LA MORT DE MARIE STUART
Les nuages d’ailleurs s’amoncelaient pour elle à l’horizon. Les catholiques affolés par la persécution, désespérant de secouer la tyrannie par l’insurrection ou par le secours de l’étranger, prêtèrent l’oreille à des projets d’assassinat; et le meurtre de Guillaume d’Orange prouvait qu’il ne s’agissait pas de vaines menaces. L’arrestation de Somerville, un fanatique qui avait communié avant de sortir de Londres « pour aller poignarder la Heine « , fut suivie de mesures de répression très-rigoureuses; plusieurs pairs et nobles catholiques furent jetés en prison, cinq autres contraints de s’exiler; on épura sévèrement les tribunaux où quelques catholiques siégeaient encore; enfin l’on expédia de nouvelles fournées de prêtres à l'échafaud. Le procès et la mort de Parry, membre des Communes et officier de la maison de la Heine, condamné pour complot contre la vie d’Elisabeth, excitèrent une explosion d’indignation dans le Parlement, Pour témoigner de sa fidélité à la souveraine, il interdit l’accès du royaume, sous peine de mort, à tous les Jésuites et séminaristes, et vota un bill qui déclarait à jamais incapable de succéder au trône quiconque chercherait à exciter les sujets de la Heine à la révolte ou attenterait a sa vie.
Cette loi visait tout particulièrement Marie Stuart. Celle-ci, fatiguée de sa longue captivité et des obstacles qui empêchaient Philippe et les Ecossais d’intervenir en sa faveur, déçue dans ses espérances par la défaite des catholiques anglais et l’échec des intrigues des Jésuites, résolut un moment de se soumettre. « Laissez-moi m’en aller » , écrivaitelle à Elisabeth, « laissez-moi quitter cette île et me retirer dans une solitude où je préparerai mon âme à la mort. Accordez-le-moi, et je promets de renoncer par écrit, pour moi et les miens, à tous les droits que je puis avoir (1586). » Ce cri ne fut pas entendu, et de désespoir la malheureuse écouta des propositions d’attentat à la vie d’Elisabeth; elle sut et approuva même Je projet d’Antoine Babington et d’un petit nombre de jeunes catholiques, presque tous officiers de la maison royale, d’assassiner la Heine. Walsingliam se procura le plan de la conspiration et l’approbation donnée par Marie; la saisie de sa correspondance mit hors de doute sa culpabilité. Malgré ses protestations, elle comparut devant une commission de la Chambre des lords constituée tout exprès en tribunal, au château de Fotlieringay ; elle fut reconnue coupable et, d’après la loi nouvellement votée, déclarée indigne de succéder au trône d’Angleterre. A cette nouvelle, des feux de joie s’allument dans toutes les rues de Londres, et les carillons des églises sonnent à toute volée. Cependant Elisabeth hésitait encore à la faire mettre à mort malgré les prières du Parlement et les instances de ses ministres. Elle céda enfin à la pression unanime de l’opinion publique et signa l’arrêt dé mort qu’elle jeta sur le plancher. Le conseil privé prit sur lui de le faire exécuter sans retard. Marie monta sur l’échafaud dressé dans la grande salle du château de Fotlieringay, et garda jusqu’au dernier moment son indomptable fierté. « IVe pleurez
pas « , dit-elle à ses femmes, a j’ai pourvu à votre avenir. Faites savoir à mes amis » , ajouta-t-elle en se tournant vers Melville, « que je meurs bonne catholique. « (1587.)
L’Armada. — A peine le coup avait-il etc frappé, qu’Elisabeth se retourna avec fureur contre les ministres qui lui avaient forcé la main : Burleigh fut disgracié pendant quelque temps, et Davison jeté à la Tour pour avoir porté l’arrêt de mort au Conseil privé. Elle voulait ainsi atténuer un acte si contraire à toute sa politique.
La mort de Marie Stuart levait le dernier obstacle à la réalisation* des desseins de Philippe en mettant fin aux divisions des catholiques anglais. C’est à lui que Marie avait légué ses droits à la couronne comme au plus proche héritier catholique; aussi tous les anciens partisans de la reine d’Ecosse faisaient-ils des vœux pour le succès de L’Espagne. La présence d’une armée anglaise dans les Flandres fit comprendre à Philippe que le meilleur moyen de reconquérir ces provinces était d’attaquer Elisabeth dans son propre royaume; aussi ordonna-t-il à Alexandre Farnèse de suspendre les hostilités dans les Pays-Bas en vue d’une plus grande entreprise. Depuis trois ans, il réunissait une flotte dans le Tage : il se hâta d’y envoyer tous les navires et tous les approvisionnements dont il disposait.
Il n’était que temps d’agir pour Elisabeth , et la nouvelle de l’armement de cette Armada obligea Drake à reprendre la mer. L’année précédente, il avait fait voile vers les Indes à la tète de vingt-cinq vaisseaux, et s’était venge des supplices infligés aux marins anglais par l’Inquisition, en pillant \ igo. S’il n’avait pu joindre la flotte qui portait l’or en Espagne, il s’était dédommagé de cet échec par le sac de Santiago et la dévastation des environs de San Domingo et de Carthagène. Il remit alors à la voile avec trente petits navires, brûla les transports et les galères ancrés dans la rade de Cadix, emporta d’assaut les ports du Faro, et ne renonça à attaquer 1 Armada que sur l’ordre formel de son gouvernement. Drake finit par une descente à la Corogne et se retira satisfait « d’avoir grillé « , disait-il, « la barbe du roi d’Espagne » .
Elisabeth espérait que cette expédition baierait la conclusion de la paix; mais 1 orgueil espagnol avait été piqué au vif. Pendant les échanges de protocoles, Je duc de Parme levait une armée d’invasion de trente mille hommes et réunissait a Dunkerque une flotte de bateaux de transport à lond plat; puis il attendit impatiemment l’Armada, qui devait protéger sa traversée. Mais 1 agression de Drake, la mort du premier amiral chargé de la conduire, et les tempêtes de l’hiver, empêchèrent l’Armada de mettre a la voile avant le printemps : a peine s’était-elle mise en route qu’une boni rasque dans la baie de Biscaye l’obligea à se réfugier dans le port du Ferrol. Enfin, le 28 juillet 1588, la flotte parut en vue du cap Lizard,
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et les phares s’allumèrent de proche en proche sur la côte en signe d’alarme.
L’Angleterre se trouvait prête. Une armée était réunie à Tilbury, sous les ordres de Leicester, et les milices du Centre avaient été appelées à Londres, tandis que les comtés du Sud et de l’Est se préparaient a repousser toute tentative de descente sur les côtes. Si Alexandre de Parme avait débarqué aussitôt qu’il se l’était proposé, il aurait trouvé sa route barrée par des forces supérieures aux siennes et composées de soldats qui s’étaient déjà mesurés sans désavantage en Flandre avec sa meilleure infanterie. «Si je débarque en Angleterre » , écrivait-il à son maître, « je serai obligé de livrer bataille sur bataille; mon armée sera décimée parles combats elles maladies, et je devrai laisser des détachements derrière moi pour maintenir mes communications avec la flotte. Le gros de mes troupes se trouvera ainsi, en peu de temps, tellement affaibli qu’il me sera impossible de marcher à l’ennemi. Les hérétiques et les autres ennemis de Votre Majesté auront le temps d’intervenir; enfin je prévois de telles catastrophes, sans parler de pertes matérielles énormes, que je me sens incapable d’y remédier. » Le seul moyen pour les Espagnols de réussir était de provoquer une insurrection catholique; mais le sentiment patriotique l’emporta sur le fanatisme religieux; la petite noblesse catholique s’empressa de se joindre à Drake et à lord Howard , et l’on vit les plus grands seigneurs papistes se rendre à Tilbury, avec leurs tenanciers, au rendez-vous général.
Pour assurer leur débarquement en Angleterre, les Espagnols avaient besoin d’être maîtres de la Manche, et la flotte anglaise qui y croisait était bien résolue à lutter énergiquement pour garder ce passage. Comme l’Armada, formant un immense croissant, passait devant Plymouth pour opérer sa jonction avec Alexandre Farnèse à Dunkerque, des navires commandés par lord Howard d’Effingham se glissèrent hors de la haie et, poussés par le vent, vinrent la prendre en queue. Les deux ennemis étaient loin d’être d’égale force. La flotte anglaise comptait au plus quatrevingts vaisseaux contre les cent trente de l’Armada. La dimension des vaisseaux rendait la disproportion plus grande encore. Cinquante des navires anglais qui composaient l’escadre de lord Howard et les bâtiments des volontaires étaient à peine plus grands que les yachts de nos jours, et des trente bateaux de la Heine qui formaient le centre des forces anglaises, quatre seulement pouvaient rivaliser en tonnage avec les plus petits galions espagnols ; l’Espagne mettait en ligne soixante-six galions, quatre galéasses ou gigantesques galères de cinquante canons, cinquante-six bateaux marchands armés en guerre et vingt pinasses; l’Armada, largement approvisionnée et armée de deux mille cinq cents canons, était montée par huit mille marins et vingt mille soldats commandés par le favori de Philippe II, le duc de Medina-Sidonia, entouré des meilleurs officiers delà marine espagnole. Toutefois, malgré leurs petites dimensions, les
bateaux anglais étaient très-bien armés et avaient une vitesse double de celle des navires espagnols; leur équipage se composait de neuf mille hardis marins sous les ordres d’un amiral distingué et d’officiers qui avaient fait leurs preuves dans les expéditions contre l’Espagne. On voyait à côté de Howard Hawkins, qui s’était le premier aventuré dans les mers des Indes; Frobislier, le héros du passage par le nord-ouest, et surtout Drake, le chef des corsaires. Ils avaient le vent en poupe et étaient libres de s'approcher ou de s’éloigner à volonté; aussi ces légers navires, qui tiraient quatre coups pendant que les Espagnols en tiraient un, se mirent-ils à harceler Jes derniers vaisseaux de l’immense Armada. « Les plumes des Espagnols leur ont été arrachées une à une » , disaient les marins anglais. Les galions étaient coulés à fond les uns après les autres ou pris à l’abordage, ou jetés sur les côtes, sans que Medina-Sidonia réussit à obliger ses ennemis à engager une vraie bataille navale. Cette course, ce combat sans cesse interrompu, sans cesse repris, durèrent toute une semaine, jusqu’à ce qu’enfin l’Armada jetât l’ancre en face de Calais.
Il s’agissait maintenant pour les Anglais d’agir énergiquement s’ils voulaient empêcher la jonction de l’Armada avec le duc de Parme; car, bien que les Espagnols fussent très-démoralisés par cette poursuite impitoyable, ils avaient perdu peu de vaisseaux, tandis que les vivres et les munitions dés Anglais diminuaient rapidement. Howard résolut de les obliger à livrer bataille, et, allumant huit brûlots à minuit, il les envoya avec la marée contre les lignes espagnoles. Les galions pris de terreur coupent aussitôt leurs câbles et se jettent en pleine mer, se laissant dériver en longue ligne sous le vent, au delà de Gravelines. Drake voulait à tout prix empêcher leur retour. 11 les attaqua dès l’aurore, et il avait brûlé jusqu’à ses dernières cartouches avant le coucher du soleil. Trois galions étaient coulés bas, trois autres s’éiaient enfuis vers les côtes de Flandre; mais le gros des navires espagnols n’avait pas encore été entamé, et Drake s’effrayait lui-même « de leur grandeur et de leur aspect formidable » . Parmi Jes chefs de l’Armada pourtant, tout espoir s’était évanoui . Assaillis sans relâche par les coups de vent et par la cannonade des Anglais, les voiles déchirées, les mais brisés, les galions remplis de soldats et de marins étaient de vrais champs de carnage. Quatre mille hommes avaient péri, et malgrélcur bravoure, les marins étaient épouvantés par cette horrible boucherie. Médina lui-même semblait désespéré : « Senor Oquenda » , cria-t-il à son plus vaillant capitaine, a nous sommes perdus, qu'allons-nous faire? « — « Laissez les autres parler « , répondit Oquenda, » et ordonnez la distribution de nouvelles cartouches. » Mais tous n’étaient pas doués d’un pareil sanglroid ; on tint un conseil de guerre, et il fut résolu de rentrer en Espagne par la seule voie libre, en faisant le tour de l’Angleterre par les Orcades. u Hien n’aurait pu me faire plus de plaisir , écrivait Drake, « que de voir l’ennemi filant vers le nord poussé par le vent du sud. Ayez l’œil sur le duc
de Parme, car j’espère, avec la grâce de Dieu, traiter le duc de Mcdina- Sidonia de telle façon qu’il ne désirera plus qu’une chose, c’est de se retrouver à Port-Sainte-Marie au milieu de ses orangers. «
Cette œuvre de destruction était réservée à un ennemi plus terrible que Drake. Celui-ci fut obligé de se retirer faute de munitions, mais les navires espagnols n’avaient pas plutôt atteint les Orcadcs, qu’ils furent assaillis avec fureur par les tempêtes des mers du Nord et bientôt dispersés de côté et d’autre. Cinquante atteignirent la Corogne avec dix mille hommes atteints de la peste, les autres coulèrent bas ou se brisèrent sur les côtes abruptes de l’Irlande. Les pilleurs d’épaves des Féroé et des Orcadcs, les clans des îles écossaises, les kernes de Donegal et de Galloway profitèrent de ce désastre pour se livrer au meurtre et a la rapine. Huit mille Espagnols périrent entre le promontoire du Géant et les Blaskets. Un capitaine anglais trouva sur la grève près de Sligo onze cents cadavres qui y avaient été jetés par la mer. La fleur de la noblesse espagnole envoyée sous les ordres d’Alphonse de Leyva pour rejoindre la nouvelle croisade, après avoir essuyé deux tempêtes, mit une troisième fois à la voile et vint échouer sur un récif près de Dunluce.