H E \ AISSAXCE DE L A L I T T E 11 A T LUE ANGLAISE
côtés1', grommelait lord Bacon, ce que vous cuirez en été et gèlerez en hiver. »
Cette passion pour le soleil et la lumière est bien un trait particulier au seizième siècle*, où l’on prodiguait sa vie comme son argent. On retrouve même dans l’histoire du costume à cette époque cet amour de la beauté, du faste et des couleurs éclatantes. La Heine, qui possédait trois mille robes, rivalisait avec scs courtisans pour le luxe des velours a crevés, des fraises des pourpoints constellés de pierreries. Quelques-uns d’entre eux cc por taient » , disait-on spirituellement, « leur manoir sur le dos » . Les rêves de fortune suscités par la découverte du Xouveau Monde firent oublier les vieux principes de stricte économie. Des gentilshommes se ruinaient en une nuit au jeu et s’embarquaient ensuite pour refaire leur fortune dans les Indes. Tous, jusqu’au dernier des matelots, ne rêvaient (pie luxe et prodigalité, galions bondés jusqu’aux écoutilles de lingots d’argent, de perles et de diamants, Eldorados ruisselants d’or. Les merveilles du Xouveau Monde faisaient extravaguer toutes les imaginations de la vieille Europe; les fêtes et les mascarades demi-païennes, demi-modernes, de ec temps reflétaient bien l’incoliércnce qui régnait dans les esprits. Quel mélange inouï de pédantisme et de recherche de la nouveauté, par exemple, dans les divertissements improvisés par le comte de Leicester en l’honneur de la Heine, lors de son séjour au château de Kcnilivorth ! Ce ne sont qu’allégories à lVitalienne, traditions chevaleresques du moyen âge, mythologie classique, combats d’ours, pastorales, farces et coutumes superstitieuses ! Vn sauvage, venu des Indes, chante les louanges de la souveraine, et la nymphe Echo lui répond ; saluée à son arrivée par des sibylles et des géants, Elisabeth s’en va délivrer la dame enchantée des mains du tyran Sa?2s Pi lié ^ des bergères, enfin, l’accueillent par de joyeuses chansons en l’honneur du printemps, tandis que Bacchus et Cérès versent du blé et des grappes de raisin à scs pieda.
Renaissance de la littérature anglaise. — C’est à cette explosion de fantaisie effrénée et (l’extravagance folle, à cc trouble, à cette inquiétude des esprits, que l’on doit la renaissance des lettres anglaises sous Elisabeth. La Renaissance trouva la littérature en langue vulgaire au dernier degré de la décadence ; la poésie se réduisait à Skclton et à ses grossières satires, l’histoire aux annales de Fabyan et de Hall. L’admiration même que l’on ressentit pour la force de pensée des écrivains classiques de la Grèce et de Rome fut immense, mais sembla tout d’abord un obstacle a l’espoir d’un prochain réveil littéraire. Rien que l’Angleterre eût profité plus qu’aucun autre pays d’Europe des réformes politiques et ecclésiastiques de l’humanisme, elle était restée, au point de vue littéraire, très en arrière de l’Italie, de l’Allemagne et de la France. More est le seul Anglais qui prenne rang parmi les grands érudits du seizième siècle; l’cn-
L’ANGLETERRE AU TEMPS D’ÉLISABETH
soigneraient classique avait presque entièrement disparu des universités, depuis la grande tourmente de la Réforme, et il ne devait pas renaître avant la lin du règne d’Elisabeth.
L’influence de la Renaissance ^faisait néanmoins son œuvre dans les esprits et préparait un éclatant réveil littéraire. Grâce au rapide développement des écoles de grammaire, le rêve de sir Thomas More se trouva réalisé; les classes moyennes, depuis le gentilhomme campagnard jusqu’au petit marchand, se voyaient enfin initiées aux beautés des littératures grecque et latine.
La passion des voyages, qui fut un des traits caractéristiques del’époque d’Elisabeth, ouvrit aux membres delà haute aristocratie des horizons tout nouveaux. ce Les jeunes gens sédentaires » , disait Shakespeare, « seront toujours des esprits médiocres. 5) Aussi un tour sur le continent devint-il le complément obligé de l’éducation d’un gentilhomme. Les traductions du Tasse par Fairfax, et d’Arioste par Harrington, prouvent la fascination qu’exerçait la littérature italienne sur l’esprit des Anglais, qui avaient fait de l’Italie le but préféré de leurs, voyages. Les écrivains classiques ne commencèrent à parler à l’imagination anglaise que lorsque de nombreuses traductions eurent popularisé, vers la fin du seizième siècle, les plus grands historiens et poètes de la Grèce et de Rome. La belle version d’Homère par Chapman est la plus remarquable de ces traductions v Le genre historique, genre si essentiellement anglais, fut le premier à refleurir; mais la transformation qu’il subit marque bien la profonde différence des temps nouveaux et de ceux qui venaient de finir. En dehors d’un souvenir trèsvague et un peu mystérieux de l’histoire de Rome, le moyen âge avait vécu comme s’il 11’avait pas de passé ; les annalistes et les chroniqueurs racontaient les événements anciens comme une préface au récit des faits contemporains, sans comprendre les changements qui s’opèrent d’une époque à une autre. La grande révolution politique, religieuse et sociale à laquelle on doit la nouvelle Angleterre, avait brisé toutes les traditions; la transformation de la littérature historique permet de mesurer l’abîme qui sépare le moyen âge des temps modernes; l’histoire cesse d’être purement narrative et se propose de soumettre le passé à une investigation méthodique pour le faire revivre avec ses traits caractéristiques. L’intérêt tout nouveau que l’on prenait à ce monde évanoui amena les érudits à réunir les vieilles annales, à les réimprimer et à les traduire en anglais.
C’est 1’ archevêque Parker qui, moins par intérêt scientifique cpie pour rattacher au passé l’Eglise anglicane, donna l’impulsion à ces travaux d’érudition historique. A l’exemple de Lcland, il sauva de la dispersion des bibliothèques monastiques un nombre considérable de manuscrits, et forma une école d’érudits, grâce à laquelle presque tous les ouvrages historiques du moyen âge ayant une véritable valeur nous ont été conservés. C’est à sa publication de quelques anciennes chroniques que l’on doit les