CHAPITRE PREMIER
La politique de Cromwell, ses résultats. — A la mort de lady Salisbury et de lord Exeter, la nouvelle monarchie avait atteint l’apogée de sa puissance; les vieilles libertés anglaises gisaient abattues au pied du trône, la Chambre des lords était impuissante, et celle des communes, remplie de créatures du gouvernement, s’abaissait jusqu’à n’être plus que le docile instrument de la tyrannie; les décrets du Roi remplaçaient les actes du Parlement, les dons gratuits empiétaient de plus en plus sur le droit des représentants de la nation de voter les impôts ; enfin, dans les tribunaux ordinaires, la justice était sans cesse violée, surtout par le caprice royal. Les pouvoirs arbitraires et illimités accordés au conseil privé amenaient
1 Sources : Le Livre clés Martyrs de Foxe est la principale source pour l’histoire des premiers protestants, ainsi que pour les persécutions de Marie Tudor. L'auteur a des préjugés puritains ; parfois il altère sciemment les faits (le Dr Maitland a corrigé beaucoup de ces erreurs dans ses Essais sur la' Réforma ti on) ; mais il nous révèle une foule, de faits intéressants, et son style est plein de charme. L’histoire des premiers protestants a été admirablement exposée par Fronde, dans son Histoire d’ Angleterre (chap. vi). Pour la fin du règne de Henri VIII et le règne d’Edouard VI, nous avons des renseignements abondants dans les Mémoriaux ecclésiastiques et la Vie de Cranmer, de Strype ; dans l’édition de X Histoire de la Réforme de Burnet, par M. Pocock; dans la Vie d'Edouard VI, par Hay ward ; dans le Journal personnel du jeune roi, dans les Chroniques de Holinshed et dans le Journal de Henry Machyn, bourgeois et marchand de Londres, publié par AL Gough Nichols (Carnden Society), qui comprend aussi tout le règne^ de Marie Tudor (1550-1563). AI. Froude, grâce à ses recherches dans les Archives de Simancas ( Histoire d' Angleterre , t. IV et V), a jeté une vive lumière sur celte période; à partir de la mort de Henri VIII, son ouvrage prend une réelle valeur historique.
peu à peu la suppression de la procédure plus lente de la justice régulière. Les changements survenus dans la constitution de l’Eglise d’Angleterre avaient revêtu la majesté royale d’un caractère presque sacré. Henri était le chef de l’Église et se trouvait ainsi maître absolu du clergé tout entier, depuis l’archevêque primat jusqu’au moindre diacre du royaume. Les prédicateurs n’ouvraient la bouche que pour faire connaître sa volonté : lui seul avait le droit de décider ce qu’il fallait regarder comme vrai et repousser comme hérésie, et de modifier à son gré le Credo et les formes du culte. La moitié des biens ecclésiastiques servait à remplir ses colfres, l’autre restait à sa disposition. Celte centralisation du pouvoir en une seule main, sans précédents jusqu’ici, avait frappé de terreur l’imagination des sujets de Henri VIII, et donnait au Roi le prestige d’un être audessus des lois ordinaires de l’humanité. La voix des prêtres et des hommes d’État exaltait sa sagesse et son intelligence presque divines. Le Parlement même se levait et s’inclinait devant le trône vide, chaque fois que son nom était prononcé. Un dévouement absolu à sa personne remplaçait l’ancien respect des lois ; aussi le primat de l’Église d’Angleterre ne trouvait-il pas de plus grand éloge à faire de Cromwell que de dire « qu’il aimait le Roi autant que Dieu « .
C’est à Cromwell en effet, comme nous l'avons déjà vu, que l’on doit surtout l’établissement du fétichisme monarchique; mais à peine l’édiGce était-il achevé qu’il craquait déjà de toutes parts. Les trois actes les plus importants de l’administration de Cromwell, la réorganisation du Parlement, la sécularisation des monastères et la création d’une nouvelle noblesse, devaient amener justement la ruine de sa politique.
Une de ses conceptions les plus originales avait été la remise en vigueur du système parlementaire. Le Parlement, ce grand corps qui depuis Édouard IV jusqu’à la mort de Wolsey avait été mis à l’écart et tenu en suspicion par le gouvernement, fut rappelé par Cromwell et devint entre ses mains une arme formidable pour imposer la volonté royale. La suppression des abbés mitres et la création d’un grand nombre de pairies nouvelles pour les favoris du Roi et ses familiers laissaient la Chambre haute plus impuissante que jamais vis-à-vis de la couronne; la Chambre des communes était remplie de députés nommés par le Conseil royal. Avec des assemblées si dociles, Cromwell n’eut aucune peine à rendre la nation, bon gré, mal gré, complice de l’établissement de l’absolutisme. Il se servait du Parlement pour détruire l’Église établie, pour bâillonner la liberté en inventant le serment de suprématie, de nouveaux crimes de haute trahison et de nouveaux moyens de fouiller les consciences. Des bills cVallainder , \rotés par le Parlement, envoyaient à l’échafaud les plus illustres membres de l’ aristocratie. Mais le succès d’un pareil système dépendait entièrement de la soumission aveugle des Communes à la volonté royale. Le débat solennel sur les monastères montra,
sous Cromwell lui-même, que quelques éléments d’opposition subsistaient encore; ces éléments se développeront rapidement quand ils ne seront plus contenus par la terreur, et lors du déclin du pouvoir royal pendant la minorité d’Edouard VI et le règne impopulaire de la reine Marie. Le rôle important que joua le Parlement après la chute de Cromwell montre combien il est nécessaire de ne jamais abandonner les formes constitutionnelles du gouvernement libre, quand même ces formes paraissent réduites à une pure apparence; car elles servent de centre de ralliement à toutes les forces vives de la nation et de digue contre les excès populaires, aux heures inévitables de réaction contre la tyrannie, et permettent à un régime de liberté de se rétablir sans secousses, par des moyens légaux.
Henri VIII contribua puissamment à ce réveil de l’esprit d’indépendance par la spoliation de l’Eglise et la dissolution des monastères. On sait que, à la lois par besoin d’argent et pour former un vaste parti intéressé au maintien de leur politique ecclésiastique, Cromwell et le Roi distribuaient à profusion l’argent qui affluait au trésor royal; un cinquième à peu près des biens de l’Eglise passa des mains du clergé dans celles de la grande et de la petite noblesse. Non-seulement d’anciennes familles se trouvèrent ainsi enrichies, mais on créa de toutes pièces une nouvelle aristocratie parmi les favoris et les serviteurs du Roi. C’est alors que les Russell, les Cavendisli, les Fitz-William sortirent de l’obscurité, grâce aux donations considérables faites par Henri VIII à ses courtisans. A peine l’ancienne noblesse féodale avait-elle disparu, qu’elle se trouvait déjà remplacée. « Les familles les plus considérables de nos jours, dit Hallam, qui touchent de près ou de loin à la Chambre des lords, ont surgi, à très-peu d’exceptions près, sous les Tudor, et si nous pouvions remonter à l’origine de leurs propriétés, nous verrions qu’elles proviennent presque toutes des grands établissements monastiques et ecclésiastiques. » Le rôle important que jouèrent les nouveaux pairs du royaume après la mort de Henri VIII rendit l’aristocratie tout entière plus influente et lui infusa comme un sang nouveau ; la petite noblesse profita, ainsi que les autres, de cet enrichissement des propriétaires fonciers, et le renouvellement de la Chambre des lords fut bientôt suivi de manifestations d’indépendance au sein meme des Communes.
Les protestants. — Si les innovations de Cromwell furent fatales à la nouvelle monarchie, ce fut surtout en provoquant, par la révolution ecclésiastique, un réveil général de l’esprit religieux. Le Lollardisme avait cessé d’exister comme grand mouvement populaire et social, après la répression de la révolte de Cobham et des tentatives de réforme de Wyclif; il ne restait guère qu’une vague inquiétude et un sourd mécontentement contre l’organisation de l’Eglise. Cependant, si affaibli que fût le Lollardisme, il n’avait pas disparu, nous en avons la preuve
dans les persécutions continuelles qu’il eut à subir, et dont les registres épiscopaux ont gardé la trace. On voyait des groupes d’hommes se réunir çà et là « pour lire pendant toute la nuit, dans un gros livre hérétique, certains chapitres des Evangiles en anglais » , et se passer de la main à la main des copies des traités de Wyclif.
Il allait suffire d’un seul homme pour ranimer le feu qui couvait sous la cendre : et cet homme lut William Tyndale. Ce jeune érudit, sorti de ‘l’Université d’Oxford, avait été attiré hors de sa retraite dans le Glocestershire par la nouvelle de la grande protestation publique de Luther à IVittemberg ; après un court séjour à Londres, il se mit en route pour cette petite ville, devenue tout à coup la cité sainte de la Réforme. Des étudiants de toutes nations s’y rendaient en foule, avec un enthousiasme qui rappelait le temps des Croisades ; en s’approchant de la ville, « on les voyait, «raconte un contemporain, «joindre les mains et rendre grâces à Dieu d’avoir répandu de Wittemberg, comme autrefois de Jérusalem, la lumière de la vérité évangélique sur le monde entier « . Tyndale traduisit à Hambourg, où il s’était retiré, les Evangiles et les Epîtres, et ses presses, établies à Cologne et plus tard à Worms, expédiaient de tous côtés, grâce au concours de quelques savants de Cambridge, des traductions des Ecritures et des réimpressions des traités de Wyclif et de Luther.
Répandus à profusion en Angleterre, ces livres pénétrèrent dans la classe commerçante et jusque chez les pauvres, grâce à l’association des Frères chrétiens, composée principalement do marchands et de citoyens de Londres qui envoyaient leurs missionnaires dans toute l’Angleterre. Ceux-ci furent surtout bien accueillis dans les Universités où le mouvement intellectuel de la Renaissance avait donné un élan nouveau aux spéculations religieuses. Cambridge était déjà connue pour ses tendances à l’hérésie, et les savants de Cambridge, introduits par Ylolsey à Cardinal- College, répandirent à Oxford les nouvelles doctrines. Tyndale avait luimême subi leur influence. 11 se forma, à Cardinal-College même, un groupe de h? ères chrétiens qui tenait des réunions secrètes pour lire et discuter les Epîtres, et qui comptait parmi ses membres les hommes les plus distingués et les plus savants de l’Université. En vain Clark, le président de cette société, cherchait-il à dissuader ceux qui voulaient se joindre à eux, en les avertissant des dangers qui les menaçaient : « Je tombai à genoux à ses pieds « , raconte Antoine Dalaber, « et je le suppliai avec larmes et soupirs, au nom du Dieu de miséricorde, de ne pas me repousser, disant que je croyais fermement que Celui qui avait commencé son œuvre en moi ne m’abandonnerait pas et me ferait la grâce de persévérer jusqu’à la fin. » En m’entendant parler ainsi, il me prit dans ses bras et m’embrassa, disant : « Que le Seigneur Dieu tout-puissant fasse qu’il en soit ainsi ; considère-moi désormais comme ton père, et je te considérerai comme mon fils en Christ. «