu et place de sa rivale dans le palais du Roi, lui enjoignant de rappeler Catherine auprès de lui et de la traiter en reine jusqu’à la fin du procès; enfin, par un bref affiché sur toutes les portes des églises de Flandre, il lui interdisait, sous peine d’excommunication, de faire prononcer le divorce par les Cours anglaises et de contracter une nouvelle union. Henri répondit non-seulement par un mariage secretavec AnneBoleyn, mais par une ordonnance sur les appels ( Siaiute of Appeals), qui interdisait de porter aucune cause devant la Cour de Rome et déclarait la juridiction du Pape nulle et non avenue, dans toute l’étendue du royaume d’Angleterre. Cranmer, ardent partisan du divorce, nommé archevêque de Canterbury à la mort de Warham, fit immédiatement examiner l’affaire par sa Cour ecclésiastique; le mariage de Catherine fut solennellement déclaré nul par le primat siégeant à Dunstahle, et, trois semaines plus tard, Cranmer posait sur le front d’Anne Roleyn le diadème qu’elle avait si longtemps convoité (1533).
La suprématie royale. — Jusqu’alors la question du divorce avait dissimulé les véritables intentions de Cromwell à l’égard du clergé. Mais il entreprit, pendant les négociations mêmes qui continuaient avec Rome et qui se terminèrent par une sentence du Pape en faveur de Catherine, une série de mesures qui changèrent de fond en comble l’Eglise d’Angleterre. Le clergé s’aperçut bientôt que la reconnaissance de Henri VIH comme protecteur et chef religieux n’était pas une vaine formalité, mais bien le premier acte d’un système politique qui devait plus tard jeter aux pieds