LA SUPRÉMATIE DE LA AI E R G 1 E
Bæda ne quitta jamais Jarrow. « J’ai vécu toute ma vie dans le meme monastère », disait-il, « et, tout en observant avec soin les règles de mon Ordre et les pratiques de l’Eglise, mon plaisir constant a été de m’instruire, d’enseigner les autres ou d’écrire. .»
Telle fut l’existence de cet homme illustre, et ce qui rend ces paroles plus touchantes encore dans leur humilité, c’est que celui qui les a prononcées fut le premier grand savant de l’Angleterre; le premier, il révéla aux Anglais la grandeur sereine d’une vie consacrée à la science, le bonheur paisible et réel que procurent le travail et l’enseignement. Il était encore bien jeune lorsqu’il devint maître à son tour dans son école de Jarrow, où six cents moines et quelques étrangers, avides d’instruction, se groupaient autour de lui.
Il est difficile de comprendre comment, à côté de ses travaux de professeur et de ses devoirs monastiques, Bæda a trouvé le temps de composer les nombreux ouvrages qui rendirent son nom fameux dans tout l’Occident. Mais, grâce aux bibliothèques fondées à Wearmouth et à York, grâce aussi aux voyages de IVilfrith et de Bénédict Biseop, de nombreux matériaux, propres à faciliter les études, s’étaient accumulés. La tradition des anciens maîtres irlandais guida le jeune savant dans la voie de l’interprétation des Ecritures, à laquelle il dut sa plus grande gloire. La connaissance du grec, qui était encore fort peu répandue eu Occident, lui vint de l’école fondée par l’archevêque grec Théodore, sous les murs de Canterbury. Il dut sa compétence en matière de chant d’église à un chanteur romain que le pape Vitalien avait envoyé à la suite de Bénédict Biseop. Ce fut ainsi que peu à peu il se rendit maître de toutes les diverses connaissances de son temps et devint, ainsi que Burke l’a très-justement appelé, « le père de la science anglaise » .
Par ses citations de Platon, d’Aristote, de Sénèque, de Cicéron, de Lucrèce et d’Ovide, il fit, pour la première fois, renaître en Angleterre la vieille culture classique. Virgile exerça sur lui le même ascendant qu’il devait plus tard exercer sur Dante. 11 parsema ses récits de martyres d vers de l’Enéide, et il imita même son maître dans une petite églogue où il décrivait l’arrivée du printemps. 11 rechercha peu l’aide d’autrui pour l’accomplissement de son œuvre. « Je suis mon unique secrétaire » , écrivitil, «je prépare moi-même mes notes, et je suis aussi mon propre biblio- « thécaire. »
Après sa mort, quarante-cinq volumes purent attester de la prodigieuse fécondité de son travail. A ses yeux et à ceux de ses contemporains, les plus importants de ses travaux furent ses commentaires et homélies sur divers livres de la Bible, pour lesquels il s’était inspiré des écrits des Pères. Mais il ne se borna pas à la théologie. Dans les traités qu’il composa pour servir de manuels à ses élèves, Bæda réunit tout ce que l’on savait alors eu astronomie, météorologie, physique, musique, philosophie.
grammaire, rhétorique, arithmétique et médecine. Le caractère encyclopédique et universel de ses connaissances ne F empêcha pas de rester Anglais au fond du cœur. Il aimait sa langue maternelle et s’occupait toujours avec intérêt des chants anglais; son dernier ouvrage fut la traduction en anglais de l’Evangile selon saint Jean, et les derniers mots qui sortirent de ses lèvres avant de mourir furent quelques vers anglais sur la mort.
Mort de Bæda. — Mais la plus noble preuve de son amour pour
l’Angleterre est l’œuvre qui immortalisa son nom. Dans son Histoire
ecclésiastique de la nation anglaise , Bæda fut a la fois le fondateur de l’histoire du moyen âge et le premier historien anglais. C’est de lui que
nous tenons tout ce que nous savons sur le siècle et demi qui suivit l’ar-
rivée d’Augustin. Partout où il s’est servi de ses observations personnelles, le récit est fait avec une précision et une force admirables. Il est presque aussi exact et serré dans les passages pour lesquels il dut recourir à ses amis du Kent, Alcuin et Nothelm. Mais ce qu’il ne trouva qu’en lui, ce fut le charme exquis de ses récits, et pourtant aucun des épisodes qu’il a racontés n’est aussi touchant que l’histoire de sa mort. Deux semaines avant les fêtes de Pâques de l’an 735, le vieillard fut pris d’une extrême faiblesse et de difficulté dans la respiration. Il conserva néanmoins sa gaieté et sa bonne humeur habituelles, et malgré des insomnies prolongées qui l’avaient fatigué, il voulut continuer scs leçons à ses élèves. De temps â autre sortaient de ses lèvres des vers écrits dans sa langue maternelle, en anglais, où était exprimée sous une forme abrupte la pensée qu’avant le jour où la mort nous signifie son terrible congé et nous dit : « 11 faut partir » , personne ne peut juger s’il est né pour le bonheur ou le malheur. Tandis qu’il chantait ainsi, les larmes remplissaient les yeux de ses élèves. ^ Jamais nous ne lisions sans pleurer » , a écrit l’un d’eux. On approchait de l’Ascension; le maître et ses élèves n’avaient pas cessé de travailler, car Bæda désirait terminer sa traduction de l’Evangile selon saint Jean et ses extraits de l’évêque Isidore.. « Je ne veux pas que mes « élèves lisent des erreurs ou travaillent inutilement quand je m’en serai allé 75 9 disait-il à ceux qui le suppliaient de se reposer. Peu de temps avant l’Ascension, le mal s’aggrava, et malgré cela il passa encore une journée à enseigner, répétant seulement avec calme à ses élèves : a Apprc- « nez aussi vite que vous le pouvez, car je ne sais pas combien de temps j’ai encore â rester avec vous. « Une nouvelle nuit s’écoula sans sommeil, et, dès que le jour parut, Bæda appela ses élèves auprès de lui et leur commanda d’écrire, a II manque encore un chapitre, dit le scribe, comme a la matinée s’avancait, mais c’est trop pénible pour toi de continuer ainsi « à travailler. » — « Ce sera vite fait, répondit Bæda, prends ta plume « et écris rapidement. » Le soir arriva ainsi au milieu des larmes et des adieux, a Cher maître, dit le jeune garçon, il y a encore une phrase qui
LA SUI‘ HÉMATIE 1)E LA MEliClE (680-8*23).
oc n’est pas écrite. ?? — uEcris-la vite» , reprit alors le vieillard mourant. —
« Tout est achevé maintenant « , dit enfin le petit scribe. — « Tu dis « vrai, répondit le maître, tout est fini maintenant. « Etendu sur le plancher, la tète soutenue par ses élèves et le visage tourné vers l’endroit où il avait eu l’habitude de prier, Bæda se mit à chanter l’hymne solennel « Gloire a Dieu » ; comme il terminait le cantique, il s’éteignit doucement.
Anarchie de la Northumbrie. — Le moine de Jarrow fut le premier des savants, des théologiens, des historiens anglais, et ce fut de lui que naquit toute la littérature anglaise. A la tète des six cents élèves qui se réunissaient autour de lui pour recevoir ses enseignements, il fut le fondateur de l’éducation nationale anglaise. Ses traités de physique sont les premiers auxquels notre science moderne ait eu recours. Bæda fut non-seulement un savant, mais un homme d’Etat, et la lettre qu’il adressa à l’ archevêque d’York , Ecgherht, montre combien il trouvait nécessaire de lutter contre l’anarchie grandissante qui menaçait la Xorthumbrie. Mais ses plans de réforme ne furent connus que trop tard.
En temps ordinaire, un roi tel qu’Eadberht eût été capable de repousser les incursions des Merciens et même de conquérir le Stratliclyde ; mais en présence de l’anarchie de son propre roy aume, il fut obligé d’abandonner son sceptre et de se réfugier dans le cloître de Lindisfarne. A partir de la mort de Bæda, l’histoire de la Northumbrie n’est plus que crimes et anarchie. Bois après rois furent renversés par la trahison ou les révoltes; le gouvernement tomba aux mains de nobles turbulents, les campagnes furent dévastées, et le pays devint la proie de la peste et de la famine. Le Wessex lui-même, après avoir repoussé l’invasion d’Æthelbald , fut à son tour déchiré par une anarchie presque aussi terrible. La Mercie seule jouissait encore de l’ordre et de la paix. à
Offa de Mercie. — Les deux grandes défaites de Burford et de Secandun étaient loin d’avoir détruit la puissance de la Mercie. Elle atteignit une grandeur inconnue jusqu’alors sous Offa, dont le règne, qui s’étendit de 757 à 7î)5, remplit, avec celui d’Æthelbald, tout le huitième siècle. Le nouveau roi montra toute son énergie dans la lutte qu’il soutint contre les Gallois sur la frontière occidentale. Depuis que l’alliance temporaire conclue par Penda avec le roi gallois Cadwallon avait été dissoute, la guerre contre les Bretons, à l’ouest, avait été le seul obstacle aux progrès de la Mercie. C’était en vain qu’Ælhelbald avait opposé aux Gallois les forces unies des rois ses vassaux, et du Wessex. Ce ne fut que sous Offa que la Mercie entreprit sérieusement de compléter ses conquêtes sur les Bretons. Après avoir repoussé les Gallois d’ Hereford et porté ses ravages au cœur même de leur pays, Offa chassa le roi de Powys de sa capitale, qui changea
L’ANGLETEHHE ET LES F l\ A N C S .
son vieux nom de Pengwern contre le nom anglais de Slirewsbury, ou Scrobbesbyryg, « ville dans le scnib ou taillis * .
Cependant l'expérience avait déjà enseigné aux Merciens le danger de telles expéditions. Offa résolut de créer une frontière militaire en plaçant une colonie anglaise entre la Severn, qui avait été jusqu’alors la limite des possessions des Anglais, et le vaste « retranchement d’Offa » , qu’il éleva des bouches de la Wye à celles de la Dee. Là, comme dans les dernières conquêtes des Saxons occidentaux, nous voyons que l’on avait renoncé à l’ancien mode d’extermination. Les Gallois qui choisirent de rester au milieu des conquérants purent \ vivre en paix; et, afin de régler les relations mutuelles des deux races, Offa réunit les lois des Merciens en un code qui prit son nom.
Lorsqu’il eut terminé scs conquêtes sur les Bretons, Offa lit une nouvelle tentative pour acquérir cette suprématie à laquelle ses prédécesseurs n’avaient pu atteindre. Sa politique fut un singulier mélange d’activité et de modération. Il s’efforcait d’arriver à son but par d’autres moyens que par la force des armes. Cependant, ce fut une expédition contre la ville d’Hastings, terminée par la victoire d’Otford sur le Dérivent, qui affermit son autorité sur le Kent, jusqu’au moment où une révolte de cette province vint l’ébranler pour un temps. L’Est-Anglie semble avoir été annexée directement à la Mercie. Mais les relations d’Offa avec la Xortumbrie et le Wessex furent presque toujours pacifiques, et son but était de les dominer par son influence plutôt que d’exercer sur eux une suprématie nominale. 11 vengea les défaites d’Ætlielbald par une victoire sur les Saxons occidentaux à Bensington, mais il ne tenta pas la soumission de leur province. Il se contenta de placer sur le trône un roi choisi par lui auquel il donna en mariage sa fille Eadburli. Le mariage de sa seconde fille avec le roi de N’orlhumbrie étendit aussi son influence au nord. Les rois de Northumbrie et de Wessex, menacés tous deux par des rivaux qui faisaient valoir des droits à leurs couronnes, s’appuyèrent sur Offa et comptèrent sur son aide. Ainsi, sans paraître porter atteinte à leur indépendance, Offa avait, en réalité, mis le Wessex et la Northumbrie au pouvoir de la Mercie.
L’Angleterre et les Francs. — Une telle suprématie n’eût pas tardé à devenir une véritable souveraineté, si, à ce moment, une nouvelle puissance, celle des Francs, n’était intervenue à travers la mer. C’était par un missionnaire du Wessex que les royaumes anglais avaient été, vers ce temps, mis en rapport avec les Francs. Boniface ou \l infritli avait continué l’œuvre des anciens missionnaires irlandais ou anglais parmi les païens de la Germanie, en particulier parmi ceux qui étaient alors soumis aux Francs. Ce furent les disciples qu’il laissa dans son champ de travail qui éveillèrent l’intérêt des rois francs pour les affaires des Anglais. Soit par jalousie de voir s’élever un Etat voisin, soit dans le dessein de faire un joui