LE MARIAGE ESPAGNOL
les comtés cle l’Est se levèrent comme un seul homme pour soutenir la cause de Marie; aussi lorsque Northumberland sortit de Londres à la tête d’une dizaine de mille hommes pour aller écraser l'insurrection, les bourgeois de la cité, bien que protestants dans Taine, montrèrent leur mécontentement en gardant un silciice obstiné : «La foule s’assemble pour nous regarder », remarqua tristement le duc, « mais pas une voix ne nous crie : « Dieu vous soit en aide! » Saisi tout à coup d’un profond découragement, il se replia sur Cambridge ; ce fut le signal d’une défection générale. Northumberland lui-même jeta son chaperon en l’air en criant avec ses hommes : « Vive la reine Marie ! » Mais sa prompte soumission ne sauva pas sa tête, et peu après son exécution, les portes de la Tour s’ouvrirent pour l’infortunée et innocente jeune fille dont il avait voulu faire l’instrument de sa fortune. Le système gouvernemental du dernier règne s’écroula comme par enchantement; et, à l’exception de Londres, le pays tout entier se laissa entraîner par un esprit de réaction antiprotestant. Les prêtres mariés se virent chassés de leurs églises, le nouveau Frayer Booli fut mis de côté, et la messe fut rétablie au milieu de l’enthousiasme populaire. Les évêques emprisonnés sous Edouard VI rentrèrent en possession de leurs sièges, et Latim-cr et Cran mer, accusés d’avoir trempé dans le complot du Protecteur, allèrent prendre leur place à la Tour. Mais le peuple ne demandait que le retour au régime ecclésiastique de Henri VIII, et n’approuvait pas plus les tendances catholiques de Marie que les violences du fanatisme protestant. Aussi le Parlement, qui s’était montré très-empressé à rétablir la messe et les lois contre l’hérésie, ne voulut-il jamais consentir à restituer les biens de l’Église et à renoncer au principe de la suprématie royale.
Le mariage espagnol (1554) . — Ce fut aussi avec un vif déplaisir qu’on accueillit le projet de mariage de la souveraine avec Philippe d’Espagne, fils de Charies-Quint, mariage que Marie désirait ardemment conclure, pour des motifs a la fois politiques et religieux. L’Empereur n’était plus, pour les catholiques modérés, ce médiateur qui devait détruire les abus de l’Eglise romaine et unir la chrétienté tout entière dans une seule et même foi; partisan déclaré du Pape et du concile de Trente, il avait introduit l’Inquisition dans les Pays-Bas et donné des preuves de ce bigotisme cruel qui allait devenir pour ainsi dire héréditaire dans sa maison. En épousant Philippe, Marie s’engageait d’avance à se soumettre entièrement à la cour de Rome, à détruire dans ses Etats non-seulement le protestantisme, mais même toute tentative de réforme dans le sens des humanistes. En revanche, elle trouvait dans cette union de grands avantages politiques et se voyait désormais à l’abri des intrigues de la jeune reine d’Écosse, Marie Stuart, que son mariage avec le Dauphin de France avait rendue d’autant plus redoutable à l’Angleterre, que ses parti-
sans alléguaient déjà l'illégitimité de Marie et d’Élisabeth pour contester leurs droits à la couronne. Charles-Quint promit, pour hâter la conclusion du mariage, de céder les Pays-Bas à son fils et consentit, sur les instances de Gardiner, évêque de Winchester, à laisser à l’Angleterre une indépendance et une liberté d’action complètes vis-à-vis de l’Espagne. L’offre était séduisante, et Marie, irrésistiblement entraînée, ne tint compte d’aucun obstacle (1554).
La nouvelle de cette union jeta la terreur et le désespoir dans Pâme des protestants, malgré les promesses de tolérance faites par la Reine et qu’elle avait jusqu’alors religieusement observées. Le duc de Suffolk, père de Jane Grey, parut en armes à Leicester et proclama sa fille reine. Mais ce soulèvement fut réprimé sans peine. Le pouvoir de Marie courut un plus grand danger, quand, à l’annonce d’un débarquement des Espagnols venus « pour conquérir le royaume » , le comté de Kent se souleva sous la conduite de sir Thomas Wyatt, le plus brave et le plus parfait gentilhomme de son temps. Les bateaux qui remontaient la Tamise furent saisis par les rebelles; les milices bourgeoises de Londres envoyées contre eux sous les ordres du duc de Norfolk, passèrent à l’insurrection aux cris de : « Wyatt! Wyatt! nous sommes tous Anglais. » Si les insurgés avaient immédiatement marché sur la capitale, ils auraient trouvé les portes grandes ouvertes et y seraient entrés en triomphateurs. Marie sauva sa couronne par un acte de courage vraiement royal. Elle se rendit hardiment à cheval jusqu’à Guildliall, fit appel «d’une voix virile» à la loyauté des citoyens, et quand Wyatt se présenta à Soutliwark, il trouva le pont gardé.
L’issue de la lutte dépendait entièrement de l’attitude de Londres. Wyatt tente un dernier effort; remontant la Tamise, il s’empare du pont de Kingston, passe le fleuve et se rabat précipitamment sur la capitale. Il faisait nuit, les chemins étaient mauvais et boueux; la fatigue, le découragement mettent le désordre dans son armée, dont le gros se trouve bientôt séparé de son chef par des troupes royales massées dans les champs qui occupaient alors l’emplacement actuel de Hyde-Park-Corner. Wyatt, resté seul avec une poignée d’hommes, pousse en désespoir de cause jusqu’à Temple-Bar : « Nous voilà arrivés ! » s’écrie-t-il en tombant épuisé devant la porte de la ville; mais elle était fermée, et les amis de l’intérieur ne purent provoquer une diversion en sa faveur.
Marie se soumet au Pape. — La Heine, qui avait refusé de fuir au moment où les rebelles passaient sous les murs mêmes de son palais, se montra aussi terrible dans sa vengeance qu’elle avait été brave dans le danger. Les protestants étaient à ses pieds, elle les frappa sans pitié. Jane Grey, son père et ses oncles, expièrent sur l’écliafaud l’ambition de la maison de Suffolk. Wyatt et ses principaux adhérents ne tardèrent pas à