LATIMER
La rapide diffusion des œuvres de Tyndale et les violentes attaques des novateurs contre les évêques et l’Eglise forcèrent enfin Wolsey à sévir. A Oxford, par exemple, les Frères chrétiens furent jetés en prison et se virent confisquer leurs livres; on brûla dans le cimetière de Saint-Paul à Londres des monceaux de Nouveaux Testaments, et quelques hérétiques abjurèrent devant le cardinal, dans la nef de cette cathédrale (1527). Mais en somme, malgré les craintes exagérées des protestants qui s’enfuyaient en foule sur le continent, on se montra très-peu sévère, et ce n’est qu’à la chute de IVolsey que commencèrent réellement les persécutions.
Latimer (1490-1555). — - Dans celte première explosion contre l’hérésie, le Roi et le cardinal avaient craint que les humanistes réformateurs n’eussent à souffrir; aussi étendirent-ils leur protection sur un prédicateur populaire qui devait éclipser la réputation de Golet, Hugh Latimer. Né en 1490, Latimer était le fils d’un cultivateur du Leicestershire ; tout enfant, il avait bouclé l’armure de son père lorsque celui-ci se rendait à Blackheath Field pour combattre les paysans révoltés de Cornouailles. lia raconté lui-même l’éducation militaire de sa jeunesse : « Mon père, dit-il, aimait à m’enseigner à tirer de l’arc; il me montra comment il fallait le tendre, porter le corps en avant et tirer, non avec le bras seulement, comme dans les autres pays, mais avec la force du corps tout entier. » Entré à quatorze ans à l’Université de Cambridge, il se jeta dans le mouvement de riiunianisnie, alors en pleine floraison, avec une ardeur qui finit par nuire à sa santé; il tomba malade à force de surmener son cerveau et ne se rétablit jamais entièrement.
Toutefois, il était destiné à se faire connaître, non comme érudit, mais comme prédicateur ; son bon sens naturel le préserva dans ses sermons du pédantisme scolastique et des subtilités des théologiens ; peu porté aux spéculations philosophiques, il se borna, au milieu des révolutions de l’époque, à suivre docilement l’exemple de ses coréformateurs. Mais il avait, dans scs attaques contre les vices du siècle, l’ardeur brûlante et l’énergie d’un prophète juif : « Pense à ton àme » , s’écriait-il un jour devant Henri VIII, « et songe que le jour est proche où tu rendras compte de tes actions et dix sang que tu as versé. « Il frappait peut-être encore davantage par ses boutades ironiques que par ses invectives : « Je vais vous faire une question qui vous paraîtra bizarre » , disait-il un jour, à Saint-Paul’ s Cross, à un groupe d’évêques': a Quel est le prélat anglais qui remplit, sans contredit, le plus consciencieusement ses devoirs? Vous ne le savez pas ! c’est, le Diable. De toute la gent ecclésiastique qui a charge d’àmes, il est le seul qui vous en donne pour votre argent, il fait au moins ce qu’il a à faire. Vous donc, paresseux prélats, apprenez du Diable à remplir votre devoir : puisque vous ne voulez pas obéir à Dieu, suivez pour votre honte l’exemple de Satan. »
Son éloquence ne se bornait pas à T invective, il aimait à entremêler ses enseignements de récits et d’apologues; son bon sens calmait les excès de son zèle religieux, et il savait relever la simplicité un peu nue de son style par la finesse de son esprit naturel. 11 causait avec ses auditeurs comme on cause avec ses amis, racontant des anecdotes sur sa vie privée et s’entretenant avec eux des événements du jour avec une simplicité et une sincérité qui ne manquaient pas de grandeur ; il prenait presque toujours pour thème le monde de son temps et savait en tirer des leçons de loyauté, d’activité, de charité envers les pauvres ; il touchait à tous les sujets et s’adressait au laboureur aussi bien qu’au monarque. On n’avait jamais jusqu’alors entendu de prédications de ce genre en Angleterre, mais la réputation croissante de Latirner lui attira bientôt des persécutions. Malgré sa hardiesse naturelle, le cœur lui manquait quelquefois : a Si je n’avàis pas confiance que Dieu me viendra en aide » , écrivait-il, a je crois que l’Océan m’aurait déjà séparé de mon seigneur et maître. » Cité à comparaître pour crime d’hérésie : « J’ai l’intention » , écrit-il, avec ce mélange d’humour et de sensibilité si caractéristique chez lui, a de fêter joyeusement Noël avec mes paroissiens, pour faire compensation à tous mes chagrins, à moins que, par hasard, je ne revienne jamais auprès d’eux. » Mais il fut sauve par la protection constante du Roi. Wolsey le soutint contre les menaces de l’évêque d’Ely ; Henri fit de lui son chapelain, et, grâce à l’intervention royale, les juges furent obligés de se contenter de quelques vagues paroles de soumission.
Cromwell et les protestants (1536). — La querelle de Henri VIII avec le Saint-Siège sauva les protestants de l’àpre persécution qu’ils avaient eu à subir après la chute de Wolsey. Le divorce, la rupture avec la Papauté, l’abaissement de l’épiscopat, la suppression des couvents, les réformes religieuses portèrent de rudes coups au clergé catholique; de persécuteur il devenait persécuté, et chaque prêtre tremblait pour sa vie . Les victimes d’hier étaient élevées aux plus hautes dignités. Shaxton, partisan des réformes, reçut le siège de Salisbury ; Barlow, plus fanatique encore, celui de Saint-David ; Latimer lui-même devint évêque de Worcester, et dans une véhémente allocution adressée à Rassemblée du clergé, il reprocha aux prêtres leur avidité, leurs superstitions et leur inactivité au moment où le Roi et le Parlement travaillaient à réveiller la vie religieuse dans le royaume.
Crormvcll, comme nous l’avons déjà vu, n’avait pas d’autre idéal que celui de l’humaniste ; il désirait une réforme plutôt qu’une révolution religieuse, une simplification des doctrines de l’Église plutôt qu’un changement complet; il voulait un culte épuré, et non un culte nouveau; mais il ne pouvait frapper, comme il le faisait, le clergé à coups redoublés sans s’appuyer instinctivement sur le parti qui sympathisait avec les
CROMWELL ET LES PROTESTANTS (l536).
réformes allemands et désirait des changements plus radicaux. Les protestants (c’est le nom qu’on leur donnait) en appelaient à Cromwell des jugements des cours ecclésiastiques et attendaient leur salut des lettres que le vicaire général expédiait aux évêques pour calmer leur zèle. Bien qu’ils fussent encore peu nombreux, leurs nouvelles espérances les rendaient redoutables; aigris par les persécutions, ils se livraient sans scrupule à des attaques violentes contre l’Eglise qui les avait si longtemps foulés aux pieds.
Dès le commencement des réformes de Cromwell, quatre garçons du comté de Suffolk brisèrent dans l’église de Doverscourt un crucifix miraculeux qu’ils brûlèrent en plein champ. La suppression des petits monastères provoqua une nouvelle explosion d’attaques brutales contre l’ancienne religion ; la rudesse, l’insolence et la violence des commissaires chargés d’appliquer les réformes, exaspérèrent le corps monastique tout entier. Leurs serviteurs chevauchaient sur les grandes routes avec leurs selles recouvertes d’ornements d’église et vêtus de chapes en guise de pourpoints, répandant la terreur dans les couvents qui avaient été respectés. Quelques maisons religieuses vendaient leurs joyaux et leurs reliques en prévision des mauvais jours qui semblaient être proches ; quelques-unes même demandèrent à être dissoutes.
Ce fut bien pis encore lorsqu’un décret du vicaire général ordonna l’enlèvement de tout ce qui avait été jusqu’alors l’objet d’une superstitieuse vénération ; cet acte d’autorité, déjà douloureux pour ceux qui mettaient toute leur espérance dans ces images et ces reliques, fut rendu plus odieux encore par les grossières insultes qui en accompagnèrent l’exécution. Le Christ en croix de Boxley, qui branlait la tète et roulait les yeux, fut promené de marché en marché et exhibé comme une curiosité devant la Cour ecclésiastique. Des statues de la Vierge , dépouillées de leurs riches vêtements, furent envoyées à Londres pour y être brûlées publiquement; nous voyons Latimer y expédier une image de Notre-Dame qu’il avait jetée hors de la cathédrale de Worcester : ce Va rejoindre ta vieille sœur de Walsingham » , dit-il, « et ta plus jeune sœur d’Ipswicb et tes deux autres sœurs de Doncaster et de Penrice; vous allez faire un joli rassemblement à Smitlifield. » On donna de nouveaux ordres pour qu’on arrachât toutes les reliques à leurs reliquaires et qu’on détruisît toutes les châsses des saints. Les ossements de saint Thomas de Canterbury furent ainsi enlevés du magnifique reliquaire qui avait fait jusqu’à ce jour l’orgueil de l’église métropolitaine, et l’on effaça son nom de tous les livres de prières comme étant celui d’un traître.
L’introduction de la Bible anglaise dans les églises excita de nouveau le zèle intempestif des protestants. Malgré l’ordre exprès du lloi de la lire avec respect et sans commentaire, les jeunes fanatiques se vantaient de la hurler devant un petit nombre d’auditeurs aussi exaltés qu’eux pendant
le service de la messe, en accompagnant leur lecture des plus violentes diatribes. Des jeunes filles protestantes emportaient avec elle, à l’église, ce livre si cher à tous les chrétiens, et l’étudiaient ouvertement pendant les njatines. Les insultes et les outrages passèrent bientôt toutes les bornes; on vit les cours ecclésiastiques envahies et dispersées par la lie du parti réformé ; les prêtres partisans des idées nouvelles se plaisaient à braver la loi et l’opinion publique en installant leurs femmes dans leurs presbytères, et le silence des prédicateurs était largement compensé par la virulence des controverses populaires. Henri VIII se plaignait amèrement, et non sans raison, « de voir les Ecritures commentées, rimées, chansonnées et ridiculisées dans toutes les tavernes et tous les cabarets » . Les articles de foi de l’Église anglaise soulevèrent des controverses furieuses, surtout le sacrement de la messe qui est comme le pivot du culte et du Credo catholique, et que la plupart des Anglais regardaient encore comme un dogme sacré. On ne peut se faire une idée de la grossièreté et de l’inconvenance des attaques dont il fut l’objet. La doctrine de la Transsubstantiation, qui était encore reconnue par la loi, fut livrée à la risée populaire dans des chansons et dans des mystères. On voyait dans une église un homme de loi protestant tenir un chien en l’air au moment de l’élévation de l’hostie. On travestissait les paroles sacramentelles « Hoc est corpus » en ce Hocus pocus » .
Ces attaques contre la messe irritaient tout particulièrement le Roi et la nation, et la loi des Six Articles (1539), votée par le Parlement pour arrêter le mouvement, reçut une approbation presque universelle. Les humanistes et les anciens catholiques sc trouvaient d’accord pour affirmer la doctrine de la Transsubstantiation consacrée par un des articles. Mais les cinq autres semblaient avoir été faits tout exprès pour ôter tout espoir d’une réforme même modérée, en sanctionnant la communion sous une seule espèce, le célibat des prêtres, les vœux monastiques, les messes privées et la confession auriculaire. Les persécutions recommencèrent avec une violence terrible ; on brûlait vifs tous ceux qui niaient la Transsubstantiation ; l’infraction aux autres doctrines entraînait ce supplice en cas de récidive ; le refus d’aller à confesse ou d’assister à la messe était considéré comme un crime de félonie. En vain Cranmer, qui sympathisait secrètement avec les réformés, protesta-t-il avec cinq évêques contre ce bill dans la Chambre des lords; celle des communes se montra unanime à le soutenir, et le Roi lui-même parla en sa faveur.
Malgré son ardent désir de rétablir l’ordre dans l’Église, Henri VIII restait toujours, au fond du cœur, attaché à la cause d’une réforme modérée, et Cromwell, tout en pliant sous l’orage, se montrait empressé à profiter des excès de la réaction catholique. En effet, au moment où à Londres seul cinq cents protestants étaient poursuivis pour avoir violé la nouvelle loi, où Latimer et Shaxton étaient emprisonnés et ce dernier