LA RE IME DES FEES
Clout . Gcs deux années de paresse apparente et de solitude furent consacrées à perfectionner ce qu’il avait commencé lors de son séjour à Penhurst, et lorsqu’il se sentit à peu près satisfait de son œuvre, il retourna à Londres avec Ralcigh, et publia les trois premiers chants de la Reine des fées (1590).
La Reine des fées. — L’apparition de la Reine des fées marque une date importante dans les annales de la littérature anglaise; elle montra ce que le génie poétique de la race anglo-saxonne était capable de produire. L’ancienne poésie nationale, créée par Cædrnon et morte avec lui, avait refleuri plus variée et plus belle avec Chaucer, pour se dessécher et disparaître plus complètement encore. Les poëtes écossais de l’autre côté des frontières étaient seuls, au quinzième siècle, à conserver quelque chose de la vivacité et du coloris du maître, et dans les premières années du siècle suivant, la poésie italienne de la Renaissance avait trouvé d’habiles imitateurs dans Surrey 1 et sir Pli. Sidney. Le nouveau drame anglais, ainsi que nous le verrons plus tard, commençait aussi à donner des signes d’une merveilleuse puissance, et les essais de Marlowe ouvraient la voie au théâtre de Shakespeare. Mais, malgré toutes ces brillantes espérances, aucun grand poëme d’imagination n’avait paru en Angleterre depuis près de deux cents ans, lorsque Spenscr débarqua à Rristol avec le manuscrit de sa Reine des fées . Dès lors, le grand courant poétique anglais ne subit plus d’interruption. 11 y eut des époques où l’Angleterre était semblable à a un nid d’oiseaux gazouillants », d’autres où les chanteurs étaient rares et médiocres; mais jamais elle ne fut entièrement privée de poëtes. La poésie anglaise n’a pas, depuis lors, renié ses origines, et Spenser est toujours resté le poète des poètes .
De son vivant, il fut goûté non-seulement des hommes de lettres, mais de la nation tout entière. La Reine des fées fut acclamée avec un enthousiasme universel; elle devint ale délice de tout gentilhomme accompli, le modèle de tous les poëtes, la consolation de tous les soldats » . Ce poëme exprime bien la vie même de son temps. Avec un instinct poétique trèsjuste, Spenser avait transporté ses héros dans le monde merveilleux de la mythologie celtique, dont l’étrangeté et le mystère étaient en harmonie avec les prodiges de l’époque où il vivait. Au siècle de Raleigh et de Cortez, les rêves les plus fous semblaient se réaliser; aucune aventure extraordinaire ou fantastique arrivée à une grande dame ou à un chevalier dans les romans de chevalerie ne surpassait en étrangeté les récits que les marins, après avoir été ballottés sur les mers lointaines, racontaient chaque jour
1 Henri Howard, comte de Surrey (1517-1547), décapité par Henri VIII, premier sonnettiste et imitateur de Pétrarque en Angleterre. Il a aussi le premier employé le vers blanc dans sa traduction de Y Enéide.
478 LES POÈTES A U TEAIPS D’ÉLISABETH
aux graves négociants réunis à la Bourse de Londres. L’histoire d’Arthur et de ses pairs, telle qu’elle est sortie des imaginations si différentes des bardes, des jongleurs et des prêtres, sê trouvait, par son incohérence même, admirablement faite pour servir de cadre au chaos d’idées et de sentiments engendré par la Renaissance.
Aux yeux des hommes du dix-neuvième siècle il y a quelque chose d’un peu grotesque dans l’assemblage confus des personnages delà Reine des fées, dans ces femmes dansant sur le gazon où des chevaliers venaient de lutter l’un contre l’autre, dans cet accouplement de sauvages du Xouveau Monde et de satyres de la mythologie classique, dans ces géants, ces monstres et ces nains de la tradition populaire qui se mêlent aux nymphes grecques et aux nobles damoiselles du moyen âge. Quelque étrange que puisse paraître ce poëme formé d’éléments si disparates, il traduit fidèlement l’état d’esprit des contemporains de Spensér chez qui s’agitaient les aspirations les plus contradictoires et les plus inconciliables. Ce n’est pas dans la Reine des fées, c’est dans la société qui l’a inspirée que le mysticisme du moyen âge s’alliait à la liberté de pensée de la Renaissance, où l’ascétisme et le mépris des biens de ce monde jetaient comme un voile de tristesse sur les plus fécondes et les plus brillantes imaginations. N’est-ce pas à cette époque aussi que l’on rencontre une sentimentalité raffinée, rêveuse et poétique, digne des fantaisies des romans de chevalerie, associée à la rude énergie et au sens pratique d’une génération qui a pris conscience de sa virilité? les idées les plus extravagantes sur l’idéal en amitié et la liberté en amour unies à l’austérité et à l’élévation d’àme que l’Angleterre puisait dans la Bible et dans l’enseignement des réformateurs?
Ces éléments hétérogènes se retrouvent dans la Reine des fées > mais apaisés et comme fondus dans une harmonieuse sérénité. C’est bien là le monde de la Renaissance, mais discipliné, calmé, purifié par la touche magique du poète. Sous sa plume, les scènes les plus passionnées, empruntées à la littérature italienne de son temps, deviennent presque chastes ; les luttes mêmes de ses contemporains, débarrassées de leurs incidents secondaires, s’idéalisent et deviennent des crises toutes morales, dont 1 àme seule est le théâtre. Les allusions aux événements contemporains abondent; mais la rivalité de Marie et d’Élisabeth revêt la forme allégorique et devient le débat entre Una et la perfide Duessa, et c’est à peiné si dans ce doux et noble poëme on retrouve quelques faibles échos du terrible conflit entre l’Espagne et les huguenots. La phrase poétique se déroule, comme le récit lui-même , sans effort, sans hâte comme sans lenteur. L éclat du coloris et 1 abondance un peu excessive des images où se complaît Spenser, ne laissent aucune confusion dans l’esprit, et, chose singulière, chaque figure garde son relief. L’atmosphère de calme, de sérénité, d élévation morale que l’on respire dans ce poëme, nous fait pressentir la