L. A TERREUR
du Koi conservés jusqu’il nos jours, nous pouvons deviner la colère et la haine qui fermentaient dans le peuple sous ce lugubre silence imposé par la terreur. Avant l’entrée de Cromwell aux affaires et après sa chute, le règne de Henri VIII ne fut pas plus sanguinaire et plus tyrannique que ceux des autres souverains de cette époque; mais les dix années de son ministère ne peuvent être comparées qu’à la dictature de Robespierre : ce fut la 'Terreur anglaise. C’est par la terreur que Cromwell gouvernait le Roi, c’est parla terreur qu’il maîtrisait le peuple. Cranmer put dire plus tard à Henri VIII en plaidant la cause du ministre disgracié : « C’est un homme, Sire, qui n’a d’autre protecteur que vous et qui aime Votre Majesté, à ce qu’il m’a toujours semblé, autant que Dieu lui-même. » Mais l’attitude de Cromwell vis-à-vis du Roi ne fut pas seulement celle d’un inférieur dévoué jusqu’à la servilité : « 11 se montrait si habile à préserver le Roi de toute trahison « , disait encore Cranmer, « que l’on ne pouvait tramer de complot contre Sa Majesté qu’il n’en fût immédiatement informé dès le début. « Henri VIII comme tous les Tudor était intrépide en face d’un danger visible, mais il éprouvait une terreur nerveuse à tout soupçon d’une trahison seci’ète. C’est sur cette faiblesse de son maître que Cromwell bâtit l’édifice de sa puissance. A peine fut-il devenu secrétaire d’État, qu’une nuée d’espions se répandirent sur le pays. Des milliers de dénonciations secrètes furent accueillies avec empressement par le ministre; il n’y eut bientôt plus que complots et conspirations dans l’air, et Cromwell en les déjouant s’emparait toujours davantage de la confiance de son maître. Avec un si puissant appui, il pouvait sans crainte fouler aux pieds l’Angleterre. La terreur qui dominait le Roi régnait sur le peuple tout entier. Chacun croyait sentir, nous dit Erasme, « un scorpion dormant sous chaque pierre » . Le confessionnal livrait tous ses secrets à Cromwell, qui surprenait même les paroles échangées, à voix basse, entre amis. Les mots dits en l’air, le caquetage oiseux d’un abbé trop pétulant, les phrasés incohérentes échappées à une nonne lunatique, étaient, comme le proclamaient les nobles à sa chute, torturés, dénaturés et changés en trahison. Il n’y avait qu’à se taire. «Les amis, qui avaient coutume de m’écrire ou de m’envoyer des présents, nous dit Érasme, n’osent plus m’envoyer ni présents ni lettres, et ont peur d’en recevoir. » Le silence même ne fut bientôt plus un refuge, grâce à une des lois les plus infâmes qui aient jamais souillé le recueil des statuts de l’Angleterre. Non-seulement il n’était pas permis de penser librement, mais on se trouvait contraint de révéler sa pensée sous peine de voir son silence puni comme une trahison. Toutes les garanties de liberté furent détruites par une police aussi hardie que peu scrupuleuse; les plus nobles institutions devinrent des instruments de terreur. VVolscy avait souvent forcé à l’excès les textes des lois, mais il n’avait pas porté atteinte à l’indépendance des juges. S’il avait évité de réunir le Parlement, c’est qu’il le regardait avec
raison comme le palladium de la liberté. Sous Cromwell, la contrainte exercée sur les juges et les jurés les réduisait à n’êlre que l’instrument docile de la volonté royale, et lorsque les scrupules des juges empêchaient le premier ministre de verser le sang, on faisait intervenir le Parlement qui votait sans discussion des bills d’atlainder les uns après les autres. « Il sera jugé par les lois de sang qu’il a faites lui-même ! » s’écrièrent les nobles du conseil privé, au moment de sa chute, et par une étrange ironie du sort, le système de condamner un accusé sans entendre sa défense, qu’il avait essaye .d’introduire dans la procédure d 'attainder, ne fut appliqué que pour lui seul.
Malgré les horreurs commises sous Cromwell, elles ne peuvent être comparées uux atrocités de la Terreur de 1 793. En Angleterre, jamais on ne frappa inutilement et sans un but déterminé, et le bourreau n’eut pas la honte de faire tomber les têtes de gens de peu d’importance. Les coups furent efficaces parce qu’ils ne frappaient que de nobles et grandes victimes: dans l’Eglise, les Chartreux, les membres les plus pieux et les plus respectables du clcx-gé anglais; parmi la haute noblesse, lady Salisbury qui avait du s<jng royal dans les veines; enfin, dans les rangs des humanistes, su- Thomas Moi-e. Aucune vengeance pei’sonnelle ne se mêlait à ces crimes. Cromwell était, s’il faut en ci-oire ses amis, un homme bon et généi-eux, tic manières aisées et séduisantes, qui tempéraient ce qu’il y avait d’un peu étrange dans sa personne, et d’une fidélité en amitié qui lui valut de dévoués partisans. Jamais il ne permit à l’affection ou à la haine de le détourner de son but. L’élève de Machiavel ne l’avait pas médité en vain; l’effusion du sang était devenue chez lui un système. Nous avons conservé des fragments de ses papiexs qui nous montrent avec quelle concision il étiquetait les vies humaines sacrifiées, comme un homme d’affaires, dans son memento du jour : « Item, faire juger et exécuter l’abbé de Reading, à Reading. — Item, savoir le bon plaisir du Roi touchant maître More. — Item, demander quand il faudra envoyer maître Fisher et maître More au supplice. » C’est évidemment cette absence de toute passion, de tout sentiment personnel, qui fait de Cxomwell la figure la plus terrible de l’histoire d’Angleterre. 11 poursuit sa tâche jusqu’au bout avec une foi indomptable et marche vers son but hache en main, comme le bûcheron à travei'S la forêt.
Thomas More. Son arrestation, sa mort. — Le choix de sa première victime montra avec quelle sûreté brutale Cromwell savait frapper. Thomas More était sans contredit, aux yeux de l’Europe entière, l’homme le plus éminent de l’Angleterre. Lorsque les négociations à propos du divorce se furent terminées par une rupture éclatante avec Rome, il s'était retiré sans bruit du ministère; mais celte silencieuse désapprobation était plus significative que l’opposition ouverte d’ennemis plus obscurs. Pour Cromwell, l’attitude de More avait quelque chose de particulièrement blessant.