LA REINE DES FÉES
venue d’une génération nouvelle qui devait mettre l’ordre et l’harmonie dans la société bouleversée par la Renaissance. Par le fond comme par les détails, surtout dans les chants que Spenser a eu le temps d’achever, la Reine des fées s’inspire du puritanisme naissant ; déjà dans le Calendrier le poëtc avait pris hardiment le parti des réformateurs les plus audacieux contre la politique religieuse de la coür; il avait même choisi comme modèle chrétien l’archevêque Grindal, alors en disgrâce, à cause de ses tendances puritaines, et s’était livré à de* violentes invectives contre le luxe du haut clergé. Dans la Reine des fées, nous trouvons une conception religieuse foncièrement puritaine. La pire ennemie de son Chevalier à la Croix rouge, c’est Duessa la Romaine, la perfide Duessa, toujours vêtue d’écarlate, qui le sépare un instant de son amie la Vérité pour le conduire au château d’ignorance. Spenser réclame avec un acharnement impitoyable la mort de Marie Stuart. Les seules paroles amères qui détonnent au milieu de l’harmonie sereine de son poëme lui sont arrachées par les dangers que le catholicisme faisait courir à l’Angleterre, et auxquels le Chevalier aurait sans doute succombé « sans la Grâce divine et la Vérité, sa fidèle amie » .
Toutefois, c’est surtout dans le ton et l’esprit général de l’ouvrage que nous retrouvons une noble et profonde inspiration puritaine. Pendant son séjour à Penhurst, où il commença à méditer son grand poëme, Spenser s’était proposé de surpasser Arioste; mais la gaieté du chantre de Roland furieux lui est totalement étrangère; jamais un éclat de rire ne vient interrompre la lente sérénité de sa phrase poétique. Il est toujours sérieux, et la gravité de son langage convient merveilleusement à la gravité du sujet qu’il a choisi. Spn but, en écrivant la Reine des fées, nous dit-il, a été de représenter les vertus morales en lutte avec les défauts ou vices contraires. Aussi devait-on voir dans chacun des douze chants de son poëme une des douze vertus représentées par un chevalier qui triomphait du vice par ses exploits. Enfin, Arthur, le type du parfait chevalier, réunissant en lui toutes les vertus, serait apparu, aspirant et s’élevant sans cesse vers la Reine des fées , la Gloire divine, le seul vrai but de la vie humaine.
Heureusement pour notre poëte, sa haute culture intellectuelle, son sens exquis de la beauté, et surtout l'intensité et l’ardeur de son enthousiasme pour toutes les grandeurs morales, l’empêchèrent de tomber dans ces étroitesses et ces exagérations qui rendirent souvent si déplaisantes les vertus puritaines. Spenser, quoique profondément chrétien, joint à sa piété quelque chose de l’esprit large et fécond de la Renaissance, ainsi qu’un amour ardent, passionné, presque païen, pour la nature. Diane et les dieux du paganisme prennent un caractère sacré dans ce poëme pénétré des plus pures émanations du christianisme, et dans l’un des plus beaux couplets lyriques de la Reine des fées, la conception de l’amour s’élève
•iSO
LES I'OËTES AL TEMPS D’ÉLISABETH
jusqu’à l'idée grandiose et toute grecque de l’incessante énergie créatrice de la nature. Spenser emprunte les belles et délicates images de la philosophie platonicienne pour exprimer son profond enthousiasme pour tout ce qui est parfait. Il n’aime pas seulement, comme beaucoup d’autres, tout ce qui est noble, pur et digne d’admiration, mais il est dévoré plus que qui que ce soit d’un amour passionné pour la beauté morale. La Justice, la Tempérance, la Vérité, ne sont pas pour lui de simples abstractions, mais des personnages réels à qui il s’attache de tout son être avec une affection ardente. S’il aimait la beauté physique, c’était parce qu’elle vient selon lui de la beauté de l’àme. Tout cela aurait suffi dans un autre siècle pour soulever beaucoup de gens contre lui, mais c’est l’honneur de l’époque d’Elisabeth, « si folle par bien des côtés » , d’avoir, par ses plus nobles représentants, fait un chaleureux accueil à la Heine des fées. La fille de Henri VIII elle-même « prêta l’oreille à son pipeau rustique » , et lui fit une pension. Revenu peu après en Irlande, il consacra plusieurs Sonnets et un admirable Chant nuptial à célébrer son mariage (159G); il acheva trois autres livres de son poème pendant sa lune de miel, assombrie par la misère et les tracas que lui suscitaient ses voisins irlandais. Les troubles d’Irlande s’aggravèrent, et Spenser travaillait encore à sa Reine des fées lorsque la révolte de l’ile l’obligea à se sauver de sa maison en flammes pour fuir en Angleterre, où il mourut le cœur brisé ou peutêtre même de faim, comme le prétend lien Jonson , dans une auberge à Westminster (1599).
Le drame au temps d’Élisabeth. — La Reine des fées résume admirablement les plus hautes Aspirations du siècle d’Élisabeth; mais si nous voulons en avoir une idée complète, il faut étudier la littérature dramatique. Mous avons déjà indiqué les circonstances qui avaient partout éveillé le sentiment poétique en Europe, et surtout un goût tout nouveau pour l’art théâtral. La tragédie artificielle (fui naissait alors en France avec Robert Garnier ne devait exercer aucune influence immédiate sur la poésie anglaise ; mais la littérature italienne, qui possédait déjà un théâtre comique depuis près d’un demi-siècle, grâce à Machiavel et à Arioste, fournit, par les Novclle ou Contes, une riche mine de sujets aux dramaturges. Le théâtre anglais y puisa, il est vrai, plus d’une fâcheuse inspiration. Le drame dut à l’imitation italienne quelques-uns des traits qui scandalisaient les moralistes sévères et excitèrent la réprobation furieuse des puritains •- la grossièreté, l’impiété, la luxure et la cruauté, employées de préférence comme ressorts de l’action, le goût de l’horrible et même de l’atroce et de l’ignoble poussé jusqu’à l’invraisemblance, pour étaler les côtés les plus terribles et les plus hideux de la nature humaine. On ne sait pas au juste ce que l’Angleterre doit au théâtre espagnol, dont l’éclat depuis l’apparition de Lopc de Véga et de Cervantès rivalisa avec celui du
LE DU A \I E Ali TEMPS DE US A 13 E T II .
théâtre anglais. Par le méjangc du comique et du tragique, par remploi du langage ordinaire de la conversation au lieu du style soutenu et uniforme de la poésie, par les coups de théâtre, par la complication des intrigues, le drame anglais et le drame espagnol se ressemblent beaucoup; cette ressemblance a pour cause non une filiation directe, mais la similitude des circonstances qui leur ont dominé naissance.
Il ne faut pas chercher à l’étranger les origines du drame en Angleterre ; elles sont tout anglaises. Les goûts de la nation la portaient aux distractions théâtrales. Même depuis la Réforme, la cour, la magistrature et l’Université avaient lutté d’activité pour la production dramatique; et la vogue des représentations théâtrales devint telle qu’il fut nécessaire de créer un maître ou surintendant des divertissements. Chaque voyage d’Elisabeth de comté en comté n’était qu’une suite de spectacles et d’intermèdes; Diane et ses nymphes se trouvaient sur son chemin à un retour de chasse, et l’Amour se présentait à elle avec son arc d’or, au moment où elle franchissait la porte de Xorivich. Dès le commencement de son règne, le nouvel esprit de la Renaissance essaya de perfectionner les mystères, cette forme dramatique encore rudimentaire, qui, avec ses personnages allégoriques symbolisant les vertus ou les vices, ou avec ses héros et ses héroïnes, tirés de l’Écriture sainte, avait maintenu une tradition théâtrale à travers tout le moyen âge. Des imitations de pièces classiques commencèrent à alterner avec les moralités religieuses. On trouve un style plus vivant et plus d’invention dans la comédie populaire de l’ Aiguille de grand’ mère Gurlon ; dans Gorboduc, Sackville (lord Dorset) fit effort pour créer un langage noble, digne de la tragédie, et il introduisit le vers blanc dans le dialogue dramatique.
Mais ce n’est pas à ces amusements de savants et de nobles que l’Angleterre doit la merveilleuse floraison de drames et de comédies qui a fait sa gloire, et qui date du jour où les a serviteurs du comte de Leicester 75 bâtirent le premier théâtre public à Blackfriars (1576). C’est le peuple lui-même qui créa le théâtre anglais. Le lieu des représentations était le plus souvent la cour d’une auberge ou une simple baraque comme on en voit encore dans les foires ; la plupart des spectateurs s’asseyaient dans un endroit découvert appelé le « pit » ou « yard » , tandis que les plus riches se plaçaient sur des banquettes grossièrement rembourrées, placées dans les galeries qui servaient de loges, et que les nobles et les grands seigneurs trouvaient des sièges sur la scène même. Tous les décors étaient d’une simplicité enfantine, un bouquet de fleurs indiquait un jardin, une douzaine de figurants armés d’épées et de boucliers suffisaient à représenter une foule ou des armées en présence ; les héros entraient et sortaient sur des chevaux de bois, et un rouleau attaché à un poteau disait aux spectateurs où se passait l’action. Les femmes ne montaient pas sur les planches; ce qui explique en partie la grossièreté des paroles mises dans des bouches
LES POETES AU TEMPS D’ÉLISABETH
féminines, et qui étaient moins choquantes lorsque ces rôles étaient joués par de jeunes garçons.
Mais qu’importait cette insuffisance de décors et de mise en scène? la popularité du drame compensait toutes ces imperfections. Le théâtre était presque nu, mais la société anglaise tout entière y était réunie. La scène était encombrée de courtisans et de grands seigneurs ; les apprentis et les bourgeois envahissaient les premiers bancs de la cour. La populace grossière qui remplissait le pii inspirait les auteurs et ressentait vivement cette vigueur, cette énergie passionnée, cet amour de la réalité qui caractérisèrent alors le théâtre anglais. Elle se délectait de'ces actions rapides, où s’agitait une vie confuse et intense, de ces dialogues pétillants d’esprit ou vibrants d’émotion, de ce mélange d’éloquence, de bavardage, de préciosité et de bouffonnerie. Elle était charmée des brutales et sanglantes horreurs étalées sur la scène, et de la vérité avec laquelle toutes les classes de la nation, les sentiments les plus nobles comme les plus vils du cœur humain étaient représentés sur la scène. Le nouveau drame personnifie le siècle lui-même; on l’y retrouve tout entier avec sa forme et ses couleurs. C’est le peuple qui met en scène ses grandeurs et ses ignominies. Jamais théâtre ne fut plus humain ni plus poétique. Sauvages, sans frein, impatients de toute tradition et de toutes règles, les auteurs dramatiques ne connurent qu’un seul maître, qu’une inspiration : le peuple.
Les premiers poètes dramatiques. — Il n’est rien de plus extraordinaire dans toute la littérature anglaise que le rapide développement de la poésie dramatique au temps d’Elisabeth; le premier théâtre public né fut bâti qu’au milieu de son règne, et à sa mort il y avait à Londres seul jusqu’à dix-huit théâtres. Cinquante poètes dramatiques, dont plusieurs de premier ordre, parurent pendant les cinquante années qui précédèrent la fermeture des théâtres par lej? puritains : beaucoup de leurs ouvrages ont péri, mais on a conservé une centaine de drames écrits pendant cette période, et dont la moitié au moins ont de la valeur. Une étude même superficielle de ces auteurs nous permet de constater que l’esprit de la Renaissance avait pénétré jusque dans les masses populaires. Presque tous ces hommes ont reçu une bonne éducation, et plusieurs appartiennent à l’Université. A la place des poètes de cour, comme Sidney et Spènser, nous voyons surgir I’ « étudiant pauvre » . Les premiers poètes dramatiques tels que Nash, l'eele, Iîyd, Greene et Marlowe sont pour la plupart de pauvres diables, insouciants, ' débauchés, toujours en révolte contre les lois, la société, les usages et la religion de leur pays ; on les tient pour des athées parce qu’ils regardent a Moïse comme un jongleur » . Us hantent les tavernes et les mauvais lieux, et finissent par mourir de faim ou par être tués dans une rixe de cabaret. Mais ce sont eux qui ont créé le théâtre. Les quelques pièces antérieures qui nous sont parvenues se réduisent à de froides