LA 11EINE ÉLISABETH (155S
qui marquèrent ses dernières années. Enfin elle inspirait une confiance universelle par sa connaissance instinctive du tempérament national ; elle sentait toujours battre le cœur de son peuple, elle savait exactement jusqu’où elle pouvait résister et en quelles occasions elle devait céder à ce besoin de liberté et d’indépendance qu’elle avait inconsciemment encouragé. Cédait-elle? sa défaite semblait presque une victoire, tant elle y mettait de franchise et de bonne grâce, et elle ramenait à elle toutes les sympathies que sa résistance lui avait fait perdre. Sa conduite d’ailleurs, dans toutes les affaires intérieures du royaume, était dictée par le désir de contribuer au bien-être de ses sujets et par le besoin inné de popularité; c’est même là le seul côté sympathique de cette froide et impassible nature. Si Elisabeth a jamais aimé quelque chose, c’est bien son pays : « Ilien au monde » , disait-elle avec conviction et avec feu à la séance d’ouverture de son premier parlement, ' a rien sous le soleil ne m’est plus cher que le dévouement et l’amour de mes sujets. » Et son peuple se donna à elle tout entier.
Elle tenait peut-être d’autant plus à sa popularité qu’elle y trouvait une compensation au douloureux isolement de son existence. Dernier rejeton des Tudor, seul enfant survivant de Henri VIII, elle ne possédait en fait de proches parents que Marie Stuart et les Suffolk, celle-là prétendante avouée à la couronne d’Angleterre, ceux-ci prétendants secrets; du coté maternel il ne lui restait qu’un seul cousin. Aussi sa tendresse se reportat-elle tout entière sur Leicester, mais une union avec lui était impossible ; et tout autre mariage, en admettant même que la Reine eût pu s’\ résoudre, lui aurait été interdit par des raisons politiques. Une parole amère échappée à Elisabeth nous révèle ce qu’elle devait parfois souffrir. « La reine d’Ecosse a un beau garçon » , s’écria-t-elle en apprenant la naissance du futur Jacques VI, « et je ne suis qu’une souche stérile. »
L’isolement d'Elisabeth était encore aggravé par sa nature même. Elle vivait en dehors du monde qui l’entourait; tantôt supérieure, tantôt inférieure à ses contemporains, jamais en harmonie avec eux. Ce n’est que par l’intelligehcc qu’elle sympathisait avec l’Angleterre de son temps. Les besoins moraux du pays étaient lettre morte pour elle. A cette époque vraiment unique, où la nation entière semblait emportée par un élan irrésistible vers un idéal tout nouveau, au moment où l’enthousiasme et le sentiment de l’honneur se paraient de tous les prestiges de la poésie, où la religion même devenait une sorte de chevalerie, Elisabeth restait spectatrice indifférente de cette grande révolution morale et ne s’y intéressait pas plus qu’elle n’aurait fait au coloris harmonieux d’un tableau. Elle faisait indifféremment entrer dans ses calculs politiques le bigotisme d’un Philippe II ou l’héroïsme d’un Guillaume d’Orangc ; à ses yeux, la vie des hommes et leurs. plus nobles aspirations n’avaient pas plus de valeur que des jetons sur une table de jeu; chez elle seule en Angleterre, la Saint-Barthélemy
K L1SABET H (1558-1603).
n’excita aucun désir de vengeance; et tandis que l'Angleterre était encore toute frémissante de son triomphe sur Y Armada, sa reine, établie sur les côtes de la Manche, feignait un vif mécontentement et spéculait sur les provisions avariées qu’elle avait commandées pour la flotte qui venait de la sauver. Sourde à la voix de la reconnaissance, elle acceptait des services tels qu’on n’cn avait jamais rendu à aucun roi d’Angleterre, sans songer seulement à offrir une récompense. Walsingham, après avoir dépensé sa fortune pour sauver le trône d’Elisabeth et peut-être sa vie, mourut en exil dans une profonde misère. Elle rejetait sans scrupule sur ses conseillers l’odieux ou Je mauvais succès des mesures qu’elle avait prises. Pour dissimuler son rôle dans la mort de Marie Stuart, elle laissa Davison mourir de chagrin dans la Tour.
Par une étrange ironie du hasard, c'est à cette indifférence morale qu’elle dut quelques-uns des plus beaux traits de son caractère, par exemple sa magnanimité; si elle était incapable d’amour, elle était aussi incapable de haine. Elle ne nourrissait aucun mesquin ressentiment ; elle ne s’abaissa jamais à témoigner ni envie ni défiance à ceux qui la servaient. Insensible aux in jures et à la peur, elle ne se laissa jamais troubler par les accusations de libertinage et de cruauté que les Jésuites faisaient courir sur son compte par toute l’Europe, ni par les nombreuses tentatives d’assassinat dont cile fut l’objet. Elle ne connaissait pas le danger; aussi ne put-on jamais obtenir qu'elle éloignât les seigneurs catholiques de sa cour, meme lorsqu’on eut découvert des complots papistes dans son propre entourage.
Élisabeth et l’Église. — Ea position exceptionnelle d’Elisabeth parmi ses contemporains influa en bien et en mal sur scs rapports avec l’Eglise. Il serait difficile de trouver une femme aussi profondément indifférente qu’elle en matière religieuse. Les convictions cl les controverses théologiques qui agitaient le inonde entier autour. d'elle la laissaient parfaitement froide. Enfantde la Renaissance italienne bien plutôt que de l’Humanisme de Colet et d’Erasme, son altitude au milieu de l'enthousiasme de son temps est celle de Laurent de Médicis en présence de Savonarole. Elle ne prenait aucun intérêt à ces problèmes moraux qui tourmentaient alors tant d Vîmes; toutes ces questions lui semblaient non-seulement obscures, mais même un peu ridicules; elle confondait dans un même dédain les grossières superstitions de l’Eglise romaine et le bigotisme des protestants. Par son ordre, les images sacrées étaient jetées au feu, et elle se moquait des puritains en les appelant « Frères en Christ ^ . Mais tout cela sans haine ni fanatisme contre l’une ou l’autre Église. Les réformés témoignaient leur mécontentement de l’accueil que trouvaient les seigneurs catholiques auprès de la Reine, et les papistes se plaignaient de lui voir appeler au conseil des hommes d'Etat protestants. Mais pour elle la