‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 210 sur 255 · ÉLISABETH ET L’ÉGLISE · texte numérisé non relu

ÉLISABETH ET L’ÉGLISE

question religieuse n’existait pas, puisqu’elle voyait tout à un point de vue exclusivement politique, et trouvait, comme Henri IV, « qu’un royaume vaut bien une messe » . Lorsqu’elle le jugeait utile, elle berçait Philippe II de l’espoir de sa conversion prochaine et rétablissait les crucifix dans sa propre chapelle pour obtenir quelque concession dans ses négociations avec l’Espagne. L intérêt le plus puissant à ses yeux était celui de l’ordre public, et elle ne pouvait comprendre que tout le monde n’en jugeât pas ainsi. Aussi appliqua-t-elle toute son ingéniosité à construire un système qui conciliât Limité ecclésiastique avec le respect des droits de la conscience, un compromis par lequel elle demandait qu’on se conformât extérieurement aux formes de l’Eglise établie, « mais en laissant les opinions libres » , comme elle le répétait sans cesse.

Elle se contenta tout d’abord d’en revenir au système de Henri VIII : u Je veux faire exactement comme mon père >? , disait-elle à l’ambassadeur d’Espagne. L’union avec Home se dénoua peu à peu sans rupture officielle, et le premier soin du Parlement fut de détruire l’œuvre de Marie en rapportant les Lois d'hérésie, en prononçant la dissolution des monastères et en rétablissant la suprématie royale. A son entrée à Londres, Elisabeth baisa la Bible anglaise que lui présentaient les bourgeois de la Cité, et « promit de la lire assidûment d (1559).

Elle ne voulait pas aller plus loin; d’ailleurs, un tiers du conseil et les deux tiers de la nation se montraient fort opposés à des changements plus radicaux. Dans l’aristocratie, les plus vieilles et les plus riches familles désiraient le maintien de l’état de choses ancien ; la jeune noblesse, au contraire, plus pauvre en général, voulait qu’on marchât en avant. On y fut bientôt contraint. Les protestants, quoique en minorité, avaient pour eux le talent et l’énergie, et les exilés revenaient de Genève animés d’une haine implacable contre le catholicisme. La messe et la transsubstantiation s’identifiaient à leurs yeux avec les bûchers de Smithfield, et le souvenir des Martyrs donnait un caractère presque sacré au Prayer hook d’Edouard \ I. Elisabeth le remit en usage; mais, désireuse de donner aux catholiques une preuve de son esprit de conciliation, elle y fit quelques légers changements. Elle ne tenait nullement à se compromettre en renouvelant le système du Protectorat, et supprima de rénumération de ses titres celui de chef de V Église . Les Quarante-deux Articles cessèrent d’être en vigueur pendant plusieurs années. Si la Heine avait été tout à Sait libre de ses actions, elle aurait maintenu le célibat des prêtres et rétabli Je crucifix dans les églises; mais tous ses efforts échouèrent devant la violence croissante des passions religieuses. Le clergé protestant fit une opposition forcenée au rétablissement des crucifix, et la populace de Londres brisait les croix dans les rues. D’un autre côté, les évêques catholiques, à une seule exception près, virent dans les changements acceptés par Elisabeth un retour au protestantisme, et aimèrent mieux supporter l’emprisonnement

É L1SABETH (13 58-1603).

et la confiscation cle leurs biens que d'accéder aux réformes. Toutefois, le compromis d’Élisabeth parut très-acceptable à la masse de la nation. Sauf ces deux cents prêtres, le clergé se soumit tout entier à V Acte de Suprématie et adopta le P rayer booli .

Une fois ces questions de croyance et de culte résolues, Élisabeth ne s’occupa plus que des questions d’ordre public. Elle se départit cependant de sa modération habituelle en pillant, pendant tout son règne, les biens du clergé aussi audacieusement qu'aucun de ses prédécesseurs, et tailla dails les terres ecclésiastiques ce qu’il lui fallait pour récompenser ses ministres avec une insouciance vraiment royale des droits de la propriété. Lord Burleigli forma ainsi les domaines de la maison des Cecil avec les terres du siège de Peterborougli, et la proximité de Hatton Garden et d’Ely Place rappelle la spoliation d’un autre évêché en faveur de l’aimable chancelier Hatton. Comme l’évêque d’El\ protestait contre cette illégalité, Elisabeth lui lit comprendre ce qu’elle entendait par la suprématie royale : ci Orgueilleux prélat « , lui écrivait-elle, ^ songe à ce que tu étais avant que je te lisse ce que tu es. Si tu n'obéis pas immédiatement à ma requête, par Dieu! je saurai bien te défroquer. » Reconnaissons cependant qu’elle ne permit à personne de piller après elle, et rétablit l’ordre et une certaine décence extérieure dans l’organisation ecclésiastique.

L’archevêque Parker. Ses réformes. — La conformité du caractère de Parker avec le sien détermina Elisabeth a l’élever au siège archiépiscopal de Canterbury, et à lui confier la réorganisation de l’Eglise angli-

cane. Sans aucune étroitesse théologique, le nouveau primat se montra résolu à rétablir l’ordre dans la discipline et dans les formes du culte, lies changements complets et rapides survenus pendant les deux derniers règnes avaient jeté une perturbation profonde dans l’économie même de l’Eglise. On citait, par exemple, certains diocèses où le tiers des paroisses était sans pasteurs.; les églises même tombaient en ruine. La majorité des prêtres paroissiaux avaient conservé une secrète sympathie pour le catholicisme; ceux des comtés du Nord, par exemple, ne cachaient pas leurs tendances réactionnaires. D’un autre côté, la minorité protestante du clergé excitait l’indignation populaire par sa violence et son avidité. Les chapitres ruinaient leurs propriétés en écrasant leurs tenanciers de baux excessifs et d’amendes,* et en faisant des coupes de bois au hasard. Le mariage des prêtres ôtait une source de scandales incessants, car on allait jusqu'à tailler des jupes et des corsages pour les femmes des prêtres dans les magnifiques ornements sacerdotaux de l’ancien culte. Les nouvelles cérémonies donnaient lieu à des scènes de désordre ; on n’imposait plus au clergé un habillement spécial, et les fidèles étaient libres de s’asseoir ou de rester debout pour la communion, qui se célébrait sur une planche toute nue posée sur des tréteaux, depuis que les anciens au-

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