LE NOUVEAU PROTESTANTISME
anciennes lois restrictives sur l’usage de la chaire disparurent-elles avec les circonstances qui les avaient fait naître. De jeunes pasteurs très-zélés façonnaient à leur grêla génération naissante et l’initiaient à la nouvelle orthodoxie; mais on peut dire qu’ils gagnèrent plus de prosélytes encore par leur exemple que par leur prédication. Sous Henri VIII, les prêtres étaient en grande majorité ignorants et immoraux, et le clergé protestant, qui lit main basse sur l’Eglise sous Edouard VI, se montra encore plus corrompu que celui qu’il remplaçait. Grâce à l’énergie du primat, et au développement moral et religieux de la nation. pendant la seconde moitié du siècle, les mœurs du clergé avaient complètement changé, et son niveau intellectuel s’était considérablement relevé. A la mort d’Elisabeth, il n’était pas rare de trouver dans ses rangs des érudits comme Hooker, et des hommes de condition de la valeur d’un George Herbert, et l’on n’entendit presque plus parler de ces honteux scandales qui avaient si longtemps déshonoré l’Eglise.
Un libelliste puritain ne pouvait renouveler contre les pasteurs du temps d’Elisabeth les accusations d’ivrognerie et d’immoralité trop mérif tées par le clergé sous Henri VIII.
La grande révolution intellectuelle qui élargissait à cette époque l’horizon de la pensée anglaise vint en aide à la réforme religieuse. Nous avons déjà étudié les premières manifestations de cette nouvelle littérature, dont Shakespeare et bacon devaient être les représentants les plus illustres. Les écoles secondaires répandaient les lumières de l’instruction parmi la petite noblesse et dans les classes moyennes. Les universités, qui représentaient assez exactement les tendances générales de la nation, changèrent complètement de physionomie pendant le règne d’Elisabeth.
A la mort de la Reine, Oxford, qui était naguère un nid de papistes et la grande pourvoyeuse des séminaires catholiques, était devenue un foyer de puritanisme où dominait la pure doctrine de Calvin.
Les circonstances politiques ‘accélérèrent encore ce mouvement des esprits. L’attachement à la personne du souverain prit, sous Elisabeth, un caractère de plus en plus passionné, et quand le Pape eut lancé la huile * de déposition, on ne vit plus en lui que le chef des ennemis de la Reine. Les conspirations ourdies au nom de Marie Stuart étaient toujours attribuées au Pape; on savait qu’il poussait la France et l’Espagne à faire la conquête du royaume des hérétiques; il allait bientôt bénir l’Armada. Chaque jour il devenait plus difficile aux catholiques de concilier le respect de leur culte avec la fidélité à la Reine et le dévouement’ au pays; aussi la masse du peuple, qui est dirigée avant tout par des raisons de sentiment, cessa-t-elle bientôt de se préoccuper du côté religieux de la querelle, pour ne songer qu’à défendre la patrie contre l’étranger, la liberté contre la tyrannie, l’Angleterre contre l’Espagne. Ce mouvement, presque insensible tout d’abord, s’accentua à la nouvelle des atrocités qui signalèrent le
L’AKMADA (1572-1588).
triomphe du catholicisme de l’autre côte du détroit. L’horreur causée par le massacre de la Saint-Barthélemy et par les boucheries du duc d’Albe raviva le souvenir des persécutions de Marie Tudor. L’histoire des souffrances des protestants fut racontée par la plume pittoresque et pathétique de John Foxe, un des exilés du règne de Marie. Son Livre des martyrs , qui était lu dans les églises par ordonnance royale, fit bientôt partie de la bibliothèque de tout bon anglican Les classes commerçantes, qui avaient été les premières à embrasser la foi nouvelle, s’attachèrent avec passion au protestantisme, en entendant de la bouche des réfugiés le récit des persécutions ou des massacres dont le continent était le théâtre. Des milliers d’exilés flamands trouvèrent asile dans les Cinq Ports; on voyait un tiers au moins des négociants anversois se promener de long en large à la nouvelle Bourse de Londres; des huguenots français obtinrent Pau torisation, qu’ils ont conservée depuis, d’établir une église dans la crypte de la cathédrale de Çanterbury.
Les séminaristes. — Elisabeth comptait sur le temps pour mener à bien sa politique ecclésiastique, et les événements, comme nous l’avons vu, avaient justifié sa confiance. Son système de compromis pour ce qui touche aux doctrines aussi bien qu’aux formes de l’Eglise, contribua à rattacher beaucoup de ses sujets à la foi nouvelle; elle avait soin de remplacer les anciens prêtres par des ministres protestants, et d’obliger a force d’amendes les dissidents à se soumettre, au moins en apparence, à la religion officielle, et a assister au culte de l’Eglise établie : moyens coercitifs qui n’auraient pas, il est vrai, aussi bien réussi, s’ils n’avaient été secondés par un puissant mouvement d’opinion. Mais les catholiques, effrayés de la décadence de leur Eglise, et désespérant d’obtenir l’aide des princes restés fidèles au Saint-Siège, se préparèrent à lutter énergiquement contre l’hérésie. Un érudit, le D* Allen, chassé d’Oxford pour avoir refusé de se soumettre à la nouvelle constitution ecclésiastique, et prévoyant la prochaine disparition du clergé établi par Marie, fonda à Douai un séminaire destiné à former des prêtres. Ce collège, soutenu parles dons généreux des pairs catholiques et rempli de réfugiés d’Oxford, envoya bientôt quelques séminaristes sur les côtes d’Angleterre. Si petit que fut leur nombre, leur présence suffit à ralentir le mouvement qui entraînait la petite noblesse vers l’Eglise anglicane (1577).
Aucun échec ne pouvait être plus humiliant pour l’orgueil d’Elisabeth, qui en conserva un très-vif ressentiment, avivé encore par la conviction qu’il y avait là un danger permanent pour le pays. Elle avait déjà regardé la Ballê de déposition comme une déclaration de guerre; aussi considéra-t-elle les prêtres de Douai comme des émissaires politiques du Saint-Siège. La sécurité relative dont avaient joui les catholiques au début de son règne venait en partie de la sympathie et de la connivence secrète