‹ Histoire du peuple anglais (tome 1)Chapitre 229 sur 255 · ÉLISABETH ET PHILIPPE · texte numérisé non relu

ÉLISABETH ET PHILIPPE

terre et la France. Mais les passions religieuses, longtemps contenues,, rompirent leurs digues, et la face politique de FEurope changea instantanément. Les habitants des Pays-Bas, pousses au désespoir par l’avidité et la cruauté du duc d’Albe, s’étaient insurgés contre l’oppresseur (1572). Ils devaient, après les fortunes les plus diverses, fonder la république des Provinces-lJnies. Coligny et les protestants français virent le parti que la France pouvait tirer de cet événement pour agrandir sa puissance, et saisirent cette occasion de ruiner l’influence que la Reine mère, Catherine de Médicis, exerçait sur Charles IX. Celui-ci allait donner son assentiment aux projets ambitieux des huguenots, quand, sa mère, soit par esprit de vengeance, soit parmi aveugle instinct de conservation, abandonna sa politique d’équilibre entre catholiques et protestants pour se jeter du côté des Guise. Elle assura meme leur triomphe en devenant complice du massacre de la Saint-Barthélemy. Bien que les haines religieuses fussent dès lors déchaînées avec plus de violence que jamais, Elisabeth se crut assez habile pour rester en dehors de l’orage. La France, déchirée par la guerre civile, ne pouvait plus servir de contre-poids a l’Espagne. La reine d’Angleterre se tourna alors vers les Pays-Bas, non par sympathie pour l’héroïque Guillaume d’Orange, qui excitait l’enthousiasme de ses sujets, mais par un froid calcul d’intérêt personnel. La révolte des Pays-Bas ne servait à ses yeux qu’à brider l'Espagne, à écarter la guerre de l’Angleterre. A l’heure la plus douloureuse de la lutte, au moment où Guillaume lui-même songeait à tout abandonner et à aller au delà des mers chercher un asile pour la liberté, la Reine lit tout ce qui était en son pouvoir pour l'empêcher de trouver du secours en France. Au fond, ni Elisabeth ni aucun homme d’Etat anglais ne croyait au triomphe définitif des Provinces-lJnies; ils étaient persuadés que l’heure viendrait où la Hollande serait obligée de se soumettre à l’Espagne sans conditions, ou de se vendre à la France pour continuer la guerre; c’était précisément ce que la Reine, jalouse de la puissance des deux pays rivaux, voulait éviter à tout prix. Son but était d’arriver à contraindre les Pays-Bas à accepter les conditions offertes par l’Espagne : rétablissement de leurs anciennes franchises, et réconciliation avec le Saint-Siège. La paix à ces conditions servirait non-seulement les intérêts commerciaux de l'Angleterre, compromis par la guerre, mais lui laisserait la possibilité de trouver dans les Flandres un point d’appui contre Philippe. La liberté politique des Pays-Bas était sauvegardée; quant à la question religieuse, la soumission au joug du catholicisme, elle était sans importance aux yeux d’Elisabeth. Le refus énergique de Guillaume le Taciturne d’abandonner sa foi lui semblait aussi absurde que l'entêtement de Philippe à exiger ce sacrifice.

L’essentiel avait été obtenu pour elle-même; la crainte de voir l’Angleterre intervenir dans les Pays-Bas assurait Elisabeth des intentions pacifiques de son adversaire à son égard. Marie Stuart voyait ainsi s’évanouir son dernier espoir d’un secours étranger, au moment même où la mort de

'Norfolk et de Northumberland éloignait pour longtemps toute crainte de guerre civile. Jamais la Reine ne s’était crue aussi assurée de la paix avec l’Espagne qu’au moment où Philippe se vit obligé à l’attaquer.

Les chiens de mer, — Ce fut la fin du règne des diplomates et des hommes d’Etat à l’habileté desquels on devait cette longue trêve, si brusquement rompue par le fz-acas des passions nationales et politiques. Le fanatisme catholique, exalté jusqu’à la frénésie par le martyre des Jésuites anglais, mit fin aux hésitations du trop prudent Philippe ; quant à Elisabeth, elle ne put garder la neutralité devant l’attitude résolue delà nation, impatiente d’en arriver à une lutte désormais inévitable. L’opinion publique devenait chaque jour plus décidée et plus hardie, et nous savons que la fille de Henri VIII en tenait très-grand compte. Lorsque l’Angleterre se vit menacée d’avoir pour souverain un catholique, le duc d’Alençon, Je plus jeune fils de Catherine de Médicis, le peuple s’ameuta aux cris de : « Pas de roi papiste! 7) et la Reine n’osa donner suite à ce dernier projet de mariage. L’insurrection des Pays-Bas et leur lutte héroïque, qui avaient laissé Elisabeth si indifférente, excitèrent un véritable enthousiasme chez tous ses sujets. Les premiers réfugiés flamands trouvèrent asile dans les Cinq Ports, et les négociants chassés d’Anvers furent reçus à bras ouverts par leurs confrères de Londres. Quel contraste aussi entre la parcimonie d’Elisabeth dans ses envois secrets de subsides au prince d’Orange et la générosité des commerçants de la Cité, qui se cotisèrent pour lui faire parvenir un demi-million de livres sterling, c’est-àdire une somme égale au revenu annuel de la Couronne ! Des volontaires passaient en masse le détroit pour porter secours à leurs coreligionnaires hollandais, si bien que les cinq cents soldats anglais envoyés au commencement de la lutte s’élevèrent bientôt à cinq mille; leur bravoure décida d’une des journées les plus critiques de cette guerre. Des corsaires hollandais trouvaient refuge dans les ports anglais, et les vaisseaux de la Reine hissaient le pavillon des Provinces-l nies pour courir sus aux navires de commerce espagnols. L’ardeur guerrière des protestants était enflammée par les récits que faisaient des capitaines et des soldats revenus des Pays- Bas sur les atrocités du duc d’Albe, ou par les descriptions des souffrances qu’enduraient les marins anglais tombés aux mains des Espagnols en Europe et dans le Nouveau .Monde, et qui expiraient sur les bûchers ou dans les tortures de l’Inquisition.

La diplomatie d Elisabeth lut impuissante à résister au flot montant de 1 indignation populaire.' Si la Reine était résolue à conserver la paix, la nation n était pas moins résolue à iaire la guerre. Au commencement du règne, Elisabeth et Cecil croyaient seuls à la force de l’Angleterre, et les diplomates du continent regardaient la lutte obstinée de la Reine contre l’Espagne comme « une pure folie « . Le peuple tout entier avait bientôt

LA MORT DE MARIE STUART (l58l).

partagé la confiance et l’intrépidité de sa reine. Quatre ans après son avènement, les marins de la côte méridionale allaient prêter leur appui aux huguenots ; la Manche se trouva couverte d’une niasse de corsaires appelés « chiens de mer », qui acceptaient des lettres de marque du prince de Coudé et des protestants français, malgré l’opposition d’Elisabeth et les plaintes de la cour de France. Les efforts de la Reine pour réprimer cette piraterie échouèrent devant la connivence des populations maritimes, des officiers des ports eux-mêmes, qui profitaient du butin, et enfin de la petite noblesse de l’Ouest qui faisait cause commune avec ces aventuriers. La trêve momentanée entre les protestants et les catholiques poussa les chiens de mer à aller chercher fortune dans les Indes occidentales, sans se soucier de la bulle du Pape qui donnait le Nouveau Monde aux Espagnols, ni des terribles menaces de Philippe II contre tout protestant qui oserait traverser l’Atlantique. Rien ne les arrêta, ni la capture de leurs navires marchands, ni le sort tragique de leurs matelots chargés de chaînes et jetés dans les cachots de l’Inquisition, « où ne parvenait jamais la lumière 'ni du soleil ni de la lune » . Les profits que l’on tirait de ces expéditions compensaient largement les risques a courir, et le fanatisme des corsaires égalait au moins celui de Philippe IL

Francis Drake (1515-159(3), dontle nom devint la terreur des Indes espagnoles, était le fils d’un curé protestant du comté de Kent, dont la famille avait souffert pour sa religion au temps de Henri VIII ; il unissait le puritanisme le plus exalté à la passion des aventures. Vendre des nègres aux planteurs, tuer des Espagnols, piller des galions chargés d’or, c’était à ses yeux le devoir de 1’ « Elu de Dieu » . 11 conçut le hardi dessein de pénétrer jusque dans l’océan Pacifique, où n’avait jamais flotté jusqu’alors le pavillon anglais, et fit voile pour les mers du Sud, avec une bande d’aventuriers, sur un navire à peine aussi grand qu’un schooner d’aujourd’hui (1577). Quelques bateaux plus petits encore, qui le suivaient, périrent dans les tempêtes ou se dispersèrent. Drake et quatre-vingts corsaires continuèrent hardiment leur route, et, passant le détroit de Magellan, encore inconnu aux Anglais, ils pillèrent au passage les côtes du Chili et du Pérou laissées sans défense, et chargèrent leur embarcation de la poudre d’or et des lingots d’argent de Potosi. Ils y ajoutèrent les perles, les diamants et les émeraudes qui formaient la cargaison du grand galion envoyé chaque année de Lima à Cadix. Enrichi de ces dépouilles, dont la valeur s’élevait à plus d’un demi-million de livres sterling, l’audacieux corsaire cingla sur les Moluques, doubla le cap de Bonne-Espérance, et, après avoir achevé sou tour du monde, jeta l’ancre dans la rade de Plymouth (1580).

La mort de Marie Stuart (1587). — La hardiesse romanesque du voyage de Drake et l’importance de son butin excitèrent un enthousiasme

général en Angleterre; mais l’accueil bienveillant qu’il reçut de sa souveraine fut considéré par Philippe comme un outrage qui demandait vengeance. A cet outrage personnel, s’ajoutèrent l’année suivante (1581) la persécution des Jésuites. Les catholiques s’indignèrent de son égoïste répugnance à venger le sang des martyrs. Si grande que fût son apathie, il ne put supporter l’arrogance avec laquelle Elisabeth répondit à toutes ses demandes de réparation. Quand il voulut exiger qu’on lui livrât Drake, la reine d’Angleterre anoblit le flibustier et le fit chevalier; elle orna même sa couronne des pierreries qu’il lui avait offertes à son retour. Quand l’ambassadeur espagnol la menaça d’en venir aux coups de canon, elle répondit du ton le plus tranquille et le plus indifférent à Mendoza, de qui nous tenons cette histoire : « Prenez garde, si vous osez parler ainsi, je vous ferai jeter dans un cachot. » Elle repoussa de même l’intervention de Philippe en faveur des catholiques et de l’adoucissement des lois qui leur interdisaient le culte public. Elle était persuadée que, tout ulcéré qu’il était, il n’oserait rompre avec elle en présence de l’insurrection des Pays- Bas et du projet que nourrissait la France de s’allier à l’Angleterre pour s’emparer de la Flandre (1584).

Les événements semblèrent justifier les prévisions de la Heine; par son inertie et sa méfiance, Philippe If fît échouer un projet de révolte des catholiques qui devait coïncider avec une descente des Guise sur les côtes d’Angleterre. Mais si le roi d’Espagne ne voulait pas laisser attaquer Élisabeth par les catholiques français, c’est qu’il méditait de grands projets contre l’Angleterre. Les premiers vaisseaux de l’immense flotte connue sous le nom d’ Armada se réunissaient lentement dans les eaux du Tage, lorsque deux événements très-importants vinrent changer la face des choses en Europe et laissèrent Philippe libre de ses mouvements; je veux parler de l’assassinat du prince d’Orange qui semblait lui livrer les Pays-Bas, et de la mort du duc d’Alençon qui faisait de Henri de Navarre, chef du parti huguenot, l’héritier de la couronne de France. Pour empêcher l’avénement d’un roi protestant et le triomphe de l’hérésie, les Guise et les catholiques prirent les armes et formèrent la Sainte Ligue, soudoyée par les agents du roi d’Espagne. Tant qu’il pourrait fournir à la Ligue de l’or et des hommes, Philippe savait qu’il n’avait rien à craindre de la France. Le danger venait d’Elisabeth, qui, en apprenant les divisions qui déchiraient les Pays-Bas depuis la mort du Taciturne, les rapides succès du duc de Parme et la prise d’Anvers après une défense héroïque, avait compris qu’il fallait intervenir et sauver cette petite république, ale seul frein qui empêchât l’Espagne de porter la guerre en Angleterre » . Lord Leicester fut envoyé en toute hâte avec huit mille hommes en Flandre; mais il ne sortit d’une inaction forcée que pour livrer à Zutphen une désastreuse escarmouche où périt le hrave Sidney, pendant que la Reine cherchait en vain à négocier un rapprochement entre Philippe et les Provinces-Unies (1586).

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