‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 194 sur 255 · CROMWELL ET LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

CROMWELL ET LA NOBLESSE

chaque paroisse marchèrent sur York sous la conduite de leur curé ; la ville ouvrit ses portes, et les plus hésitants eux-mêmes furent entraînés. A rexceplion du château de Skipton, où s’était enfermé le comte de Cumberland avec une poignée d’hommes, tout le pays au nord de l’Humber fut en peu de temps aux mains des rebelles. Durham se lève à l’appel des lords Latimer et Westmoreland ; malgré l’abstention du comte de Northumberland qui feint une maladie, les Percy se joignent à la révolte. Lord Darcy, chef de la noblesse du Yorkshire, livre Pomfrct et est proclamé généralissime des insurgés. Toute la noblesse du Nord est bientôt en armes, et a trente mille beaux hommes bien équipés » s’avancent vers le Don, demandant une politique nouvelle, la réconciliation avec Rome, la reconnaissance des droits de Marie, fille de Catherine d’Aragon, la réparation des torts faits à l’Église et surtout la chute de Cromwell. Des négociations s’engagent et arrêtent leurs progrès, mais les révoltés s’organisent pendant l’hiver, si bien qu’un Parlement du Nord, assemblé à Pomfret, accepte leurs réclamations. La cour n’avait pu réunir au sud que six mille hommes sous la conduite de Norfolk, et l’on savait qu’on ne pouvait compter sur les provinces du Centre.

Cromwell se montra intrépide en face du péril. Il permit à Norfolk de négocier et laissa Henri sous la pression du conseil privé accorder un pardon général et un Parlement librement élu, qui devait se réunir à York, concession que Darcy et Norfolk regardèrent tous deux comme une acceptation des demandes faites par les insurgés. A cette nouvelle, les chefs du Pèlerinage de grâce jettent leur étendard des Cinq Blessures aux cris de :

« Pas d’autre étendard que celui de notre roi et seigneur! » et nobles et fermiers rentrent triomphants dans leurs foyers. Mais à peine les garnisons royales ont-elles repris possession des villes du Nord, et Norfolk s’est-il établi au cœur du Yorkshire, que Cromwell lève le masque. Quelques émeutes servirent de prétextes à retirer toutes les concessions ( 1537). L’arrestation des chefs du Pèlerinage de grâce fut suivie d’horribles cruautés. Le pays se couvrit de gibets, des districts entiers furent abandonnés à la violence soldatesque. Mais c’étaient surtout les nobles que Cromwell voulait frapper. 11 profita de ce soulèvement pour porter un coup fatal à ce qui restait encore de la féodalité dans le nord et l’ouest de l’Angleterre.

« Cromwell v , s’écria Darcy avec emportement en comparaissant devant le Conseil, ce c’est toi qui es en réalité le chef et promoteur de cette rébellion, et qui travailles journellement à nous pousser à bout pour faire tomber nos tètes. J’ai confiance qu’un jour arrivera où, quand même tu aurais fait décapiter tous les nobles du royaume, il restera du moins un homme qui fera tomber ta tête. « L’avertissement fut méprisé, et lord Darcy, le chef de la noblesse du Yorkshire, et lord Ilussey, le plus important seigneur du Lincolnsliire, portèrent tous deux leurs têtes sur le billot. L’abbé de Barling, qui était entré dans Lincoln avec ses chanoines armés de pied

en cap, fut pendu avec l’abbé de Kirkstead, son frère; les abbés de Fontaine et de Jervaulx furent suspendus aux gibets de Tÿburri, à côté du représentant de la race illustre des Percy. Lady Bulnier fut brûlée vive, et sir Robert Constable pendu avec des chaînes devant la porte de Hull.

A peine le Nord était-il soumis que Cromwell se tourna vers l’Ouest, le dernier territoire où la féodalité eût encore conservé quelque puissance. Les deux maisons de Courtenay et de Pôle, étroitement unies ensemble par de fréquents mariages, comptaient parmi les plus illustres familles nobles d’Angleterre : Marguerite Plantagenet, comtesse de Salisbury, petite-fille du duc de Clarence, par sa mère héritière aussi du comte de Warwick, était à la fois représentante de la famille de Neville et petitenièce d’Édouard IV. Son troisième fils, Reginald Pôle, après avoir repoussé les offres les plus séduisantes de Henri VIII, pour prix de son approbation du divorce, s’était réfugié à Rome, où il avait été' élevé au cardinalat. Il préparait un livre contre le Roi, intitulé : De VUnitè de V Église. « On peut trouver en Italie v , lui écrivait Cromwell dans un langage trop significatif, « des moyens de se débarrasser d’un sujet déloyal. Lorsque la justice ne j)eut maintenir la paix dans le pays par voie légale, elle se trouve parfois obligée de recourir à d’autres ruses, à l’étranger. » Alais Reginald laissait des otages aux mains de Henri. « 11 est triste de penser que la folie d’un écervelé va amener la ruine d’une si grande famille. S’il se laisse emporter par son ambition, ses parents, qui n’ont commis d’autre crime que de le compter parmi leurs proches, pourraient, sans la bonté et la générosité du Roi, apprendre ce qu’il en, coûte d’avoir un pareil traître dans leur famille. * Pôle répondit par la publication de son livre et par un appel à l’Empereur, lui demandant de mettre à exécution la bulle de déposition lancée par la Papauté. La vengeance de Cromwell ne se fit pas attendre. Henri Courtenay, marquis d’Exeter, parent des Pôle, avait comme eux du sang royal dans les veines, étant petit-fils, par sa mère, d’Edouard IV. Son influence sur l’ouest de l’Angleterre n’était comparable qu’à celle du duc de Norfolk sur les comtés de l’Est. 11 avait souvent manifesté son opposition au système de Cromwell par des paroles de défi comme celle-ci : « Les fripons gou-

vernent le Roi, j espère leur donner un soufflet un jour ou l’autre. » 11 lut immédiatement arrêté avec lord Montague, frère aîné du cardinal Pôle, comme complice de Reginald, et décapité avec son ami sur le Tower- Ilill. Deux ans apres, la tète grisonnante de lady Salisbury gisait souillée de sang au pied du même billot.

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