LA REINE ÉLISABETH
ôtaient raisonnables et simples, et elle en poursuivait la réalisation avec une singulière ténacité ; des actes d’autorité inattendus venaient prouver de temps en temps qu’il y avait plus de calcul que de faiblesse dans ses perpétuelles hésitations. Elisabeth savait attendre et dissimuler ; mais lorsque le moment était venu d’agir, elle frappait sans pitié. Par nature, elle était plutôt portée à une excessive confiance en elle-même qu’à la défiance de ses forces. Comme toutes les natures très-fermes, elle avait une foi absolue dans son étoile. « Votre Majesté « , lui écrivait durement IValsingham, a compte beaucoup sur la Fortune; je voudrais qu’elle eût un peu plus confiance dans le Dieu tout-puissant. « Tantôt les diplomates se récriaient sur son irrésolution, ses lenteurs et sa mobilité de caractère; tantôt ils se plaignaient au contraire de son obstination, de sa volonté de fer, c]e son audace à affronter les dangers qui la menaçaient d’une ruine irréparable. « Quelle femme ! » écrivait un jour l’ambassadeur de Philippe II, après avoir vainement tenté de lui faire quelques remontrances. « Elle est vraiment possédée de cent mille démons. »
Pour ses sujets qui ne se doutaient pas de ses intrigues, de scs manœuvres tortueuses, Elisabeth restait un type accompli de volonté et de virile énergie, et les braves marins qui balayaient les mers espagnoles ou se glissaient entre les montagnes de glace de la baie de Baffin ne voyaient rien d’égal au courage de leur reine.
Admirable de calme et de fermeté dans la poursuite de scs desseins, elle fit preuve d’une grande sagacité dans le choix des hommes chargés de les mettre à exécution; d’un coup d’œil elle jugeait du mérite des gens, et savait merveilleusement les attacher pour toujours à son service. Nous avons déjà dit qu’aucun de nos souverains n’avait réuni autour de lui un si grand nombre d’hommes éminents; son tact puisque infaillible la dirigeait toujours dans le choix de scs agents, depuis Burleigh et IValsingham jusqu'aux fonctionnaires les plus infimes. A l’exception deLeicester, les places furent toujours données sous son règne aux plus capables, et cette sûreté dans le choix des hommes était duc à ses hautes qualités intellectuelles. Si beaucoup d’hommes de son temps l’emportèrent sur elle par la noblesse de leurs aspirations, elle les surpassait tous par l’étendue de son esprit, par la variété de ses aptitudes. Élisabeth pouvait parler poésie avec Sponsor et philosophie avec Giordano Bruno, disserter sur l’euphuisme avec Lyly et s’éprendre de l’esprit chevaleresque du comte d’Essex; elle savait s’arrêter au milieu d’une conversation sur les modes nouvelles pour s’absorber avec Cecil dans des dépêches et des comptes de finances, et au sortir d’une conférence avec IValsingham sur le meilleur moyen de punir des traîtres, elle fixait certains points de doctrine avec l'archevêque Parker,ou calculait avec Frobisher la possibilité de trouver une nouvelle route pour aller aux Indes parle nord-ouest. La vivacité de son intelligence si ouverte lui permettait de comprendre les différentes phases du mouvement
intellectuel de son temps, et de choisir d’instinct, pour ainsi dire, ses représentants les plus éminents.
Ce qui fait enfin, et par-dessus tout, la grandeur d’Elisabeth, c’est Tinfluence qu’elle exerça sur son peuple. L’Angleterre a eu de plus grands et de plus nobles souverains, elle n’en a pas eu d’aussi populaire qu’Elisabetli. Le poëme de la Reine des fées nous offre un exemple frappant de ce sentiment d’admiration, de fidélité, d’amour passionné pour la souveraine qui faisait battre tous les cœurs, depuis le grand seigneur jusqu’au plus humble des sujets; elle fut en Angleterre, pendant un demi-siècle, la reine vierge et la reine protestante par excellence. 11 n’en fallait pas plus pour transfigurer cette femme immorale et dénuée de tout sentiment religieux en une sorte de sainte nationale. Rien dans sa conduite ne put détruire ces illusions. Un puritain dont elle avait fait couper la main, dans un accès de fureur despotique, agita son moignon au-dessus de sa tête en criant : « Dieu sauve la reine Elisabeth! »
En dehors de la cour, on ne se doutait guère de ses fautes ; et, à T exception de ses ministres, personne ne connaissait les tergiversations de sa diplomatie. La nation ne voyait de sa politique étrangère que les grandes lignes, la modération, le bon sens, et surtout les heureux résultats. Chaque Anglais pouvait constater à l’intérieur les heureux effets de son administration, son amour de la paix et de Tordre, sa fermeté et sa justice, enfin cet esprit de conciliation et de concorde entre les différents partis qui donnait à l'Angleterre une parfaite tranquillité, alors que le reste de l’Europe était déchiré par la guerre civile. Le pays s’enrichissait rapidement; Londres devenait l’entrepôt du monde entier; de superbes châteaux s’élevaient dans chaque seigneurie; partout on voyait les signes visibles du bon gouvernement d’Elisabeth. Elle montra même, dans un acte de son administration, une hardiesse et une originalité dignes d’un grand législateur; dès le début de son règne elle nomma une commission d’enquête chargée d’examiner les souffrances sociales qui entravaient depuis si longtemps le développement de la prospérité nationale. De cette enquête sortit le système d’assistance publique connu sous le nom de Lois, des Pauvres ( Poor Laws) .
Les règlements contribuent rarement à faire prospérer le commerce; aussi l’incessante intervention d’Elisabeth en gênait-elle l’extension plus qu’elle ne la favorisait; mais cette intervention était dictée par de bons motifs, et l’on ne peut qu’approuver lès négociants de la Cité de lui avoir élevé une statue au milieu de la Bourse de Londres, en reconnaissance de l’intérêt qu’elle leur avait toujours témoigné et de la part qu’çlle avait prise personnellement aux affaires commerciales. On lui savait gré aussi de son esprit d’économie. Au sortir du règne de la Terreur et de T ère des Martyrs, on bénissait l’horreur qu’elle témoignait au début de son règne pour l’effusion du sang, horreur qui persista chez elle malgré les violences