INFLUENCE DE L’ITALIE SUR LA LITTÉRATURE ANGLAISE
recueils (lu même genre réunis par Camden, Twysden et Gale. Pendant que les érudits mettaient en ordre des matériaux, le poëte Samuel Daniel donnait pour la première fois à l’histoire une forme littéraire1 2 *. Les chroniqueurs Stoue et Speed ses prédécesseurs se contentaient de compiler avec une exactitude servile les anciennes annales qu’ils avaient sous les yeux, sans se soucier de la composition et du style : si Daniel est inexact et superficiel, du moins son œuvre a-t-elle une valeur littéraire; son style est pur et ne manque pas de charme. Deux ouvrages plus importants, parus sous le règne de Jacques 1er : Y Histoire des Turcs par Knolles (1610) et la vaste Histoire du inonde (161 i), restée inachevée, par sir Walter Raleigh, montrèrent que l’intérêt des Anglais pour les études historiques s’étendait peu à peu au delà des limites de leur pays, dont le passé les avait seul attirés jusqu’alors.
Influence de l’Italie sur la littérature anglaise. — L’Italie eut une influence prépondérante dans le développement de la littérature anglaise. Elle transforme les mœurs et le goût des Anglais; ceux qui ne peuvent la visiter lisent ses poètes et ses conteurs. On se vante de faire plus de cas d’une nouvelle de Boccace que d’un récit de la Bible. On s’enthousiasme pour l’habillement, la langue, Içs mœurs de l’Italie, et on les imite d’une manière souvent extravagante et puérile. « Il semblait » , rapporte Ascham, «que Circé avait, d’un coup de bÆguctte, changé les Anglais en Italiens. » — « Un Anglais italianisé * , disait encore un proverbe un peu brutal répandu dans la Péninsule, « est un diable incarné. » Cette rage d’imitation italienne revêtit en littérature une forme absurde. John Lyly, poëte et auteur dramatique distingué, abandonna la tradition nationale pour modeler son style sur la prose italienne de décadence. C’est lui qui inventa Y euphuisme, ce jargon particulier qu’il employa pour la4 première fois dans sou roman en prose A' Euphues*, qui n’est guère connu de nos jours que par la comédie de Peines d'amour perdues, où Shakespeare a si impitoyablement raillé l’extravagance des eupliuistes, l’absurdité de leurs fantaisies, le pédantisme, la préciosité monotone de leur langage quintessencié. Nous \ trouvons Armado, « le chevalier de la mode, dont toutes les paroles sont tout nouvellement frappées, dont le cerveau est une forge de phrases neuves, et que la musique seule de sa voix ravit comme une harmonie enchanteresse » . Mais ces exagérations s’expliquaient d’elles-mêmes par l’ivresse qu’on éprouvait à cet enrichissement subit de la pensée et du langage. Ces affectations, ce plaisir de forger des phrases, d’écouter la musique de la voix, révèlent un sens nou-
1 Sous Jacques It!r (1613-1618). Sou Histoire s’étend de la conquête normande à Edouard 111.
2 Ce roman est en deux volumes, intitulés, l’im : Euphues l Anatomie de V esprit,
(1578 ou 1579); l’autre : Euphues et son Angleterre (1580).
L’ANGLETERRE AU TEMPS D’ELISABETH
veau de la beauté littéraire, l’instinct de la délicatesse ou de la grandeur des expressions, de l’art dans la construction et l’arrangement des phrases. Jouir de ce qu’on a appelé 1’ « atmosphère des mots » , c’était commencer à avoir le gentiment du style. L'euphuisme fut à la mode pendant quelques temps ; la Heine elle-même donnait l’exemple de la plus ridicule affectation de langage; « on témoignait alors le plus profond dédain », nous rapporte un courtisan du temps de Charles Ier, «aux beautés de la cour qui ne parlaient pas euphuisme, comme on méprise aujourd’hui celles qui ne savent pas le fi ançais » . La mode passa rapidement, non sans avoir servi au perfectionnement de la prose anglaise, comme nous le montre V Arcadie de sir Philippe Sidney .
Sidney (1554-1586), neveu de Leiccster, était l’idole de son temps; en lui s’incarnent pour ainsi dire les qualités les plus brillantes et les plus élevées de la Renaissance : beau autant que brave, spirituel et passionné, d’un caractère noble et généreux, il avait su gagner l’amitié d’Elisabeth et de Spenser, et se faire adorer des courtisans ainsi que des soldats; enfin, grâce à ses rares talents et à son savoir, il devint le centre du nouveau mouvement littéraire. II avait voyagé en France et en Italie; humaniste de premier ordre, il était aussi au courant des découvertes astronomiques; c’est à lui (pic Giordano Hruno dédiait comme à un ami ses spéculations métaphysiques : il connaissait à fond la littérature dramatique espagnole et faisait ses délices des poésies de Ronsard et des œuvres des sonnettisles italiens. Sidney unissait la sagesse d’un grave conseiller au courage romanesque d’un chevalier errant. « La vieille histoire de Douglas et Pcrcy » , disait-il, « me faisait battre le cœur plus encore que le son du clairon. » 11 périt en essayant de sauver l’armée anglaise dans les Pays- Ras ; connue il gisait blesse a mort sur le champ de bataille, on approcha une tasse remplie d’eau de ses lèvres brûlées par la fièvre ; il refusa, montrant un soldat étendu a côté de lui; « il en a plus besoin que moi*»», ajouta-t-il simplement. Ce qui fait le charme étrange de son Arcadie' , pastorale confuse, œuvre artificielle et sans intérêt réel, c’est qu’on y retrouve Sidney lui-mème, son érudition, sa nafure chevaleresque, sa soif d’aventures, ses goûts un peu extravagants et surtout cette fraîcheur d’accent, cette tendresse, cette enfantine simplicité de cœur, ce sens délicat des plaisirs les plus exquis des yeux et de 1 intelligence qui font oublier la fausseté et I affeterie des sentiments. Dans la Défense de la poésie 7 le romancier exubérant a fait place à un orateur éloquent qui a su donner de la vigueur et d( la majc ste a son stj le, tout en lui conservant sa souplesse, son harmonie et sa lumineuse clarté.
Cependant la prose n’acquit toute sa grâce et sa vivacité qu’à la fin du
1 Ecrite en 1580, et publiée après la mort de sir Philippe Sidney (1590), la Défense de Ici poésie a été composée en 1582 et pubiiée aussi plus tard (1595).
règne d’Elisabeth, sous la plume des imitateurs des noveïlieri italiens. C’est de la que date le genre romanesque en Angleterre; les deux principaux auteurs à la mode, Greene et Nash, encombraient le marché de leurs contes et nouvelles empruntés à l’Italie; ces nouvelles sont presque toujours très-courtes; elles engendrèrent toute une littérature de brochures ou pamphlets, contenant des contes ou de grossiers libelles, que dévorait tout un peuple de lecteurs. Greene se vantait d avoir produit plus de quarante opuscules pendant les huit années qui précédèrent sa mort. « J’écrivais 5) , disait-il, « une nouvelle au pied levé en un jour ou en une nuit, tout aussi bien que si j’avais mis sept ans à la faire, et l’imprimeur était trop heureux de me payer très-cher jusqu’aux ordures de mon esprit. r> 11 faut avouer que de nos jours nous trouvons dans Greene et ses amis plus d’ordures que d’esprit; mais n’oublions pas que c’est dans Jes pamphlets de Nash contre les puritains et contre ses rivaux littéraires que la langue anglaise se montre à nous, pour la première fois* débarrassée du pédantisme et des extravagances de l’euphuisme. Ses écrits aimables et faciles donnèrent le ton par la franchise et la vivacité du style à la littérature populaire; les écrivains renonçaient aux succès de salon pour chercher des lecteurs parmi le peuple; immense révolution qui prouve que les basses classes étaient à meme de les apprécier, et que la diffusion des livres sortis des nouvelles imprimeries fondées à la fin du règne d’Elisabeth, avait fait pénétrer le goût de la lecture et des lettres bien au delà du cercle étroit des courtisans et des érudits où il avait pris naissance.
Administration d’Élisabeth. — Nous verrons plus tard ce que? ut le grand mouvement poétique du seizième siècle, dont nous venons d’étudier les timides débuts, ainsi que l’importante révolution morale et religieuse qui devait entraîner le pays vers le puritanisme. Ces deux courants irrésistibles joints à la prospérité toujours croissante de l’Angleterre réveillèrent un esprit d’indépendance qu’Elisabeth ne pouvait comprendre, mais qu’elle était assez habile pour pressentir. Bien avant qu’aucun conflit éclatât entre la Couronne et la nation, .elle eut l’instinct des changements qui s’étaient produits autour d’elle; nous en avons pour preuve les modifications apportées à la constitution de la Nouvelle Monarchie. La Réine ne renonça à aucun de ses privilèges, mais elle les restreignit autant que possible et n’en fit usage qu’avec beaucoup de ménagements. En revanche, elle se jouait, comme ses prédécesseurs, de la liberté individuelle et donnait force entorses à la loi, usant de contrainte auprès des juges dans les procès politiques et laissant faire de nombreuses arrestations arbitraires par son conseil privé. Les droits établis sur les draps et les vins sucrés prouvaient qu’elle se croyait libre d’établir des taxes arbitraires. Elle donnait constamment force de loi aux simples décrets royaux.
Sur un point surfont Elisabeth violait les principes constitutionnels plus
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résolument que les autres souverains de la maison des Tudor. Depuis Cromwell, le Parlement avait été convoqué presque chaque année pour accomplir sa tàclie juridique et législative ; mais Elisabeth nourrissait à son égard la vieille défiance jalouse d’Edouard IV, de Henri Vil et de YVolsey. Elle ne le convoquait qu’à des intervalles irréguliers, variant entre trois et cinq ans, et jamais sans urgence absolue. Malgré toutes ces mesures despotiques, le pouvoir royal fit preuve en général d’une prudence et d’une modération qui lui étaient imposées par l’esprit public. Les catholiques furent presque seuls soumis à la juridiction du conseil privé, et c’était une mesure exceptionnelle commandée par la prudence en face de dangers toujours menaçants. Les lois promulguées par de simples décrets royaux étaient peu importantes et tout à fait temporaires. Les droits sur les draps et leÊ vins sucrés se trouvèrent être si légers qu’au lieu de s’en plaindre, on sut gré à Elisabeth d’avoir été si modérée dans la création d’impôts nouveaux. Elle abandonna entièrement le système des dons gratuits et des emprunts forcés qui avait soulevé tant de haine contre ses prédécesseurs. Si elle faisait parfois de l’argent en trafiquant des droits de sceau, c’était dans des circonstances critiques, pour faire des avances au Trésor royal; et elle remboursait très-exactement sur ses revenus réguliers ces versements irréguliers. Les entraves qu’elle mit au commerce, par la création des monopoles, excitèrent un très-vif mécontentement, mais on les regarda, au début de son règne, comme une conséquence du système des Associa Lions de négociants ? considérées à cette époque comme nécessaires à la réglementation et à la protection du commerce naissant.
L’esprit d’économie d’Elisabeth lui permettait de pourvoir aux dépenses courantes du gouvernement avec les revenus ordinaires de la Couronne, économie dictée, il est vrai, moins par des principes de bonne administration que par la crainte de convoquer le Parlement. La Reine s’était aperçue que les deux Chambres, si souples entre les mains de Cromwell, devenaient de jour en jour plus difficiles à manier. Une nouvelle noblesse enrichie des dépouilles de l’Eglise et formée à la vie politique au milieu des agitations religieuses, avait infusé comme un sang nouveau à ki Chambré des lords. On a la preuve de la richesse croissante de la petite noblesse, qui voulait avant tout parvenir à la Chambre des communes, dans l’abandon de l’ancien usage de faire payer les députés par leurs commettants. La puissance et l’ indépendance de la Chambre basse furent aussi sensiblement accrues parle changement qui se produisit dans le recrutement des députés des bourgs. Les anciennes lettres de convocation obligeaient les bourgs à choisir leurs représentants parmi leurs habitants. Un acte de Henri V avait donné à cette coutume, lorce de loi. Mais la publication même de cet acte prouve que cette règle était déjà très-souvent violée; du temps d’Elisabeth, la plupart des sièges des députés des bourgs se trouvaient occupés par des étrangers, le plus souvent nommés par les grands pro-
priétaires fonciers des environs; ces députés étaient d’ordinaire riches et de noble extraction, et ne désiraient en entrant au Parlement que jouer un rôle politique. L’attitude de la Chambre des communes avait tellement changé dès la fin du règne de Henri VIII qu’Ëdouard et Marie usèrent tous deux delà prérogative de la Couronne pour créer des circonscriptions électorales, et pour accorder le droit de représentation à de simples villages entièrement dévoués au gouvernement. Elisabeth continua, elle aussi, cette manipulation de la Chambre des communes. Elle y fit entrer soixante-deux membres de son choix. C’était la preuve la plus manifeste de la difficulté qu’éprouvait le gouvernement à se procurer une majorité docile.
Élisabeth et le Parlement. — En des temps plus paisibles, Elisabeth aurait pu se dispenser, grâce à son esprit d’économie, de convoquer le Parlement; mais les périls dont elle se voyait sans cesse menacée l’obligèrent à faire des demandes de subsides. Si rares que fussent ces demandes, il fallait chaque fois réunir les Chambres. Au point de vue constitutionnel, le système politique de Cromwell avait eu cet avantage, à un moment où les libertés anglaises couraient de sérieux dangers, de reconnaître et de .confirmer à plusieurs reprises le droit traditionnel du Parlement d’accorder des subsides, de voter des lois, de prendre en considération les doléances du peuple et de s’en faire l’organe auprès du gouvernement. Ces droits subsistèrent, tandis que le pouvoir royal, qui avait voulu s’en servir comme d’un instrument de despotisme, allait s’affaiblissant chaque jour. Le Parlement montra autant de fermeté vis-à-vis d’Elisabeth qu’autrefois en présence des exigences de Cromwell, avec une tendance de plus en plus marquée à s’appuyer sur des précédents pour réclamer des privilèges disparus depuis plus d’un siècle. Sous Elisabeth, la Chambre des communes réussit à mettre ses membres à l’abri de toute prise de corps pendant la session, sauf par ordre exprès des Communes elles-mêmes; elle obtint aussi le droit de punir et d’expulser les membres coupables de crimes commis dans l’enceinte du Parlement, et de régler toutes les questions électorales.
De petits conflits, nés des prétentions de la Chambre basse à une entière liberté de parole, montrent bien qu’Elisabeth, malgré scs instincts despotiques, se rendait compte des obstacles mis à son pouvoir par le régime parlementaire. A l’époque du mariage de Darnley (1565), un membre du Parlement, Dutton, ne craignit pas d’attaquer violemment les visées ambitieuses de la reine d’Ecosse, malgré un décret royal interdisant toute allusion à ce sujet. Élisabeth ordonna immédiatement de l’arrêter; mais, sur la prière des Communes « de leur laisser la liberté de discussion » , la Heine accorda qu’il fut élargi. Strickland, auteur d’une motion en faveur de la réforme du Frayer Book , reçut l’ordre de ne plus paraître au Parlement ; cet acte de despotisme souleva une telle indignation à la Chambre basse que
L’ANGLETERRE AU TEMPS d’ÉLISARETH.
le député fut aussitôt autorisé à reprendre son siège. Les Communes, de leur côté, évitèrent d’attaquer de front le droit de contrôle que s’était arrogé Élisabeth sur les discussions parlementaires. Un puritain, Peter Wcntivortli, fut envoyé par scs collègues à la Tour, pour être allé trop loin dans l’expression de son mécontentement ( Î57G); plus tard, ayant eu 1 audace de demander en plein Parlement « si cette assemblée n’était pas un endroit où chaque membre pouvait exposer librement et sans contrôle les griefs de la nation » , sur cette simple question, il fut emprisonné par ordre du conseil et gardé à la 'Tour jusqu’à la séparation des Chambres, sans que les Communes essayassent de s’interposer (1588).
Ces complaisances pour Élisabeth dans certains cas particuliers, au cours des discussions parlementaires, n empêchaient pas la Chambre de réclamer, avec beaucoup de fermeté, le droit d’examiner librement trois sujets de la plus haute importance, considérés jusque-là par tous les Tudor comme étant uniquement du ressort de la Couronne. Les affaires cVÊtat, ainsi qu’on qualifiait les questions politiques les plus graves, étaient jalousement réservées au souverain et à ses conseillers'; mais la question de la succession au trône était trop vitale pour être confiée à la compétence exclusive du conseil privé. Dès le début du règne d'Elisabeth, les Communes avaient humblement prié la Reine de désigner son héritier et de choisir un époux; celle-ci leur fît d’abord quelques réponses évasives, puis elle leur imposa silence. Quatre ans après, les deux Chambres s’unirent pour faire la même demande. Blessée dans son amour-propre de souveraine absolue, et convaincue du danger d’une pareille requête, la Reine entra d’abord dans une violente colère; elle promit ensuite de se marier, mais défendit expressément d’aborder désormais la question de la succession au trône. Wentworth se leva aussitôt et demanda si un pareil ordre « n’était pas un attentat h la liberté parlementaire » , et un violent débat s’engagea à la suite de cette motion. Un message de la Reine interdit toute continuation de la discussion; la Chambre répondit en réclamant la liberté de délibérer. Élisabeth comprit alors qu’il fallait céder, et protesta de son désir de respecter les franchises qui avaient été antérieurement accordées; au lieu d’ordonner le silence, elle se borna à le demander. Les Communes, touchées qu’elle se contentât de cet appel à leur bonne volonté, reçurent son message a avec joie, prières et actions de grâces » . Mais au fond la victoire leur était restée. Un n’avait pas vu de lutte de ce genre entre les Communes et la Couronne depuis Je commencement de la Nouvelle Monarchie, et le gouvernement avait dû battre en retraite.
Elisabeth n’était pas au bout de ses difficultés; elle considérait, ainsi que ses prédécesseurs, la suprématie ecclésiastique comme un attribut particulier de la personne royale, ou ni le Parlement ni le conseil privé n’avaient rien à voir. Mais le bill du Test qui fermait la Chambre des communes à la petite noblesse catholique, et les progrès rapides du puri-