THOMAS MORE. SON ARRESTATION, SA MORT
More voyait, il est vrai, se réaliser, en peu de temps, les plans de réforme religieuse rêvés par les humanistes; mais payer cette réforme du sacrifice delaliberté et de la justice, c’était la payer trop cher. On savait que More regardait le divorce e-t le nouveau mariage comme nuis devant l’Église, bien que son respect pour les actes du Parlement lui fit reconnaître la légitimité des enfants d’Anne Boleyn. Cromwell eut l’habileté de rédiger une Loi de succession qui non-seulement sanctionnait le nouveau mariage, mais obligeait tous ceux qui avaient prêté le serment d’allégeance à déclarer qu’ils croyaient à la validité religieuse du divorce (1534).
A peine l’acte eut-il passé au Parlement que More reçut l’ordre du Roi de se rendre à Lambeth, cette maison où il avait fait assaut de plaisanteries avec Warham et Erasme, et où il s’était souvent penché sur le chevalet de Holbein. Cette sommation était, il le savait, une sentence de mort; il eut peut-être un instant la pensée de céder, mais il ne s’y arrêta pas longtemps. « Je rends grâces au Seigneur d’avoir remporté la victoire » , dit tout à coup Thomas More, tandisque le bateau qui était venu le prendre dès l’aube au bas de son jardin de Chelséa, descendait doucement la rivière. Cranmer et les commissaires du Roi lui présentèrent le nouveau serinent d’allégeance ; comme on s’y attendait, il refusa de le prêter. On le „ pria alors de se promener dans le jardin et de bien réfléchir à sa réponse.
II faisait un soleil ardent ce jour-là, et More s’assit près d’une fenêtre d’où il pouvait voir la foule en bas, dans la cour. Même en présence de la mort, sa sérénité naturelle lui permettait de s’amuser et de s’intéresser à ce qui se passait dans la foule : « Je vis alors » , dit-il plus tard,
« maître Latimer, l’air joyeux et riant à gorge déployée, qui passait son bras autour du cou d’un ou deux de ses voisins, aussi galamment que s’ils avaient été des femmes; j’aurais juré, ma foi, que Latimer était devenu débauché. » La foule se composait surtout de prêtres, de recteurs et de vicaires, pressés de prêter ce serment que l’ex-chancelier trouvait plus dur à accepter que la mort. Il ne leur en voulait pas pour cela. Comme il entendait la voix perçante d’un prêtre, qui avait beaucoup hésité quelques instants auparavant à prêter serment, demander à boire d’un ton important, il se contenta de noter le fait avec humour, u II boit » , dit More,
« soit par contentement d’esprit, soit parce qu’il est altéré, soit quoi ille nolus erat Ponlijici. » Rappelé le dernier, il renouvela son refus. En vain Cranmer essaya-t-il de l’ébranler par des distinctions qui avaient déjà arrêté son esprit subtil quand il était chancelier; il resta inébranlable et fut envoyé à là Tour.
Cromwell n’eut pas, au premier moment, le courage de verser son sang. More resta en prison tandis qu’on choisissait de nouvelles victimes pour terroriser les silencieux mais nombreux adversaires de l’Acte de suprématie. Les Chartreux, qui s’étaient toujours montrés pieux et charitables, même au milieu du relâchement général de la vie religieuse, ce qui leur
THOMAS CROMWELL (l 530- 1540).
avait valu le respect même des gens les plus hostiles à la vie monastique, reconnurent la suprématie royale après une longue résistance et acceptèrent le serment de soumission imposé par l’Acte même. Mais ce n’était pas assez de faire du refus d’accepter l’Acte de suprématie un cas de haute trahison; on -poussait l’infamie jusqu’à exiger qu’on déclarât croire en son àme et conscience à la vérité de ce qu’il contenait. Toute hésitation équivalait à un refus. On savait bien quel était le but de cette nouvelle mesure, et les Frères se préparèrent à mourir. Dans les angoisses de l’attente, leur enthousiasme religieux leur apporta des consolations surnaturelles; « au moment de l’élévation de l’hostie, nous sentîmes, en nous mettant à genoux, comme un léger souffle d’air sur nos visages; puis une douce musique se fit entendre, » Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Leur refus de répondre était leur arrêt de mort. Sept furent pendus, elles autres jetés à New gâte dans des prisons malsaines où ils étaient enchaînés et incapables de bouger; ils périrent de faim et de fièvre. Au bout de quinze jours, cinq d’entre eux étaient morts et les autres à l’agonie, « expédiés dans l’autre monde par le Tout-Puissant» , écrivait l’envoyé de Cromwell, a ce dont je ne suis pas fâché, vu la manière dont ils sè sont conduits » .
Un long emprisonnement n’avait pas fait fléchir la résolution de Thomas More; et les mêmes motifs suffirent pour le faire envoyer à l’échafaud, ainsi que Fisher, le plus savant parmi les prélats protecteurs de l’humanisme, qui avait été enfermé à la Tour sous le même prétexte que More. Leur procès fut dérisoire. Le vénérable évêque de Rochester s’approcha du billot, un Nouveau Testament à la main; il l’ouvrit en s’agenouillant et lut ces mots : «C’est ici la vie éternelle, de te connaître, toi, le seul vrai Dieu. >- More suivit bientôt Fisher sur l’échafaud. Au moment de recevoir le coup fatal, il souleva doucement sa hai'be. « Ce serait grand dommage qu’elle fût coupée », murmura-t-il avec cette nuance d’ironie mélancolique qui lui était habituelle, « elle qui n’a jamais trahi personne. » ( 1535.)
Cromwell et la noblesse. — Mais il fallait des coups plus terribles que ceux-là pour briser la résistance obstinée des Anglais aux changements que le ministre comptait opérer dans le pays. Cromwell le savait bien; aussi saisit-il avec empressement l’occasion que lui offrait la révolte des comtés du Noid. Les moines y avaient toujours etc populaires, et les excès auxquels avait donne lieu la destruction des petites abbayes causèrent une extrême irritation dans l’aristocratie déjà mécontente d’être obligée d’obéir a un parvenu de basse naissance. « Les choses ne s’amélioreront jamais » , avait— on entendu dire a lord Hussey, « tant que nous n’aurons pas combattu. » Le mécontentement des classes agricoles et l’attachement à l’ancienne foi firent éclater une révolte en Lincolnshire. A peine était-elle repiimee, que le \ orkshire prit les armés (lo36). Les fermiers de