‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 197 sur 255 · LA CHUTE DE CROMWELL · texte numérisé non relu

LA CHUTE DE CROMWELL

obligé de résigner son siège, où Cranmer lui-même ne put être sauvé que par l’intervention personnelle de Henri VIII, les catholiques fanatiques sentirent de nouveau peser sur eux la lourde main de Cromwell. Les évêques furent bientôt mis en liberté sans jugement, lés poursuites arrêtées, les magistrats obligés, bon gré, mal gré, de se relâcher de leur sévérité, et un pardon général débarrassa les prisons des hérétiques arrêtés depuis la nouvelle loi. Peu de mois après, un protestant constatait que les persécutions avaient entièrement cessé. « La Parole est prêcliéç partout » , écrivait-il, '< et souvent avec éloquence ; les livres de tous genres sont librement mis en vente. »

La chute de Cromwell. — Jamais Cromwell ne se montra aussi grand que dans sa dernière lutte contre la destinée. Trompé par le Roi qui lui retirait peu à peu sa confiance, et sans cesse contrarié dans le Conseil par une opposition de plus en plus menaçante, rien ne put l’ébranler. Wolsey, bien que détesté par les nobles, avait été soutenu parles gens d’Eglise. Cromwell était encore plus liai par le clergé que par la noblesse ; aussi resta-t-il complètement isolé. 11 ne trouvait guère de sympathie qu’auprès des protestants, dont l’amitié lui fut plus fatale encore que la haine de ses ennemis. Malgré cela, il ne montra ni crainte ni hésitation à poursuivre l’œuvre qu’il avait entreprise. D’une activité dévorante, il concentrait entre ses mains, comme Wolsey, toute l’administration du royaume ; il était à la fois ministre des affaires étrangères et de l’intérieur, vicaire général de l’Eglise, organisateur des armées et président de la terrible Chambre Etoilée. Son indifférence, digne d’un élève de Machiavel, pour les marques extérieures de la toute-puissance contrastait étrangement avec le faste du cardinal. Il était simple et sans ostentation dans sa vie privée. S’il se montrait avare de son argent, c’était afin de pouvoir payer cette vaste armée d’espions qu’il entretenait à ses frais et qu’il surveillait avec une infatigable vigilance. Nous possédons encore plus de cinquante volumes de son immense correspondance, où l’on trouve des milliers de lettres de pauvres pèlerins, de femmes outragées, de travailleurs lésés dans leurs intérêts, d’hérétiques persécutés, adressées au premier ministre à qui, grâce à son système de gouvernement personnel, on en appelait comme au maître suprême.

Tant que Henri VIII consentit à soutenir Cromwell malgré ses secrètes répugnances, celui-ci fut de force à résister seul à tous ses ennemis. Un jour, Cromwell répondit aux menaces des lords par ces paroles significatives : « S’ils continuent à me traiter ainsi, je leur ferai goûter un plat de ma façon tel qu’on n’en a jamais vu en Angleterre et dont les plus dédaigneux me diront des nouvelles. « Il eut même assez d’influence pourchasser du Conseil royal l’évêque de Winchester, Gardiner, le plus ardent de ses adversaires. Il sut aussi obliger Henri à adopter une politique étrangère qui le rendait entièrement dépendant de son ministre et liait l’Angle-

LES PHOTESTANTS (1540-1553).

terre à la cause (le la Réforme. Ses ennemis l’accusèrent plus tard de s’ètre vanté « de hâter les négociations afin de mettre le Roi dans l’impossibilité de le contrecarrer » .

Vraies ou fausses, ces paroles résument bien les idées de Cromwell. Il s’agissait pour lui comme pour Wolsey de faire conclure un nouveau mariage à son maître. Un procès d’adultère et de trahison, puis une mort tragique avaient mis fin à la courte royauté d’Anne Boleyn (1536). Celle qui l’avait supplantée dans le cœur de Henri VIII, Jane Seymour, était morte après un an de. mariage en donnant le jour à l’enfant qui fut Edouard VI. Cromwell l’avait remplacée par une Allemande, Anne de Clèves, bellesœur d’un prince luthérien, l’électeur de Saxe. Il osa même tenir tête au Roi qui avait témoigné de la répugnance dès la première entrevue pour les traits masculins et la tournure disgracieuse de sa nouvelle épouse (janvier 1540). Cromwell avait acculé Henri dans une impasse, il fallait s’exécuter.

Ce mariage n’était que le prologue d’un plan prémédité, qui, dans des circonstances plus favorables, eût devancé d’un siècle la politique de Richelieu. Cromwell voulait allier l’Angleterre aux princes de l’Allemagne du Nord et à la France, pour ruiner la maison d’Autriche et renverser Charles-Quint, le chef du catholicisme, et le seul ennemi redoutable de la Réforme. S’il avait réussi, la face de l’Europe aurait entièrement changé; l’Allemagne du Sud serait devenue protestante, et l’on aurait évité la guerre de Trente ans. II échoua, comme tous les hommes qui sont en avance sur leur temps. Les princes allemands reculèrent devant le hasard d’une lutte contre l’Empereur, et la France ne se soucia pas d’ébranler le catholicisme. Henri resté seul, exposé au ressentiment de Charles-Quint, enchaîné à une femme qu’il détestait, se retourna contre Cromwell avec une fureur sauvage.

Les nobles attaquèrent le premier ministre avec une violence qu’expliquait leur haine si longtemps contenue. Les lords ses collègues éclatèrent en menaces et en injures en plein Conseil, lorsque le duc de Norfolk, qui avait été chargé de l’arrêter, lui arracha insolemment du cou le collier de l’ordre de la Jarretière. En s’entendant accusé de haute trahison, Cromwell jeta son chaperon à terre avec un cri de désespoir. « Voilà donc ma récompense » , dit-il, « pour tous mes services passés! En conscience, suis-je un traître? » Puis, voyant qu’il était perdu: « Soyez prompts » , dit-il, « et ne me laissez pas languir eu prison. » (Juin 1540.) Son procès, en effet, ne fut pas long, et sa tête roula sur l’échafaud aux applaudissements du peuple qui avait déjà salué avec joie la nouvelle de son arrestation.

Norfolk. Mort de Henri VIII. — Les projets de Cromwell semblaient, pour le moment, complètement abandonnés. Le mariage avec Anne de Clèves fut déclaré nul, et Norfolk unit le Roi à une jeune

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