‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 204 sur 255 · MORT DE AI A R I E · texte numérisé non relu

MORT DE AI A R I E

s’unissait au fanatisme religieux pour exciter Marie à faire périr Cranmer. , Le prélat courtisan, qui avait constamment prostitué la justice au caprice de Henri VIII, avait entre autres prononcé l’annulation du mariage de Catherine d’Aragon et déclaré la naissance de Marie illégitime ; tout récemment encore, il avait pris part, peut-être à contre-cœur, au honteux complot qui devait écarter Marie du trône. Sa haute position le faisait plus que tout autre le représentant de la révolution religieuse. Son portrait, ainsi que ceux de Henri et de Cromwell, se trouvait en tête de la Bible anglaise, et de plus il avait été le principal promoteur de la réforme plus radicale tentée sous Édouard VI. C’était sa voix qu’on entendait, qu’on entend encore aujourd’hui en lisant la liturgie anglaise qu’il composa dans sa paisible retraite d’Oxford. En qualité d’archevêque, Cranmer ne relevait que du Saint-Siège; aussi fut-on contraint de surseoir à son exécution. L’énergie morale qu’il avait montrée depuis l’avénement de Marie l’abandonna en apprenant la sentence fatale. La lâcheté dont il avait donné tant de preuves en favorisant les convoitises et le despotisme de Henri VIII l'entraîna à six rétractations successives dans l’espoir d’obtenir son pardon. Mais tout fut inutile, et Cranmer, par un de ces brusques revirements dont son étrange caractère offre plus d’un exemple, trouva dans ses défaillances mêmes une occasion de se réhabiliter. En le conduisant au bûcher, on l’avait amené à l’église de Sainte-Marie pour qu’il y répétât la confession publique de ses erreurs. « Maintenant, dit-il à la foule assemblée devant lui, il faut que je dise ce qui pèse sur ma conscience plus que toute autre chose que j'aie jamais dite ou faite, c’est d’avoir publié des écrits contraires à la vérité. Je les rétracte aujourd’hui, je les renie; ils ont été tracés par moi contrairement à la vérité que je confessais dans mon cœur, par pure faiblesse, par crainte de la mort, pour sauver ma vie, si je pouvais. Puisque ma main a failli, c’est elle qui sera punie la première ; si je suis conduit au bûcher, c’est elle qui sera brûlée tout d’abord. » — « Voici la coupable « , répéta-t-il sur le bûcher; « elle doit être punie la première. » Et la tenant immobile au-dessus des flammes, il resta sans trembler ni crier jusqu’à ce qu’il eût expiré (1556).

Mort de Marie (1558). — L’instinct populaire ne s’est pas trompé en regardant le martyr de Cranmer, malgré ses faiblesses, comme ayant été plus fatal au catholicisme en Angleterre que le supplice des héros de la foi qui l’avaient précédé sur le bûcher. Le cri de triomphe de Latimer ne pouvait trouver d’écho que dans des cœurs aussi héroïques que le sien, tandis que la douloureuse humiliation et le repentir du primat excitaient une sympathie et une pitié universelles ; pour un seul Rowland Taylor marchant joyeusement à la mort, il y avait des milliers de Cranmers tremblant à la seule pensée du bûcher. Alors naquit un amer ressentiment contre Rome, cause de tout ce sang répandu. Si partial et si injuste que

LES MARTYRS (l 553-1 558).

soit ce ressentiment aux yeux de l'observateur et de l’historien, il esteneore vivant au cœur des Anglais. Philippe comprit bientôt, malgré son bigotisme étroit, que la cause catholique ne pouvait compter sur V Angleterre ; aussi, malgré les pressantes supplications de Marie, s'empressa-t-il de quitter son royaume des qu’il eut perdu tout espoir d’avoir des enfants. La Reine, qui n’avait pas beaucoup plus d’illusions que lui, ne cessa pas de lutter pour la cause catholique ; l'échec de sa proposition de restituer les biens du clergé ne la découragea pas ; elle fit tout son possible pour détruire l’œuvre de son père ; elle rétablit partout où elle le put les abbayes supprimées et refusa de toucher aux bénéfices vacants.

Surtout, elle rendit la persécution plus sauvage que jamais. Ce n’étaient plus des évêques et des prêtres qu’on martyrisait, c’étaient des gens du peuple; on les envoyait par fournées au supplice. En un seul jour, treize victimes, dont deux femmes, furent brûlées à Stratford le Eow ; soixantetreize protestants de Colchester furent traînés, attachés à la même corde, à travers les rues de Londres. Un nouveau tribunal pour la poursuite de l’hérésie fut exempté par décret royal de toute entrave légale. Les Universités furent visitées par des commissaires qui firent exhumer et réduire en cendres les cadavres des professeurs étrangers, tels que Bucer, Fagius et Pierre Martyr qui avaient été enterrés sous le règne d’Édouard VI. On menaça d’exécuter sommairement tous ceux qui possédaient d es livres hérétiques sortis de Genève; c’était trahir et appeler sur soi les sévérités du pouvoir que de répandre ces livres révolutionnaires qui prêchaient la révolte et la guerre civile*

Le respect de la nation pour la famille Tudor et la fidélité au principe monarchique, sentiments auxquels Marie devait le trône, s’affaiblissaient de jour en jour ; quelques tentatives de révolte prouvaient de temps en temps à la Reine qu’elle s’était aliéné tous les cœurs. On témoignait ouvertement maintenant de la sympathie pour les martyrs de la foi ; en trois ans, trois cents victimes avaient péri sur le bûcher. La nation était lassée de tant d’horreurs, u Amen », répétait la foule amassée autour des bûchers de Smithfield en réponse aux prières de sept malheureux condamnés par Donner; elle priait à son tour Dieu de leur venir en aide. Une épidémie et la famine augmentèrent encore le mécontentement qui éclata lorsque Philippe, devenu maître de l’Espagne, des Flandres et du Nouveau Monde par l’ abdication de Charles-Quint, entraîna l’Angleterre, malgré les promesses formelles de Marie au moment de son mariage, dans une guerre contre la France. A peine la guerre avait-elle commencé que le duc de Guise, par une manœuvre aussi rapide que secrète, se jeta sur Calais, et l’obligea à se rendre avant qu’on eût pu lui porter secours. L’Angleterre se vit ainsi ce enlever le plus beau joyau de sa couronne » , et peu après la prise de Guines laissa l’Angleterre sans un pouce de territoire sur le continent. Le désaccord entre la Heine et la nation était si profond que ce désastre

MORT DE iUARIE (l558).

meme ne ramena pas à Marie le cœur de ses sujets. Elle eut beaucoup de peine à faire rentrer l’emprunt forcé qu’elle avait décrété. Les troupes se montraient indisciplinées, et les soldats désertaient en foule, lorsque Marie mourut, le 17 novembre 1558. Sa mort empêcha seule une révolte générale, et l’avénemeut d’Elisabeth fut salué par une explosion d’enthousiasme populaire.

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