MARIE SE SOUMET AU PAPE
subir le même sort, tandis que les corps de ses partisans plus obscurs se balançaient aux gibets dressés dans toute rétendue du comté de Kent. Elisabeth, soupçonnée, non sans raison, de complicité avec les rebelles, fut envoyée à la Tour et ne dut la vie qu’à l’intervention de l’Empereur et à celle du conseil privé.
L’échec de l’insurrection non-seulement porta un coup fatal au protestantisme, mais aussi liàta la conclusion de l’union tant désirée par la Reine. Elle arracha, non sans peine, le consentement du Parlement, et l’été suivant, le mariage fut célébré à Winchester, où Marie était allée à la rencontre de son fiancé. Dès lors toutes les mesures de tolérance et de temporisation auxquelles elle s’était vue contrainte pendant les premiers mois de son règne devenaient inutiles. Marie se décida à soumettre l’Angleterre à Rome. Son ministre Gardiner avait été autrefois favorable au système de Henri VIII ; mais quand il vit qu’on ne pouvait sauver l’unité de l’Eglise et se réconcilier avec le Pape qu’en subissant toutes ses conditions, il se montra aussi résolu que la Reine, moins il est vrai par zèle religieux que par esprit politique.
A peine le mariage de Philippe et de Marie eut-il été conclu, que les négociations pendantes avec Rome furent menées à bonne fin; on abrogea l’arrêt de proscription contre Reginald Pôle, et celui-ci, nommé légat par le Pape et chargé de recevoir la soumission de l’Angleterre, fit son entrée à Londres sur un bateau dont la proue était surmontée d’une croix étincelante. Le Parlement lui souhaita solennellement la bienvenue; les deux Chambres décidèrent par un vote formel la reconnaissance de l’obédience du Saint-Siège; après quoi les députés reçurent à genoux, du légat, l’absolution qui relevait le royaume des peines encourues pour crime de schisme et d’hérésie.
Marie semblait devoir être au comble de ses vœux, mais l’attitude du Parlement et de la nation lui fit comprendre qu’ils ne consentiraient jamais à lier aveuglément l’Angleterre à la politique espagnole. Les deux Chambres montrèrent un esprit d’indépendance de plus en plus audacieux. Elles rejetèrent l’une après l’autre toutes les mesures proposées par la Reine. Elles refusèrent de changer l’ordre de succession au trône en faveur de Philippe, au détriment d’Elisabeth, la sœur détestée de la Reine. Bien que leur Bill de Réconciliation fût la négation de toute la politique ecclésiastique de Henri VIII, elles repoussèrent énergiquement toutes les propositions qui avaient pour but la restitution des biens du clergé. L’insurrection protestante avait ressuscité la loi contre les hérétiques ; mais le Parlement s’opposa au rétablissement des tribunaux épiscopaux. La nation elle-même ne se montrait pas moins récalcitrante. L’attitude hostile de la population de Londres obligea l’évêque Bonner à retirer des lois inquisitoriales destinées à débarrasser son diocèse de l’hérésie. Le conseil privé était lui-même divisé. L’Empereur, dans l’intérêt même du catlio-
LES MARTYRS (l 553-1558).
licisme, conseillait la prudence et la patience. Mais la Reine, dans son fanatisme forcené, méprisa aussi bien les avis du dehors que les avertissements de ses propres sujets.
Rowland Taylor. Son martyre (1555). — A ce moment, l’avenir de la Réforme paraissait désespéré. L’Espagne avait pris en main la direction du mouvement catholique, et allait, grâce au mariage de Philippe, entraîner, bon gré, mal gré, l’Angleterre dans ce courant de réaction. Lès protestants étaient abattus depuis l’échec de leur dernière révolte et s’étaient rendus odieux par leur violence et leur avidité. Mais leur cause, ruinée par un triomphe dont ils avaient abusé, se retrempa dans les épreuves et la persécution. S’ils n’avaient pas su gouverner, du moins ils surent mourir. L’histoire de Rowland Taylor, curé de Hadleigli, en dit plus long surTa situation et sur le travail qui se faisait dans les esprits que de longues considérations. Depuis le rétablissement du Statut cV hérésie , il n’était plus nécessaire de recourir à la loi commune, et Gardiner, président du conseil privé, se montrait particulièrement zélé dans cette œuvre de mort. Le respect et la considération dont Taylor était entouré le désignèrent pour être une des premières victimes. Arrêté à Londres, il fut condamné à subir le dernier supplice dans sa propre paroisse. Sa femme, soupçonnant a qu’on allait, peut-être cette nuit même, emmener son mari » , se rendit avec ses deux filles, malgré l’obscurité, sous le porche de Saint- Botolph, près d’Aldgate, pour y attendre le cortège funèbre : « Ah! cher père! « s’écria fa petite Elisabeth, dès que le shériff parut avec sa suite auprès de l’église de Saint-Botolph. « Mère, mère, voici mon père qu’on emmène. » — « Rowland, Rowland, où es-tu? >5 s’écria madame Taylor; car c’était un matin très-sombre, et l’on 11e pouvait se voir dans l’obscurité. Taylor s’arrêta et dit : « Chère femme, me voici. » Les gardes voulaient l’obliger à continuer sa route, mais le shériff leur dit : a Arrêtez-vous un instant, messieurs, je vous prie de le laisser parler à sa femme. » Alors elle s’approcha de lui, il prit sa petite Mary dans ses bras, et lui et sa femme et Elisabeth s’agenouillèrent et répétèrent la prière dominicale. A cette vue, le shériff pleura abondamment, et plusieurs de ses hommes pleurèrent aussi. Après qu’ils eurent prié, Taylor se releva, embrassa sa femme, et lui serrant la main : « Adieu, ma chère femme, console-toi, car je suis en paix avec ma conscience. Dieu sera un père pour mes enfants. » Alors sa femme reprit : a Dieu te soit eu aide, cher Rouland; je veux, avec la grâce de Dieu, aller te retrouver à Hadleigh. » Pendant tout le chemin, le docteur Taylor parut gai, joyeux comme un convive se rendant à un agréable banquet ou à un repas de noce; à dix milles de Hadleigh, il désira descendre de son cheval, et cela fait, il sauta et bondit une ou deux fois comme s’il allait se mettre à danser. « Eh bien! docteur, dit le shériff, comment vous trouvez-vous maintenant? » — ce Très-bien, grâce à Dieu,
monsieur le shériff, mieux que jamais, car me voici bientôt arrivé chez moi; encore deux tours de cadran, et je serai dans la maison de mon père. » Les rues de Hadleigh étaient pleines de monde, hommes et femmes de la ville et* de la campagne rangés en haie des deux côtés pour le voir passer. Quand ils le virent ainsi conduit à la mort, avec les yeux pleins de larmes et des voix déchirantes, ils se mirent à crier : « Ali! Seigneur Dieu! on nous prend notre bon berger. »
On était enfin arrivé au but du voyage : « Où suis-je? « demanda Rouland, « et que signifie tout ce peuple rassemblé? >' On lui répondit ;
« C’est Oldham Commons où tu dois souffrir, et ces gens sont venus pour te voir mourir. ^ ^ Dieu soit béni » , dit-il, « me voilà maintenant
arrivé à la maison. » Mais quand le peuple vit sa vieille et respectable face, avec sa longue barbe blanche, tous les assistants éclatèrent en pleurs et s’écrièrent : u Que le Seigneur ait pitié de toi ! bon docteur Taylor, que Dieu te fortifie et te soit en aide! que le Saint-Esprit te réconforte! » Il voulut parler; mais on ne le lui permit pas. Après avoir prié, il s’approcha du poteau du bûcher qu’il baisa et se mit de lui-même dans le baril de poix qu’on avait placé là, et il se tint adossé au poteau, les mains jointes et les yeux levés au ciel, et se laissa brûler. L’un des bourreaux eut la cruauté de lui lancer un fagot à la tête, qui le blessa si grièvement que le sang coula sur son visage. « Ami » , lui dit Taylor, a je souffre déjà assez, à quoi bon cela ? « Comme il restait immobile, sans verser une larme, et les mains jointes, un nouvel acte de brutalité, un coup de hallebarde qui fit jaillir sa cervelle, mit fin à scs souffrances, et le cadavre tomba dans les flammes.
Les martyrs. — La terreur de la mort ne pouvait rien sur des âmes aussi fortement trempées. C’était à Bonner, président du tribunal d’inquisition en qualité d’évêque du diocèse de Londres, où siégeait le conseil privé, que les victimes étaient d’ordinaire déférées. En dépit de la haine qu’il inspirait comme principal auteur dans ce drame sanglant, c’était un homme d’un naturel doux et bienveillant. Il demanda, un jour, à un jeune garçon que l’on avait amené devant lui, s’il pourrait supporter le supplice du bûcher; l’enfant sans hésiter étendit la main et la tint au-dessus de la flamme d’une chandelle qui se trouvait là par hasard. Rogers, collaborateur de Tyndale dans sa traduction de la Bible et l’un des plus remarquables prédicateurs protestants, mourut ^ en baignant ses mains dans le feu comme si c’eût été de l’eau froide » . Les êtres les plus vulgaires s’illuminaient sur le bûcher d’une auréole de poésie : « Priez pour moi » , disait un autre jeune garçon, William Brown, aux assistants qui étaient venus à Brentwood, sa ville natale, pour le voir mourir. — « Je ne prierai pas plus pour toi que pour un chien » , lui fut-il répondu. — « Fils de Dieu, éclaire-moi ! » s’écria alors William; et aussitôt le soleil voilé
jusque-là perça les nuages et l’inonda de ses rayons, à tel point qu’il fut obligé de tourner la tête; la foule resta stupéfaite, car il faisait obscur un instant auparavant.
La persécution ne produisit pas les résultats qu’on espérait. La terreur qui avait fait passer sur le continent tant de protestants qui s’étaient réfugiés à Genève et à Strasboui'g se dissipa peu à peu. Le vieil esprit d’audace, de défi et de violence se réveilla chez les réformés sous l’aiguillon des persécutions. L’un d’entre eux attacha un collier de boudins au cou d’un prêtre, en dérision de son chapelet; on insultait les images nouvellement rétablies; on entendait de nouveau chanter, dans les rues, les grossières ballades des deux règnes précédents. Un misérable, affolé par le fanatisme, poignarda le curé de Sainte-Marguerite au moment de l’élévation. Ce qui était le plus inquiétant, c’est que ces violences n’excitaient plus comme autrefois l’indignation populaire : l'hoi’reur des persécutions ne laissait place à aucun autre sentiment. Chaque nouvelle victime gagnait des centaines de gens à la foi nouvelle. « En un an » , écrivait-on à Bonner, a vous avez perdu les cœurs de vingt mille personnes qui étaient naguère des papistes convaincus.
L’évêque de Londres, qui n’avait jamais montré beaucoup de zèle pour cette triste besogne, s’était lassé de verser tant de sang. Gardiner était mort, et l’ardeur des évêques se calmait peu à peu. Quant à la Reine, son fanatisme ne lui permettait pas de se relâcher dans l’œuvre qu’elle avait entreprise. Des lettres forcenées pressaient les prélats fatigués de reprendre les persécutions. En trois mois, cinquante personnes subirent le .dernier supplice. Marie avait résolu d’envoyer au bûcher les principaux chefs du parti protestant. Deux d’entre eux avaient déjà péri : Hooper, évêque de Gloceslcr, avait été brûlé dans sa ville métropolitaine; Ferrars, évêque de Saint-David, à Caermarthen. Latimcr et l’évêque Ridley de Londres furent ensuite tirés de leur prison d’Oxford pour monter à leur tour sur le bûcher : « Soyez ferme, maître Ridley, » criait le vieux prédicateur réformé, comme les flammes l’enveloppaient, «nous allons aujourd’hui, s’il plaît à Dieu, allumer un si grand flambeau en Angleterre, qu’on ne pourra plus jamais l’éteindre. »
Il ne restait plus qu’une victime à sacrifier, bien inférieure comme caractère aux prélats que nous venons de citer, mais bien au-dessus d’eux par sa situation dans l’Eglise d’Angleterre ; je veux parler de Cranmer, archevêque de Canterbury, qui était aux yeux du monde entier le successeur de saint Augustin et de saint Thomas sur le second siège épiscopal de la chrétienté occidentale. Les autres évêques créés depuis la séparation d’avec Rome étaient à peine dignes de porter ce titre aux yeux de leurs adversaires, tandis que Cranmer avait reçu le pallium de la main même du Pape. Brûler le primat du royaume pour crime d’hérésie, c’était fermer aux autres protestants tout espoir de salut. Mais la soif de vengeance