LA SUPRÉMATIE ROYALE
du trône l’Église humiliée. Les assemblées ecclésiastiques furent contraintes de reconnaître que la permission et le consentement du Roi étaient nécessaires pour la validité de leurs actes et décisions. Un nouveau décret Gt des évêques les créatures du Roi. L’élection par les chapitres des cathédrales était devenue depuis longtemps une simple formalité, et depuis le temps des Edouard, la Papauté avait laissé les sièges épiscopaux à la nomination de la Couronne. Par une amère ironie, le droit de libre élection était laissé aux chapitres, mais avec la condilion expresse d’élire le candidat agréable au gouvernement, sous peine de prœmunire . Cette singulière procédure a persisté jusqu’à nos jours, mais en se modiGant sensiblement depuis le rétablissement de la royauté constitutionnelle. Les princes de la maison de Brunswick ont cédé leur droit de choisir les évêques au ministre censé représenter la nation. Aussi peut-on dire que les prélats anglais sont les seuls de toute la chrétienté qui soient encore élus par le suffrage populaire, comme l’était autrefois Ambroise au siège épiscopal de Milan.
Pour le moment, Cromwell réduisait les évêques anglais à une dépendance complète vis-à-vis de la Couronne. Cette dépendance aurait pu être encore plus complète si le nouveau système avait été appliqué dans toute sa rigueur, et si le Roi avait exercé le droit de déposer aussi bien que celui d’élire les évêques. Henri VIH écrivait à l’archevêque de Dublin pour l’avertir que s’il persistait « dans son orgueilleuse folie, il le chasserait de son siège et y mettrait un homme plus sage et plus honnête » . Élisabeth elle-même devait un jour, dans un accès de mauvaise humeur, menacer l’évêque d’Ely a de le défroquer » . Ce privilège royal était pleinement reconnu par les plus ardents adhérents de la politique de Cromwell. A la mort de Henri VIII, Cranmer se Gt conGrmcr ses pouvoirs d’archevêque primat par Edouard VI, et Latimer, quand il se trouva en désaccord avec le Roi sur des questions de foi, crut devoir se démettre de ses fonctions d’évêque de IVorcester. Si le droit de déposition est tombé en désuétude, on le doit moins au respect pour les sentiments religieux de la nation qu’à la servilité des évêques qui le rendit complètement inutile.
Lorsque l’assemblée du clergé eut été muselée et que les évêques se furent humiliés jusque dans la poussière devant la majesté royale, on trouva le moment propice pour publier la grande Ordonnance qui devait déûnir le caractère de la nouvelle Église. L 'Acte de suprématie (1534) ordonnait « que le Roi fût accepté, regardé, reconnu comme unique et suprême chef sur la terre de l’Église d’Angleterre, et qu’à sa couronne impériale fussent joints et unis, pour les posséder et en jouir avec ce titre et cette qualité, tous les honneurs, juridictions, autorités, immunités, proGts et privilèges y afférents, et, de plus, tout pouvoir d’examiner, réprimer, redresser, réformer et amender telles erreurs, hérésies, abus, offenses et irrégularités qui doivent ou peuvent être réformés légalement par autorité ou juridiction spirituelle » . Ainsi le Roi se trouvait
revêtu de l’autorité absolue dans toutes les questions civiles ou ecclésiastiques. Les cours spirituelles étaient aussi entièrement des tribunaux royaux que les cours temporelles de Westminster. Les Assemblées du clergé ne pouvaient se réunir sans la permission du Roi; leurs décisions, pour être valides, devaient être confirmées par lui ; c’est à la Couronne seule que revenait légalement le droit de réprimer l’erreur et de redresser les abus en matière spirituelle.
On vit bien quelle signification Cromwell attachait à la suprématie lorsqu’il fut élevé à la dignité de vicaire général ou vice-gérant du Roi pour l’Eglise d’Angleterre (1535). Son premier acte fut d’assurer à la Couronne le seul moyen de communication directe avec la nation qui existât à cette époque; il avait compris, avec l’instinct du génie, que la, prédication allait jouer un grand rôle dans la lutte politique et religieuse sur le point de s’ouvrir, et il avait résolu de s’en servir au profit de la monarchie. 11 fut enjoint à plusieurs reprises aux membres du clergé de se considérer comme les simples porte-voix de la volonté royale. On fit taire ainsi toute opposition, le droit de prêcher n’étant accordé qu’aux prêtres patentés par la cour, qui ne devaient jamais, sous peine de punitions sévères, engager de controverses théologiques. En donnant ainsi le ton à la chaire chrétienne, on pouvait à chaque moment de crise faire connaître la volonté du Roi. Par exemple, pendant la dernière querelle de Henri VIII avec la Papauté, il fut ordonné à chaque évêque, abbé et prêtre paroissial de prêcher contre l’usurpation romaine et de proclamer le Roi chef suprême de l’Eglise. Les textes mêmes des sermons étaient dictés à l’avance, et les évêques rendus responsables de l’obéissance du clergé, comme les shériffs de la soumission des hauts prélats.
Dès que Cromwell fut assuré qu’il ne rencontrerait plus de résistance, qu’il vit l’Eglise bâillonnée et le clergé façonné à réciter la leçon qu’on lui avait apprise, il couronna son œuvre en réclamant pour le souverain le droit d’imposer aux fidèles la doctrine et les dogmes qui devaient être prêchés et enseignés dans tout le royaume. Un catholicisme purifié, tel que l’avaient rêvé Erasme et Colet, devait être désormais la religion de l’Angleterre; mais le rêve des humanistes, au lieu d’être réalisé par les progrès de l’instruction et de la piété, devait l’être par la force brutale de la nouvelle* monarchie. Les différents articles de foi, rédigés par Henri lui-même, furent adoptés sans discussion et sans résistance par l’assemblée du clergé (I53G). La Bible et les trois Credo étaient reconnus comme les seules autorités en matière de foi; les sacrements furent réduits de sept à trois, la Pénitence ayant été seule conservée à côté du Raptême et de la Sainte Cène. La Transsubstantiation et la nécessité de la confession auriculaire étaient maintenues; mais, en revanche, on reconnaissait la justifia cation par la foi, doctrine chère aux humanistes et que défendaient à Rome même les cardinaux Pôle et Contarini. On sentait l’influence