CHAPITRE III
Ë LIS ABETH L (1558-1603)
État de l’Angleterre en 1558. — Jamais L’Angleterre n’avait été aussi bas qu’au moment où Elisabeth monta sur le trône : le pays, humilié par de récentes défaites, était sur le point de se révolter contre le gouvernement tyrannique et cruel de la reine Marie; l’ancien mécontentement populaire, un instant comprimé par les troupes mercenaires de Somerset, restait une menace perpétuelle pour l’ordre social ; toute conciliation religieuse était devenue impossible; protestants et catholiques se trouvaient séparés par les bûchers de Smithlield, et les partisans de l’humanisme étaient dispersés sans retour. Les catholiques étaient à jamais inféodés au Saint-Siège, et les protestants, menacés du bûcher et obligés dose réfugier sur le continent, revenaient en foule de Genève grandis et fortifiés par la persécution, la tête pleine d’idées subversives en matières politiques et religieuses. L’Angleterre, entraînée par Philippe II dans une guerre désastreuse et stérile, ne comptait pas d’autre alliée en Europe que l’Espagne, tandis que la France, maîtresse de Calais, dominait sur la Manche. Au nord, le péril était pins pressant encore, depuis que Marie Stuart, devenue Dauphine de France, assurait à l’Ecosse l’appui de sa patrie d’adoption ; elle avait pris le titre et les armes de reine d’Angleterre, et menaçait de soulever les catholiques anglais contre l’autorité d’Elisabeth. Pour faire face à
1 Sources : Camden, lie cl' Elisabeth (1615); consulter pour les questions religieuses les Annales de la Réforme de Strype, sa Vie de Parker et les Letti'es de Zurich (Parker Society); pour les affaires d’Espagne, les Papiers d'Etat, la Correspondance du cardinal Granvelle ; pour la France-, les dépêches publiées par AI. Teulet. Consulter encore les Papiers de lord Burleigh (qu’il est intéressant de comparer avec 1 indigeste Vie de lord Burleigh par Xfare) ; enfin et surtout les Calendars of State Paper s pour le règne d’Élisabeth. L’histoire de AL Froude (vol. VII à XII) a une réelle valeur pour le règne d’Elisabeth, et ses extraits des papiers de Cecil et des archives de Simancas ont éclairci bien des points obscurs. On trouvera aussi de curieux détails dans AViesener, la Jeunesse cl' Elisabeth ; dans IL de La Ferrière, les Mariages de la reine Elisabeth; dans l’ouvrage récent de AI. Hall, Society in the Eli%abethan Age .
LA RE IXE ÉLISABETH (l558).
tous ces dangers, la nalion sans armée, sans flotte, se trouvait dépourvue de ressources pour en former de nouvelles; le Trésor, déjà appauvri sous Édouard VI, avait été complètement épuisé par les restitutions que Marie avait faites au clergé et par les dépenses de la guerre contre la France.
La reine Élisabeth (1558). — L’Angleterre mettait tout son espoir en sa nouvelle souveraine. Elisabeth n’était âgée que de vingt-cinq ans, et sa beauté rappelait celle de sa mère Anne Boleyn. Grande et d’aspect imposant, elle frappait par la majesté intelligente de son visage, un peu trop long peut-être, qu’éclairaient deux yeux superbes et pleins de feu. Élevée à la cour lettrée de Henri VIH, amazone intrépide et d’une grande adresse au tir, elle joignait les talents d’une musicienne accomplie à la science d’un érudit; ajoutez à cela qu’elle dansait à ravir. A seize ans, (die avait déjà lu tout Cicéron et une grande partie de Tite-Live, et « faisait preuve » , nous dit Ascham, un de ses précepteurs, « d’une grande application au travail et d’une énergie toute virile » . Dès le matin, elle méditait un chapitre du Nouveau Testament , dans le texte grec, et continuait sa journée en lisant, soit un plaidoyer d’Isocrate, soit une tragédie de Sophocle; on la vit même plus tard, au milieu des soucis et des embarras de son règne, « faire monter Ascham auprès d’elle après dîner pour expliquer avec lui le Discours de Dcmoslhène contre Eschine » . Le latin lui était très-familier, le grec un peu moins; c’est en latin qu’elle réprimanda l’insolence d’un ambassadeur polonais; et quant au grec, elle échangeait de temps en temps quelques mots dans cette langue avec son vice-cliancelier,
« pour ne pas se rouiller » , disait-elle, mais tout cela, sans ombre de pédanterie. Elle s’exprimait en français ou en italien aussi couramment que dans sa langue maternelle et connaissait à fond les œuvres de l’ Ariostc et du Tasse. Aussi se montra-t-elle très-favorable à la nouvelle école poétique qui fleurit sous son règne; et, malgré l’affectation de son langage et son goût pour les anagrammes et autres puérilités du même genre, elle sut apprécier la Reine des Fées et adressa son plus gracieux sourire à Maître Spenser, lorsque le grand poëte parut pour la première lois en sa présence. Son caractère bizarre et plein de contrastes rappelait à la fois les deux êtres qui lui avaient donné le jour. Elle était bien la vraie fi 1 le de Henri VIII et d’Anne Boleyn ; comme son père, elle semblait à première vue franche et cordiale. Avide de popularité et d’un abord facile pour tous, grands et petits, elle avait hérité de son courage indomptable et de sa prodigieuse confiance en lui-même. Elle avait la voix desTudor, rauque et dure, leur humeur impétueuse et hautaine, et leurs terribles accès de colère. Elle traitait les plus grands seigneurs en véritables collégiens; une insolente boutade d’Essex valut à celui-ci un soufflet; et les plus graves discussions au conseil étaient parfois interrompues par de violentes sor-
É LIS ABETII (1558-1603).
tics de la Reine, qui se mettait à injurier scs ministres comme une poissarde.
Mais a côté de ces àpretés et de ces traits violents et durs du tempérament paternel, on trouvait chez elle la nature sensuelle et facile d’Anne Roleyn. Passionnée pour le iuxe et les plaisirs, elle s’amusait à voyager de château en château, au milieu de fêtes splendides, fantastiques et folles, comme un calife seul aurait pu en rêver; elle aimait aussi le rire éclatant, l’esprit et la gaieté, et l’on était sur de gagner scs bonnes grâces par un mot spirituel ou par un compliment bien tourné. Toujours magnifiquement vêtue et couverte de bijoux, elle conserva jusqu’à l'extrême vieillesse les prétentions et la coquetterie d’une toute jeune fille. Aucune adulation, aucune batterie adressée à sa beauté ne lui paraissait excessive. « Votre présence, c’est le ciel » , disait Hatton ; « votre absence, c’est l’enfer. » Elle jouait avec scs bagues pour faire admirer la blancheur de ses mains, et dansait une couranie devant l’ambassadeur de France habilement dissimulé derrière une tapisserie, pour qu’il pût vanter à son maître la grâce et la légèreté de la reine d’Angleterre. Sa frivolité, sa manie de rire à tout propos, enfin ses plaisanteries inconvenantes semblaient donner raison aux bruits scandaleux qui couraient sur son compte. Excessive en toutes choses, sans aucun sentiment de pudeur, de retenue et de délicatesse, Elisabeth se laissa aller de plus en plus à ce penchant à la sensualité qui avait déjà fait parler d’elle dans sa jeunesse. Il suffisait d’être bel homme pour être assuré de sa bienveillance : on la voyait parfois caresser le cou des jeunes seigneurs les plus élégants au moment où ils mettaient un genou en terre pour lui baiser la main, et prodiguer devant toute la cour des témoignages de tendresse au comte de Leicester, ce son gentil Robin » .
Peut-on s'étonner alors que les hommes d’Etat, s-i souvent mystifiés par elle, regardassent Elisabeth comme la plus frivole des femmes, et que Philippe Il se demandât comment a une libertine pouvait ainsi tenir tête à la politique de l’Eseurial »? Mais il y avait derrière la coquette que nous venons de décrire une autre Elisabeth. Cette femme, en apparence violente comme Ilcnri VIII et frivole comme Anne Roleyn, avait au fond une nature d’acier, insensible aux entraînements de l’imagination et de la passion; en un mot, elle ne vivait que par l’intelligence. En dépit de son goût pour le luxe et les plaisirs, elle était simple et frugale, et travaillait avec acharnement. Jamais on ne la vit mêler ses prétentions et ses caprices aux affaires de l’Etat. Laissant au contraire toute vanité de côté, dès qu’elle avait quitté ses appartements de réception, elle devenait, au milieu de ses ministres, le plus clairvoyant et le plus ferme des hommes politiques de son temps. En dehors de sa coqr, Elisabeth ne tolérait ni complaisances ni flatteries; trèsdroite et très-franche vis-à-vis de ses ministres, elle exigeait d'eux une égale "franchise. S’il y avait dans sa conduite politique quelque chose qui rappelât son sexe, c’est qu’elle mêlait, comme beaucoup de femmes, une grande