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CHAPITRE VII

LES POETES AU TEMPS D’ÉLISABETH1

Nous avons déjà vu le timide réveil de la littérature anglaise pendant la première moitié du règne d’Élisabeth. A mesure que la vie nationale devenait plus intense, que se développaient la richesse, le luxe et le confort, de tous côtés se manifestait un actif mouvement intellectuel; il fut favorisé parles progrès des écoles de grammaire, par la nouvelle impulsion donnée aux études classiques dans les Universités, par les innombrables traductions qu i familiarisaient F Angleterre avec les chefs-d'œuvre de la Grèce et de l’Italie, et qu’on lisait avec passion; enfin par les efforts encore maladroits, mais vigoureux, de Sackville et de Lyly pour perfectionner la poésie et la prose. Ajoutez à toutes ces influences spéciales à l’Angleterre l’inquiétude et la curiosité qui s’étaient emparées de tous les esprits dans le monde civilisé. La pensée humaine prenait un essor inattendu en présence des nouveaux cieux et de la nouvelle terre qui lui étaient révélés. Ce n’est qu’à la fin du seizième siècle que Kepler et Galilée popularisèrent les découvertes de Copernic, et que les hardies entreprises des boucaniers déchirèrent le voile dont l’avidité espagnole enveloppait jalousement le Nouveau Monde, découvert par Christophe Colomb .

Une des causes les plus puissantes de ce renouveau poétique fut sans contredit la passion des voyages qui mit tout à coup, en contact les diverses

1 Sources : Pour l'histoire générale de la littérature de celte époque, voir Padmi- .. raide Esquisse de AI. Alorley, Eirst Sketch oj English literature , V Histoire littéraire de Hallam, et X Histoire de la littérature anglaise , par AL Taine. NI. Craik a commenté avec soin les œuvres de S penser , et les origines du Théâtre anglais ont été minutieusement étudiées par AI. Collier dans son History of English drarnatic literature to the finie of Shakespeare . Les travaux de Alulonc restent ce qui a été écrit de plus complet sur f histoire des drames de Shakespeare, cl les ouvrages de AI AI . Armytage Brown et Gerald Alassey nous donnent le résultat des plus récentes recherches sur ses sonnets. Pour Ben Jonsori, Alassinger, Ford, Shirley, voir leurs OEuvres annotées par Gifford.

Nous pouvons ajouter à ces indications : la thèse de AI. Jusserand sur le Théâtre en Angleterre (1066-158*5), les trois volumes de AI. Mézières sur Shakespeare , ses prédécesseurs et ses contemporains , Fourrage de AI. Stapfer sur Shakespeare et l'antiquité, les Essais de littérature anglaise, de AI. James Darrnesteter .

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races du globe avec leurs étranges et pittoresques contrastes. Tandis qu’Améric Vespuce décrivait les Peaux-Rouges de P Amérique, et que Cortez et Pizarre découvraient les merveilleuses civilisations du Mexique et du Pérou, les voyageurs portugais révélaient les antiques splendeurs de l’extrême Orient, et les Jésuites Maffei et Mendoza racontaient pour la première fois à l’Europe l’histoire de la Chine et de l’Hindoustan. Les Anglais, de leur côté, ne restaient pas inactifs. Un voyageur du nom de Jenkinsonse rendit à Boukhara ; Willougliby apprit à l’Europe occidentale l’existence des Moscovites. Des marins anglais pénétrèrent jusque chez les Esquimaux; d’autres s’établirent en Virginie, et Drake fit un voyage de circumnavigation autour du globe. C’est vers cette époque aussi (1582) que fut publiée la Collection des voyages de Hâbluÿt; elle révélait nonseulement l'immensité du monde lui-même* mais l’infinie variété des races humaines, la diversité de leurs lois, de leurs coutumes, de leurs religions et de leurs instincts.

-Cette connaissance [dus large et toute nouvelle du globe terrestre vivifia et enrichit l’imagination humaine, et surtout elle fit trouver aux hommes un intérêt extraordinaire dans la connaissance de l'homme même. La conception d Q-Caliban, par Shakespeare, et les interrogations de Montaigne marquent le point de départ d’une psychologie et d’une philosophie de l’histoire plus neuves et plus vraies, fondées sur une analyse sincère et pénétrante. L’intérêt passionné qu’on apportait alors à ces études psychologiques se montre dans les Essais de Bacon et dans la vogue surprenante de la littérature dramatique. A ces larges sources d’inspiration poétique, jaillissant de tous les points du globe, s’ajoutait pour l’Angleterre l’orgueil de ses triomphes. Victorieux de l’Armada, délivré de l’Espagne et des menaces du parti catholique, qui pesaient sur lui comme un funèbre cauchemar, le peuple anglais se sentit revivre. Renaissant à l’espérance, l’Angleterre se transformait comme par enchantement. Jusqu’alors, les intérêts politiques et matériels avaient surtout préoccupé la nation, et les héros du jour n’étaient que des guerriers ou des hommes d’Etat, des Cecil, des Walsingham et des Drake. C’est à peine si la littérature trouvait une place au milieu des succès diplomatiques et militaires de ce temps-là. Mais dès que l’Armada eut fui désemparée jusqu’au port du Fcrrol, tout s’effaça devant la gloire des poètes et des philosophes. Parmi les courtisans qui encombraient l’antichambre d’Elisabeth, les plus nobles figures sont celles du poète qui devait mettre à scs pieds la lleine des fées, et du jeune légiste qui au milieu des splendeurs de la cour rêve aux problèmes du Novum Organun. Qu’importe la victoire de Cadix et la conquête de l’Irlande, lorsque nous voyons Hooker construire sa Politique ecclésiastique y tout en gardant ses troupeaux de moutons, ou le génie de Shakespeare grandir d'année en année jusqu’à son plein épanouissement sur les planches d’un grossier théâtre au bord de la Tamise?

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Edmond Spenser (1552 ou 1553-1599). — La plus grande gloire litté-. raire de l’Angleterre à cette époque fut sans contredit Edmond Spenser. Nous ne savons presque rien de sa vie. Né dans un faubourg de Londres de parents très-pauvres, bien qu’alliés à une ancienne famille, les Spenser d’Althorpe, comme nous le dit fièrement le poëte lui-même, il étudia en qualité de boursier à Cambridge, et quitta l’Université de très-bonne heure pour aller comme précepteur dans le nord de l’Angleterre ; après quelques années passées dans l’obscurité et la misère, le dédain d une belle « Rosalinde » le poussa à retourner dans le Sud. Un camarade de collège, Gabriel Harvey, l’introduisit auprès de lord Leicester, qui l’envoya en France comme son chargé d’affaires, et c’est à son service qu’il fit la connaissance du neveu du favori, sir Philippe Sidncy. Aussi est-ce dans la maison de campagne de l’auteur de l’ Arcadie, à Penhurst, qu’il composa son premier ouvrage, le Calendrier du berger, pastorale dans le genre de V Arcadie, où la peinture de l’amour, les protestations de dévouement à la Reine et les professions de foi puritaines sont étrangement associées dans le cadre tout artificiel d’une bergerie; la singulière harmonie du style* et la richesse des images firent décerner dès lors à Spenser la première place parmi les poètes vivants. Nous voyons’, d’après quelques mots de Gabriel Harvey, qu’il avait déjà en préparation un ouvrage bien plus important, la Reine des fées, où il voulait rivaliser avec Arioste et surpasser, s’il se pouvait, le Roland furieux (1580).

L’indifférence ou la mauvaise volonté de Burleigh ruina l’espoir qu’il avait conçu en se voyant protégé par Leicester et Sidney, et surtout accueilli avec bienveillance par la Reine. Mais Sidney lui-même tomba bientôt en disgrâce et se retira à Wilton,près de sa sœur, où il écrivit son Arcadie, et notre poëte, mécontent à son tour a de ce long et infructueux séjour auprès des princes, et de sa vaine attente de trompeuses espérances 75 , se décida à quitter sa patrie. 11 suivit lord Grey en Irlande, en qualité de secrétaire, et y resta après le rappel de son maître, comme fonctionnaire du gouvernement, avec la jouissance des domaines confisqués au comte de Desmond. Spenser s’enrôla ainsi parmi les colons que l’Angleterre avait envoyés pour la régénération de l’Irlande méridionale ; il prit un vif intérêt « à ce sol stérile, où le froid , la faim et la misère semblent avoir élu domicile » ; il conseilla même quelques réformes pratiques que nous trouvons résumées plus tard dans une brochure en prose sur la Condition et le gouvernement de V Irlande . C’est à Dublin, ou dans son château de Kilcolman, à deux milles de Doneraile, a au pied de la Mole, la montagne blanche », qu’il passa les mémorables années qui virent l’exécution de Marie Stuart et la défaite de l’Armada; c’est à Kilcolman que Walter Raleigli le trouva « paresseusement assis » , à ce que prétend l’infatigable voyageur, a sous de frais ombrages d’aunes verdoyants sur les bords de la Mulla » , lors d’une visite que Spenser a immortalisée dans son poème du Retour deColin

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